Très-peu de ceux qui lisent l'esquisse ci-dessus refuseront à l'auteur
des _Liaisons dangereuses_ le mérite du discernement.
En effet, faire le portrait de M. de Talleyrand à cette époque semble
avoir mieux convenu à la plume du romancier qu'à celle de l'historien.
Représentons-nous un homme d'environ trente-cinq ans, mais paraissant
un peu plus âgé, ayant un visage ovale et allongé, des yeux bleus à
l'expression tout à la fois profonde et variable, des lèvres souriant
habituellement, non par sarcasme, mais par bonté; un nez légèrement
retroussé, mais délicat, et se faisant remarquer par un jeu constant
des narines bien marquées. L'un de ses nombreux biographes dit: «qu'il
s'habillait comme un fat, pensait comme un déiste, et prêchait comme
un saint.» Actif et désordonné, il trouvait du temps pour tout:
l'église, la cour, et l'opéra. Il gardait le lit toute la journée par
indolence ou par débauche, et il passait la nuit suivante tout entière
à préparer un mémoire ou un discours. Il était doux avec les humbles,
hautain avec les grands; pas très-exact à payer ses dettes, mais
toujours prêt à promettre de les payer. On raconte une plaisante
histoire à propos de ce dernier trait de caractère. Le nouvel évêque
avait commandé et reçu une très-belle voiture, en rapport avec sa
récente promotion ecclésiastique. Cependant il n'avait pas réglé «le
petit compte» du carrossier. Après avoir longtemps attendu et avoir
souvent écrit, l'impatient fournisseur prit la résolution de se
présenter tous les jours à la porte de l'évêque d'Autun, en même temps
que son équipage.
Pendant plusieurs jours, M. de Talleyrand vit, sans reconnaître, un
individu bien habillé, le chapeau à la main, et qui s'inclinait
très-bas lorsqu'il montait dans sa voiture. «_Et qui êtes-vous, mon
ami_, dit-il enfin.--_Je suis votre carrossier, monseigneur.--Ah! vous
êtes mon carrossier; et que voulez-vous, mon carrossier?--Je veux être
payé, monseigneur_, dit le carrossier humblement.--_Ah! vous êtes mon
carrossier, et vous voulez être payé: vous serez payé, mon
carrossier.--Et quand, monseigneur?--Hum!_ murmura l'évêque, regardant
très-attentivement son carrossier, et en même temps s'établissant dans
son carrosse neuf, «_vous êtes bien curieux!_» Tel était le Talleyrand
de 1789, vivante personnification des talents et de la frivolité, des
idées et des habitudes d'une grande partie de la classe à laquelle il
appartenait. A la fois le compagnon de l'abbé Sieyès et celui de
mademoiselle Guimard: un dandy de mœurs légères, un penseur profond
et circonspect; et, par-dessus tout, les délices et l'ornement de
cette société gaie et gracieuse, qui, couronnée de fleurs, allait être
la première victime de sa propre philosophie. Jusqu'alors, cependant,
le ciel, quoique troublé, n'annonçait pas encore la tempête; et
jamais, peut-être, grande assemblée, au moment où elle se réunit, ne
connut moins les sombres pressentiments que celle qui, dans la pompe
et l'éclat du faste féodal, traversa le 1er mai, la royale cité de
Versailles.
Cependant déjà alors l'on pouvait discerner les signes, les présages
précurseurs de la crise qui s'approchait; car derrière les plumes
gracieuses et les robes violettes des grands dignitaires de l'Église
et de l'État, on voyait s'avancer l'ombre menaçante de la sombre masse
toute vêtue de noir, des communes, ou tiers-état, ce corps, qui,
_jusqu'alors, n'avait rien été_, mais qui _devait être tout_, ainsi
que venait de le dire l'un de ses membres les plus illustres[10].
[10] Sieyès, dans un célèbre pamphlet publié à cette époque.
L'histoire de la formidable Révolution qui commençait alors a encore
pour nous tant d'actualité, nous nous imaginons encore si souvent
entendre passer autour de nos foyers le souffle, la grande tempête qui
renversa alors tours et temples, que même maintenant, lorsque l'esprit
fait un retour en arrière vers cette époque, c'est toujours avec un
certain intérêt et une certaine curiosité, et nous nous arrêtons une
fois de plus pour réfléchir, bien que nous ayons souvent médité
auparavant sur cet événement mémorable qui a été comme un nouveau
chapitre de l'histoire du monde. Et plus nous réfléchissons, plus il
nous semble surprenant que, dans un âge aussi civilisé et sous un
souverain aussi rempli de bonnes intentions, un trône auguste et une
grande société aient été entièrement balayés; et ce qui ne nous paraît
pas moins surprenant, c'est qu'un monarque revêtu d'un pouvoir
arbitraire et une magistrature possédant des priviléges
extraordinaires, et tous deux désireux de conserver leur autorité,
aient invoqué volontairement un autre pouvoir qui sommeillait depuis
longtemps dans une constitution presque oubliée, mais qui, une fois
appelé à agir, en vint si vite à être plus puissant que le roi et le
parlement.