Ainsi M. de Talleyrand soutenait:
1º Que les membres du clergé n'étaient pas comme les autres
propriétaires, puisque, s'ils avaient des biens, ce n'était pas pour
leur jouissance personnelle, mais pour l'accomplissement de certains
devoirs, et que la seule chose qu'ils pussent attendre du revenu de
ces biens était une existence honorable, le reste étant destiné au
soutien des pauvres et à l'entretien des édifices religieux;
2º Que l'État pouvait modifier la distribution des propriétés
ecclésiastiques, ou plutôt le traitement du clergé, et aussi supprimer
totalement les établissements ecclésiastiques qui lui paraissaient
dangereux ou inutiles, ainsi que les bénéfices de peu d'utilité qui
étaient alors vacantes ou qui pourraient le devenir, et,
naturellement, employer le revenu qui y avait été jusqu'alors
consacré, de la manière qui semblerait le mieux adaptée au bien
général;
3º Que, dans un moment de grande calamité nationale, l'État pourrait
même s'emparer de tous les biens du clergé et les employer pour les
nécessités publiques, si en même temps il prenait sur lui les charges
confiées au clergé, et s'il assurait en même temps aux membres de ce
clergé un traitement fixe et suffisant.
Toutefois, il ne proposa pas (comme quelques-uns ont eu la sottise de
le croire et l'injustice de l'avancer), de réduire son ordre à l'état
d'indigence; au contraire, pensant que le revenu des biens de
l'Église, y compris les dîmes (qu'il aurait encore levées comme revenu
de l'État), était d'environ cent cinquante millions de francs, il
conseilla au gouvernement de consacrer par an d'abord une somme de
cent millions, qu'on ne pourrait jamais réduire à moins de
quatre-vingt-cinq millions, au soutien du clergé, dont aucun membre ne
devrait recevoir moins de douze cents francs, auxquels s'ajouterait un
presbytère; et si l'on considère que les dîmes ayant été sacrifiées,
le revenu du clergé était alors réduit à soixante-quinze millions,
revenu de ses terres; et aussi que le budget ecclésiastique,
comprenant le traitement des ecclésiastiques de tous les cultes, ne
s'est jamais, depuis cette époque, élevé jusqu'à la somme que M. de
Talleyrand était disposé à accorder, l'on est forcé de reconnaître que
les propositions dont je viens de parler, considérant les difficultés
du moment, n'étaient pas à dédaigner, et que le clergé français aurait
agi plus prudemment s'il les avait tout d'abord acceptées; d'ailleurs,
il faut l'avouer, toute convention faite, dans des périodes de
bouleversement, entre un pouvoir qui baisse et un pouvoir qui s'élève,
est rarement observée fidèlement par ce dernier.
Mais le clergé, à tous hasards, et, en particulier, le haut clergé, ne
voulut pas accepter ce contrat. Ce dont il se plaignait, ce n'était
pas tant de l'insuffisance de la provision qu'on devait lui accorder,
que de l'obligation où on le mettait d'échanger son revenu de
propriétaire contre un salaire de fonctionnaire. Bref, il soutenait
qu'il était propriétaire aux mêmes titres que les autres, et que
l'évêque d'Autun avait mal exposé son cas et autorisé sa spoliation.
Dans cet état de choses,--quelle que fût la nature réelle du titre en
vertu duquel l'Église tenait ses biens--quelle que fût l'imprudence du
clergé lui-même à repousser le compromis qui lui était proposé comme
compensation pour l'abandon de ces biens, il était impossible de
confisquer d'autorité une propriété qu'une grande corporation avait
possédée pendant des siècles sans qu'elle lui fût disputée, une
propriété qu'elle déclarait ne pas vouloir abandonner, sans affaiblir
le respect de la propriété en général, et aussi, par les questions et
les discussions qu'une telle mesure devrait certainement soulever, le
respect de la religion; on aurait ainsi affaibli et miné ce qu'il
était si important de fortifier et de maintenir au milieu des ruines
prêtes à s'écrouler d'une vieille société et d'un vieux gouvernement,
je veux dire ces fondements sur lesquels toute société qui aspire à
être civilisée et tout gouvernement qui veut être honnête, doivent
établir leur existence.
«Les sages,» dit un grand réformateur, «devraient y regarder à deux
fois avant de faire de grands changements, alors que les sots
demandent à grands cris de dangereuses innovations.» Mais, quoique
cette maxime puisse être bonne, il me semble qu'elle peut être
professée par le philosophe spéculatif plutôt que suivie par l'homme
d'État ambitieux.
Il y a, par le fait, dans l'histoire des nations, des moments où
certains événements, par les forces multiples de circonstances qui
concourent toutes à une même fin, sont inévitablement arrêtés
d'avance; et, dans de tels moments, tandis que l'ignorant s'obstine et
s'entête, que l'orgueilleux fait admirer sa fermeté, que le chrétien
baisse la tête et se résigne, «_l'homme politique_» se prête aux
circonstances, et se contente d'essayer de mêler autant de bien que
possible au mal qu'il faut nécessairement accepter.
Il est facile de concevoir, par conséquent, que lorsque M. de
Talleyrand proposa que l'État s'appropriât les biens de l'Église, il
le fit parce qu'il vit d'avance qu'en tout cas cette confiscation
aurait lieu; parce qu'il pensait qu'il serait bon pour lui d'obtenir
la popularité que cette proposition attirerait nécessairement à celui
qui en serait l'auteur; et aussi parce que de cette manière il pouvait
obtenir des conditions qui auraient assuré une existence honorable au
clergé et un immense soulagement à l'État, si elles eussent été
franchement acceptées par le premier de ces partis et loyalement
exécutées par le second. Je dis que ces conditions auraient assuré à
l'État un immense soulagement, puisque, suivant les calculs que
l'évêque d'Autun soumit à l'Assemblée,--et les éléments de ces calculs
semblent avoir été mûrement pesés,--si l'immense propriété, évaluée à
deux milliards de francs, eût été convenablement vendue, et que les
sommes résultant de cette vente eussent été convenablement employées,
ces sommes, en aidant à rembourser de l'argent emprunté à d'énormes
intérêts, auraient pu, moyennant une économie passable, convertir un
déficit de quelques millions de francs en un excédant d'environ la
même valeur. Mais il arriva alors, comme cela se voit souvent quand la
passion et la prudence s'unissent pour quelque grande entreprise, que
la partie du plan qui était l'œuvre de la passion fut réalisée
complétement et d'un seul coup, tandis que celle qui s'inspirait de la
prudence fut transformée et gâtée dans l'exécution. J'aurai à revenir
plus tard sur ce sujet.