VII

Environ à l'époque de l'assemblée des états généraux, parut un ouvrage

auquel il sera maintenant curieux de nous reporter; il était dû à la

plume de Laclos et avait pour titre: _Galerie des états généraux_[9].

Cet ouvrage, sous des noms d'emprunt, donnait des croquis des

principaux personnages qui devaient figurer aux états généraux. Au

milieu d'une variété de portraits, se trouvent ceux du général la

Fayette et de l'évêque d'Autun; le premier sous le nom de Philarète,

le second sous celui d'Amène, et certainement, l'auteur nous surprend

par sa perception si nette du caractère de ces deux hommes, et par la

sagacité prophétique avec laquelle il devine leur future carrière. Il

sera utile, toutefois, de se rappeler que Laclos était un familier du

Palais-Royal, que fuyait l'austère soldat et que fréquentait l'évêque

moins scrupuleux; et que, tandis qu'il enregistre les défauts, il omet

les qualités éminentes qui firent du soldat et du disciple de

Washington l'un des hommes les plus remarquables de son temps.

[9](L'ouvrage en question ne porte ni nom de lieu ni nom d'auteur

ou de libraire. C'est un volume in-8º de 204 pages. On y lit en

épigraphe: «...Nullo discrimine habebo Tros, Rutulusve fuat.» Il

y a une clef au commencement. Tr.)

«Philarète, ayant expérimenté qu'on était un héros à bon marché, a

imaginé qu'il n'était pas plus difficile de passer pour un homme

d'État... Le malheur de Philarète est qu'il a de grandes prétentions

et des conceptions ordinaires; il prend en main la cause de la

liberté, non qu'il en raffole, non qu'il croie venir à son secours;

mais en se mettant du parti le moins nombreux, il espère être aperçu;

et s'il est condamné à se taire à Paris, il fait sensation dans la

province, où il déclame comme un énergumène.

«Philarète est parvenu à se croire l'auteur de la révolution

d'Amérique, et il s'arrange pour être un des premiers acteurs de la

Révolution de France. Il prend le bruit pour la gloire, un événement

pour un succès, son épée pour un monument, un compliment pour des

titres à l'immortalité, des grâces pour des récompenses, et la valeur

pour l'héroïsme.

«Il n'aime pas la cour, parce qu'il y est emprunté, le monde, parce

qu'on y est confondu, les femmes, parce qu'elles altèrent la

réputation quand elles ne mènent pas à la fortune; mais il aime les

clubs, parce qu'on y recueille les idées des autres dont il se fait

honneur dans l'occasion, les étrangers, parce qu'ils ne regardent pas

de si près; les sots, parce qu'ils écoutent et même admirent.

«.....Philarète sera fidèle au parti qu'il a pris, sans pouvoir se

rendre un compte bien exact des raisons qui l'y retiennent. Il ne sait

pas au juste ce que c'est qu'une constitution et le degré de force

qu'il importe à une nation de conserver à l'autorité; mais le mot de

liberté réveille chez lui l'ambition, quitte à savoir ce qu'il en fera

lorsqu'il la croira acquise.

* * * * *

«Tel est Philarète. Il mérite une espèce de renommée, parce qu'il vaut

mieux que la plupart de ses rivaux. Peut-être ignore-t-il lui-même la

source de l'indulgence qu'il a obtenue. Elle vient de ce qu'il a

beaucoup fait avec les moyens médiocres qu'il tenait de la nature. On

lui a su plus de gré de ce qu'il a voulu être, que de ce qu'il était.

D'ailleurs il a l'extérieur de la modestie, et les connaisseurs seuls

savent sur cet article à quoi s'en tenir.

«Sa réputation militaire n'est qu'ébauchée; c'est la première guerre

qui y mettra le sceau. Sa réputation d'homme d'État est faite, il

n'ira jamais au delà de ce que nous le voyons: peu de génie, peu de

nerf, peu de poumons, peu d'art, toujours avide de petits succès.»

(Pages 93-97.)

Tel était le portrait qu'avait fait de la Fayette l'auteur anonyme.

Nous arrivons maintenant à celui de M. de Talleyrand:

«Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le

premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les

hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette

modération, le vrai caractère du sage. Il est un certain degré de

perfection qui n'existe que dans l'entendement, et une espèce de

grandeur à vouloir le réaliser; mais ces brillants efforts donnent un

instant de faveur à celui qui l'entreprend, et finissent par n'être

d'aucune utilité aux hommes, bientôt détrompés. Le bon esprit dédaigne

tout ce qui traîne à sa suite de l'éclat, et mesurant les bornes de la

capacité humaine, il n'a pas le fol espoir de les étendre au-delà de

ce que l'expérience a montré possible.

«Amène ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande

réputation. Parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant,

et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il arrivera à tout_,

parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à qui ne

violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement

d'un talent, et, allant ainsi de succès en succès, il réunira cet

ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes

places qui vaquent.

«L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amène

manquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour

triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le

trésor public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot,

_avoir du caractère_, et si cette force qui a je ne sais quoi

d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même

que, dans les moments de crise, elle ait triomphé des résolutions,

est-ce toujours un bien? Je m'arrête. Quelques lecteurs croiraient

peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la

chaleur, l'enthousiasme, la fougue: Amène _cède aux circonstances_, à

la raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_

sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de

sa conduite.

«Amène a contre lui la douceur du caractère, l'agrément de la figure,

le charme de l'amabilité; je connais des gens que tant d'avantages

choquent; ils se préviennent contre un homme qui s'avise de les

joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualités essentielles

de l'âme; ils s'en consolent par la recherche de quelques défauts, ou

du moins de bons ridicules qu'on puisse au besoin travestir dans

quelque chose de mieux.

«Que peut-on attendre d'Amène aux états généraux? Rien, ou peu de

chose s'il obéit à l'esprit de corps; beaucoup s'il agit par lui-même,

et s'il se pénètre de cette grande vérité, qu'il n'y a que des

citoyens dans l'Assemblée nationale.» (Pages 83-85).

Essai sur Talleyrand · 第 13 / 89 题