Il est facile de donner une esquisse du règne de Louis XVI; et
cependant je ne me souviens pas que cette esquisse ait été tracée
brièvement et clairement. A son aurore, l'influence des opinions
nouvelles ne s'étendait pas au delà des bibliothèques et des salons.
Les notions modernes de liberté constitutionnelle et d'économie
politique qui prévalaient parmi les hommes de lettres, et qui étaient
à la mode parmi les gens du monde, n'avaient pas encore été professées
par les hommes qui étaient au pouvoir, et, en conséquence, elles
étaient dédaignées par cette classe nombreuse dans tous les pays qui
désire passer pour la portion pratique de la société. A cette époque,
un vieux ministre, courtisan lui-même, et ne voulant pas que d'autres
courtisans acquissent sur son maître l'ascendant qu'il possédait
lui-même, introduisit dans les affaires une espèce de personnages
jusqu'alors inconnus à la cour; les plus éminents de ces personnages
étaient Turgot, Malesherbes et Necker; et ces trois éminents
réformateurs n'eurent pas plutôt obtenu une position politique
sérieuse, que leurs vues acquirent une considération politique
sérieuse qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors, et l'idée que quelque
grande et radicale réforme allait avoir lieu prochainement commença à
prendre une place sérieuse dans l'esprit public. Chacun de ces
ministres aurait désiré accomplir avec le secours de l'autorité
royale les réformes les plus urgentes; et, si ce désir eût pu être
suivi d'effet, le courage et les forces de la vieille monarchie,
ébranlés alors seulement d'une manière superficielle, auraient encore
pu être relevés. Mais les changements modérés qu'ils désiraient
introduire avec le consentement de tous les partis, rencontrèrent
l'opposition de tous ces partis, en dépit--ou, peut-être à cause
même--de leur modération: car ceux qui perdent se consolent rarement
par la considération que leurs pertes sont petites, et ceux qui
gagnent ne sont jamais satisfaits, excepté si leurs gains sont
considérables. Cependant, Maurepas, qui aurait appuyé la politique de
ses collègues, si elle lui eût procuré la popularité, n'était
nullement disposé à le faire du moment qu'elle le mettait dans
l'embarras. Ce fut ainsi que Malesherbes, Turgot et Necker furent
successivement forcés de renoncer à leur haute position; ils ne purent
faire prévaloir leur politique personnelle, mais ils avaient assez
fait pour rendre toute autre politique inacceptable et difficile.
La publication du fameux «_Compte rendu_,» ou balance des dépenses et
des recettes de l'État, fut ce qui, surtout, rendit impossible de
continuer à gouverner comme on l'avait fait jusqu'alors. Puis Maurepas
mourut, et une jeune reine hérita de l'influence d'un vieux favori. M.
de Calonne, homme habile, intelligent, mais superficiel, fut le
premier ministre de quelque importance qui ait été choisi par
l'influence des amis de Marie-Antoinette. Il comprit qu'il devait y
avoir quelque proportion entre les dépenses et les recettes du
gouvernement. Il recula devant la réduction subite des anciens
impôts; il fallait alors créer de nouvelles taxes; et cependant il
était presque impossible d'obtenir de telles contributions des basses
classes et des classes moyennes, si le clergé et la noblesse, qui à
eux deux possédaient environ les deux tiers du sol, étaient exemptés
de toutes taxes, et dispensés de porter leur part des charges
publiques. Le ministre, néanmoins, hésitait à dépouiller de leurs
immunités les classes privilégiées, sans qu'elles l'y eussent
elles-mêmes autorisé. Il convoqua, par conséquent, les personnages
considérables, ou _notables_, (comme on les appelait), du royaume, et
sollicita leur sanction pour de nouvelles mesures et de nouveaux
impôts, leur disant franchement que quelques-unes de ces mesures
limiteraient leur autorité, et que quelques-uns de ces impôts
s'attaqueraient à leur bourse.
Les _notables_ étaient partagés en deux factions, l'une opposée à M.
de Calonne, l'autre aux réformes qu'il désirait introduire. Ces deux
partis s'unirent et devinrent irrésistibles. Dans leurs rangs se
trouvait un personnage de grande ambition et de peu de capacité,
Brienne, archevêque de Toulouse. Cet homme était le plus violent des
antagonistes de M. de Calonne. La cour, par une résolution subite, le
choisit comme successeur de M. de Calonne. Cette mesure fut d'abord
couronnée de succès, car le conflit des opinions finit par créer des
inimitiés personnelles, et les «notables,» dans leur premier moment de
triomphe après la chute du ministre qu'ils avaient renversé,
accordèrent tout avec facilité au ministre qui l'avait supplanté.
Toutefois, une nouvelle difficulté survint alors. Les notables, après
tout, n'étaient qu'un corps consultatif; ils pouvaient dire ce qu'ils
trouvaient convenable de faire, mais ils ne pouvaient l'exécuter.
C'était là l'affaire du souverain; mais ses édits, afin d'acquérir
régulièrement force de loi, avaient à être enregistrés par le
parlement de Paris; et il est facile de comprendre comment cette
faculté d'enregistrement devenait, dans des cas particuliers, le
pouvoir de refuser. L'influence de cette grande corporation de
magistrats appelée le _parlement de Paris_ avait, en effet, pris un
caractère plus clair et plus positif que dans les époques précédentes,
depuis qu'on avait jugé bon de se servir de son autorité pour casser
le testament de Louis XIV. De cette manière, cette cour judiciaire
était devenue l'un des corps constituants de l'État, et aussi, comme
cela arrive à toute assemblée politique qui n'en a pas une autre pour
rivale, un corps qui représentait l'opinion populaire. Elle avait vu,
avec un certain degré de jalousie, la considération, même temporaire,
d'une autre chambre (car l'on pouvait appeler ainsi l'assemblée des
notables), et, de plus, en tant qu'appartenant à l'aristocratie, elle
n'était pas très-disposée à l'abandon des priviléges aristocratiques.
