Je viens de dire que personne ne prévoyait la direction que devaient
prendre les grands événements qui commençaient alors.
Cette direction devait surtout être influencée par la conduite et le
caractère du souverain, mais elle allait aussi, en quelque mesure, se
ressentir de la conduite et du caractère de l'homme d'État auquel les
destinées de la France étaient alors confiées.
M. Necker appartenait à une classe d'hommes comme il s'en trouve assez
souvent de notre temps. Ses talents, quoique grands, n'étaient pas de
premier ordre; son esprit avait été dirigé vers une branche
particulière des affaires; et, comme cela arrive souvent aux personnes
qui n'ont pas un grand génie, mais qui ont un talent spécial, il crut
que cette partie des affaires qu'il comprenait le mieux constituait à
elle seule l'art de bien gouverner. En conséquence, il s'appliqua
d'une manière exclusive à balancer les recettes et les dépenses de
l'État. Pour y arriver, il était nécessaire de taxer la noblesse et le
clergé; et la classe qui pouvait le mieux l'aider à accomplir cette
tâche était la classe moyenne ou tiers-état. Pour cette raison, quand
on eut décidé de convoquer les états généraux, et qu'il devint
nécessaire de fixer les nombres proportionnels par lesquels chacun des
trois ordres (savoir: la noblesse, le clergé, la classe moyenne ou
tiers-état), qui composaient les états généraux, devait être
représenté, M. Necker décida que l'ordre du tiers-état aurait à lui
seul autant de représentants que les deux autres ensemble; il pensait
de cette manière donner à la classe moyenne une plus grande autorité,
et compenser l'infériorité sociale de ses représentants par la
supériorité de leur nombre.
Mais M. Necker, ayant été aussi loin, aurait dû aller plus loin
encore, et déterminer de quelle manière voteraient les trois ordres,
et quel serait le pouvoir qu'ils exerceraient séparément. Toutefois,
il ne prit pas cette précaution; et, en conséquence, aussitôt que les
états généraux s'assemblèrent, on vit s'élever à l'instant la question
de savoir si les trois ordres avaient à vérifier les pouvoirs des élus
en réunion générale, comme membres d'une seule assemblée, ou
séparément, comme membres de trois assemblées distinctes. Cette
question, par le fait, décidait si les trois ordres devaient siéger et
voter ensemble, ou si chaque ordre devait siéger et voter à part; et
après la mesure qu'avait prise M. Necker, il fut clair que, dans un
cas, l'ordre des communes l'emporterait sur toute opposition; et que,
dans l'autre, il serait subordonné aux deux ordres rivaux. Une lutte
s'engagea alors naturellement.