Les membres du «tiers-état» qui, en tant que le plus considérable des
trois corps formant les états généraux, avaient été laissés en
possession de la grande salle où tous les ordres s'étaient d'abord
rassemblés pour recevoir le souverain--accident qui devait leur être
très-favorable--invitèrent les membres des deux autres ordres à venir
se joindre à eux. Le clergé hésita; les nobles refusèrent.
Les jours et les semaines s'écoulèrent, et le ministre, reconnaissant
sa faute, y aurait volontiers remédié alors en proposant ce qu'il
aurait dû établir dès le commencement, à savoir que les trois ordres
voteraient ensemble dans les questions de finance, et séparément dans
toutes les autres questions. Cette idée venait un peu tard; mais, même
à cette heure tardive, elle aurait pu prévaloir si la cour l'eût prise
en sérieuse considération. Cependant, le roi et ceux qui avaient sur
lui une influence directe, avaient commencé à penser que le déficit
était moins embarrassant que les moyens adoptés pour s'en délivrer; et
s'imaginant que les états généraux, si on les laissait à eux-mêmes,
pourraient se dissoudre d'eux-mêmes, avant longtemps, au milieu des
discussions par lesquelles ils étaient, disait-on, en train de se
discréditer, ils désiraient voir ces dissensions continuer. D'ailleurs
cette politique n'aurait certainement pas manqué son effet si les
négociations s'étaient prolongées un peu plus longtemps.
Mais c'est à de grands moments comme ceux-là qu'un grand homme surgit
subitement, et pendant que la foule discute ce qu'il y a de mieux à
faire pour savoir quel est le meilleur chemin à suivre, entre
résolûment dans celui qui mène au but.
Le comte de Mirabeau était un de ces hommes-là, et le 15 juin, ce
personnage extraordinaire, dont l'audace n'était souvent que de la
prudence, ayant engagé l'abbé Sieyès (dont l'autorité était alors
grande dans l'assemblée) à mettre le sujet en discussion, poussa le
«tiers-état,» encore hésitant, à se constituer tout de suite, et sans
attendre plus longtemps la noblesse, comme «les représentants du
peuple français.» C'est ce que firent en réalité, quoique avec un
autre nom, les membres du «tiers-état,» se déclarant eux-mêmes
régulièrement élus et prenant le titre d'«Assemblée nationale.» Le
gouvernement pensait entraver leurs mesures en fermant tout simplement
la chambre où ils s'étaient jusqu'alors réunis; mais un si pauvre
moyen fut insuffisant pour arrêter les résolutions d'hommes dont
l'esprit était alors préparé à d'importants événements. S'encourageant
mutuellement, les députés du tiers se précipitèrent comme un seul
homme vers un jeu de paume, et dans cet endroit, qui ne paraissait
guère destiné à être témoin d'une cérémonie aussi solennelle, tous
leurs membres, _moins un_, jurèrent de rester fermement unis jusqu'à
ce que la France eût une constitution. Après un tel serment,
l'alternative était clairement posée entre la vieille monarchie, avec
tous ses abus, et une nouvelle constitution, quels que pussent être
ses dangers.
Sur ce terrain, deux ordres de l'État se trouvaient en présence d'une
manière hostile.
Mais il restait un autre ordre, dont la conduite dans un tel moment
devait décider des choses. Cet ordre était le clergé. Le clergé était
encore respecté, sinon vénéré; il était riche, il se rattachait par
des liens divers à toutes les classes de la société, et c'était sur
lui surtout qu'avaient les yeux fixés cette grande masse apathique
d'hommes tranquilles qui sont toujours longtemps à hésiter entre les
partis extrêmes; il avait déjà tâché de trouver quelque compromis
entre les classes privilégiées et leurs antagonistes, mais n'avait
encore pris parti ni pour les uns, ni pour les autres. Le moment était
venu où l'hésitation ne pouvait se prolonger.