Environ à l'époque de l'assemblée des états généraux, parut un ouvrage
auquel il sera maintenant curieux de nous reporter; il était dû à la
plume de Laclos et avait pour titre: _Galerie des états généraux_[9].
Cet ouvrage, sous des noms d'emprunt, donnait des croquis des
principaux personnages qui devaient figurer aux états généraux. Au
milieu d'une variété de portraits, se trouvent ceux du général la
Fayette et de l'évêque d'Autun; le premier sous le nom de Philarète,
le second sous celui d'Amène, et certainement, l'auteur nous surprend
par sa perception si nette du caractère de ces deux hommes, et par la
sagacité prophétique avec laquelle il devine leur future carrière. Il
sera utile, toutefois, de se rappeler que Laclos était un familier du
Palais-Royal, que fuyait l'austère soldat et que fréquentait l'évêque
moins scrupuleux; et que, tandis qu'il enregistre les défauts, il omet
les qualités éminentes qui firent du soldat et du disciple de
Washington l'un des hommes les plus remarquables de son temps.
[9](L'ouvrage en question ne porte ni nom de lieu ni nom d'auteur
ou de libraire. C'est un volume in-8º de 204 pages. On y lit en
épigraphe: «...Nullo discrimine habebo Tros, Rutulusve fuat.» Il
y a une clef au commencement. Tr.)
«Philarète, ayant expérimenté qu'on était un héros à bon marché, a
imaginé qu'il n'était pas plus difficile de passer pour un homme
d'État... Le malheur de Philarète est qu'il a de grandes prétentions
et des conceptions ordinaires; il prend en main la cause de la
liberté, non qu'il en raffole, non qu'il croie venir à son secours;
mais en se mettant du parti le moins nombreux, il espère être aperçu;
et s'il est condamné à se taire à Paris, il fait sensation dans la
province, où il déclame comme un énergumène.
«Philarète est parvenu à se croire l'auteur de la révolution
d'Amérique, et il s'arrange pour être un des premiers acteurs de la
Révolution de France. Il prend le bruit pour la gloire, un événement
pour un succès, son épée pour un monument, un compliment pour des
titres à l'immortalité, des grâces pour des récompenses, et la valeur
pour l'héroïsme.
«Il n'aime pas la cour, parce qu'il y est emprunté, le monde, parce
qu'on y est confondu, les femmes, parce qu'elles altèrent la
réputation quand elles ne mènent pas à la fortune; mais il aime les
clubs, parce qu'on y recueille les idées des autres dont il se fait
honneur dans l'occasion, les étrangers, parce qu'ils ne regardent pas
de si près; les sots, parce qu'ils écoutent et même admirent.
«.....Philarète sera fidèle au parti qu'il a pris, sans pouvoir se
rendre un compte bien exact des raisons qui l'y retiennent. Il ne sait
pas au juste ce que c'est qu'une constitution et le degré de force
qu'il importe à une nation de conserver à l'autorité; mais le mot de
liberté réveille chez lui l'ambition, quitte à savoir ce qu'il en fera
lorsqu'il la croira acquise.
* * * * *
«Tel est Philarète. Il mérite une espèce de renommée, parce qu'il vaut
mieux que la plupart de ses rivaux. Peut-être ignore-t-il lui-même la
source de l'indulgence qu'il a obtenue. Elle vient de ce qu'il a
beaucoup fait avec les moyens médiocres qu'il tenait de la nature. On
lui a su plus de gré de ce qu'il a voulu être, que de ce qu'il était.
D'ailleurs il a l'extérieur de la modestie, et les connaisseurs seuls
savent sur cet article à quoi s'en tenir.
«Sa réputation militaire n'est qu'ébauchée; c'est la première guerre
qui y mettra le sceau. Sa réputation d'homme d'État est faite, il
n'ira jamais au delà de ce que nous le voyons: peu de génie, peu de
nerf, peu de poumons, peu d'art, toujours avide de petits succès.»
(Pages 93-97.)
Tel était le portrait qu'avait fait de la Fayette l'auteur anonyme.
Nous arrivons maintenant à celui de M. de Talleyrand:
«Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le
premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les
hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette
modération, le vrai caractère du sage. Il est un certain degré de
perfection qui n'existe que dans l'entendement, et une espèce de
grandeur à vouloir le réaliser; mais ces brillants efforts donnent un
instant de faveur à celui qui l'entreprend, et finissent par n'être
d'aucune utilité aux hommes, bientôt détrompés. Le bon esprit dédaigne
tout ce qui traîne à sa suite de l'éclat, et mesurant les bornes de la
capacité humaine, il n'a pas le fol espoir de les étendre au-delà de
ce que l'expérience a montré possible.
«Amène ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande
réputation. Parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant,
et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il arrivera à tout_,
parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à qui ne
violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement
d'un talent, et, allant ainsi de succès en succès, il réunira cet
ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes
places qui vaquent.
«L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amène
manquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour
triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le
trésor public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot,
_avoir du caractère_, et si cette force qui a je ne sais quoi
d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même
que, dans les moments de crise, elle ait triomphé des résolutions,
est-ce toujours un bien? Je m'arrête. Quelques lecteurs croiraient
peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la
chaleur, l'enthousiasme, la fougue: Amène _cède aux circonstances_, à
la raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_
sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de
sa conduite.
«Amène a contre lui la douceur du caractère, l'agrément de la figure,
le charme de l'amabilité; je connais des gens que tant d'avantages
choquent; ils se préviennent contre un homme qui s'avise de les
joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualités essentielles
de l'âme; ils s'en consolent par la recherche de quelques défauts, ou
du moins de bons ridicules qu'on puisse au besoin travestir dans
quelque chose de mieux.
«Que peut-on attendre d'Amène aux états généraux? Rien, ou peu de
chose s'il obéit à l'esprit de corps; beaucoup s'il agit par lui-même,
et s'il se pénètre de cette grande vérité, qu'il n'y a que des
citoyens dans l'Assemblée nationale.» (Pages 83-85).