Elle refusa, en conséquence, d'enregistrer les nouvelles taxes qui lui
furent proposées; elle mettait ainsi à néant la décision des notables,
elle détournait, pour un temps, les impôts dont était menacée la
classe dont elle faisait partie, et elle acquérait néanmoins quelque
augmentation de popularité auprès du peuple, qui est ordinairement
disposé à résister à tous les impôts, et qui écoutait avec plaisir les
invectives lancées contre l'extravagance de la cour, invectives qui
accompagnaient la résistance du parlement.
Le gouvernement cajola et menaça le parlement, le rappela, se querella
de nouveau avec lui, essaya de le supprimer, et échoua.
Des troubles éclatèrent, la famine semblait se préparer, une
banqueroute était imminente; il n'y avait là aucune autorité
constituée possédant un pouvoir suffisant ou une confiance suffisante
en elle-même pour agir avec décision. On cherchait quelque nouvelle
autorité: on la trouva sous une forme antique. Les _états généraux_
(c'est-à-dire une assemblée formée par les députés des différentes
classes, assemblée qui, dans les époques critiques de la nation
française, avait été auparavant convoquée), tel fut le cri unanime. La
cour, qui avait besoin d'argent et qui ne pouvait en obtenir, espérait
trouver plus de sympathie auprès d'un corps tiré de toutes les classes
de l'État que chez un corps spécial et privilégié qui ne représentait
qu'une seule classe.
Le parlement, d'un autre côté, s'imaginait que puisqu'il avait acquis
la réputation de défendre les droits de la nation, ses pouvoirs
seraient maintenus et étendus par toute réunion d'hommes représentant
la nation. Voilà pourquoi le parlement et la cour en vinrent d'un
commun accord à la même conclusion. La grande masse de la noblesse,
quoique divisée dans les discussions précédentes, se rendit aussi à
la fin à cet avis; une partie d'entre elle, parce qu'elle partageait
les vues de la cour, et l'autre parce qu'elle était d'accord avec le
parlement. Pendant ce temps, le malheureux évêque, qui avait essayé de
tous les moyens pour remplir les coffres de la cour sans le secours du
grand corps que l'on allait convoquer, fut destitué aussitôt que cette
convocation fut définitive, et en vertu de la politique presque
invariable qui consiste à ramener au pouvoir l'homme d'État dont la
popularité a été augmentée par la perte de sa position, M. Necker fut
de nouveau placé à la tête des finances et présenté au public comme
l'organe le plus influent de la couronne.
X
On comprendra, d'après ce que j'ai dit, que la cour espérait trouver
dans les états généraux un allié contre le parlement, tandis que le
parlement, de son côté, espérait trouver dans les états généraux un
allié contre la cour. Tous les deux se trompaient.
La noblesse ou les notables, le gouvernement, et le parlement, avaient
tous jusqu'alors été impuissants, parce qu'ils sentaient chacun pour
sa part qu'il y avait autour d'eux et auprès d'eux un autre pouvoir
par lequel leurs actions étaient contrôlées, mais avec lequel ils
n'avaient aucun moyen de traiter, ce pouvoir n'ayant aucune
représentation visible.
Cette puissance était _l'opinion publique_. Dans les communes de
France, chez les députés des classes les plus nombreuses, les plus
réfléchies et les plus remuantes, un esprit qui jusqu'alors était
resté impalpable et invisible, prit subitement une existence définie.
M. d'Espréménil, et ces patriciens parlementaires qui, un an
auparavant, étaient en révolte presque ouverte contre le souverain,
s'aperçurent enfin qu'ils avaient un plus puissant ennemi auquel il
fallait tenir tête, et ils se rallièrent soudainement autour du trône.
Le prince qui l'occupait était alors dans une position qui, sans
doute, était périlleuse, mais qu'un degré modéré de sagacité et de
fermeté aurait pu raffermir, je le crois du moins. La majorité des
différentes classes de privilégiés, par un sentiment d'honneur féodal,
était avec le roi. Les classes moyennes aussi avaient encore pour le
monarque et son rang un respect considérable, et elles désiraient
découvrir et sanctionner quelque compromis juste et raisonnable entre
les institutions qui disparaissaient et les idées qui avaient commencé
à se faire jour. Il était nécessaire de calmer les appréhensions de
ceux qui avaient quelque chose à perdre, de fixer les vues de ceux qui
pensaient qu'ils avaient quelque chose à gagner, et d'amener de suite
une entente entre les différentes classes agitées ici par la crainte,
là par l'attente. Mais, quelque évidente que fût la nécessité de cette
politique, elle ne fut pas adoptée. Des soupçons, qui auraient dû être
dissipés, étaient excités; des points qui auraient dû être définis
allaient s'obscurcissant chaque jour davantage; toutes les tentatives
d'arrangement furent ajournées; et ainsi la Révolution se précipita en
avant, le flot montant toujours et sa rapidité étant augmentée par les
bévues de ceux qui avaient le plus grand intérêt et le plus grand
désir de l'arrêter dans sa marche. La fortune de M. de Talleyrand fut
mêlée à ce grand courant, dont peu de personnes pouvaient apercevoir
la source, et dont personne ne prévoyait la direction.