VI

Je me suis étendu un peu longuement sur les traits caractéristiques

«de ces joyeux temps d'aise et d'élégance, où le plaisir enseignait à

plaire avec tant de grâce, où les beaux esprits et les courtisans se

rencontraient ainsi, les courtisans étant des hommes d'esprit, et les

hommes d'esprit pouvant briller dans les cours: où la femme, accomplie

dans son art de sirène, subjuguait les esprits et se jouait des

cœurs, où les lumières de la sagesse brillaient dans des temples de

fantaisie, où le goût avait des principes lorsque la vertu n'en avait

pas; où les écoles dédaignaient ce qui, jusqu'alors, s'était appelé la

morale, tandis que les sceptiques se vantaient d'avoir découvert

quelque bien meilleur, époque où tout ce qui frappait le regard

semblait appartenir à une terre enchantée, où toutes les vérités

avaient eu leur théorie, et où aucune théorie ne se trouvait

vraie[8].»

[8]

Of those gay times of elegance and ease,

When Pleasure learnt so gracefully to please:

When wits and courtiers held the same resorts,

The courtiers wits, and all wits fit for courts:

When woman, perfect in her siren art,

Subdued the mind, and trifled with the heart;

When Wisdom's lights in fanes fantastic shone,

And Taste had principles and Virtue none:

When schools disdained the morals understood,

And sceptics boasted of some better good:

When all was Fairyland which met the view,

No truth untheorized, and no theory true.

* * * * *

Je le répète, je me suis étendu un peu longuement sur les traits

caractéristiques de ces temps, parce qu'il ne faudra pas oublier que

le personnage dont j'ai à parler en était l'enfant. Jusqu'à la

dernière heure de son existence, il en chérit tendrement la mémoire;

c'est à eux qu'il doit plusieurs de ces grâces dont ses amis se

souviennent encore avec délices, ainsi que la plupart de ces défauts

que ses ennemis se plaisent si souvent à rappeler.

Il échappa à toutes les illusions les plus grossières de cette époque,

ce qui nous est un témoignage de sa haute capacité. Je puis donner une

preuve frappante de ce que j'avance là. J'ai déjà dit que M. de

Talleyrand fut élevé à la dignité épiscopale en janvier 1789, quatre

mois avant l'assemblée des états généraux. Il fut immédiatement nommé

à cette grande assemblée par le _bailliage_ de son diocèse, et

peut-être serait-il impossible de trouver dans les annales de

l'histoire un exemple plus remarquable de prudence humaine et de

jugement droit que ce discours du nouvel évêque au corps qui l'avait

nommé son représentant.

Dans ce discours, que j'ai maintenant sous les yeux, il sépare toutes

les réformes praticables et utiles de tous les plans chimériques et

dangereux (les uns et les autres étaient alors mêlés d'une manière

confuse dans le cerveau à demi égaré de ses compatriotes), il n'omet

aucun des biens que cinquante ans ont graduellement donnés à la France

pour ce qui est du gouvernement, de la législation et des finances;

ces avantages, il les passe tous en revue; il ne fait mention d'aucun

des projets dont le temps, l'expérience, et la raison ont démontré

l'absurdité et la futilité.

Une charte donnant à tous des droits égaux: un grand code simplifiant

toutes les lois nécessaires et déjà établies, les réunissant en un

seul corps; des mesures prises pour que la justice fût promptement

rendue; l'abolition des arrestations arbitraires; l'adoucissement des

lois entre débiteurs et créanciers; l'établissement du jugement par

jury; la liberté de la presse, et l'inviolabilité de la correspondance

privée; la destruction de ces impôts intérieurs qui séparaient la

France en provinces, aussi bien que de ces restrictions par lesquelles

les différents métiers étaient fermés à tous ceux qui n'étaient pas

membres des corporations industrielles; l'introduction de l'ordre dans

les finances au moyen d'un système bien réglé de comptes publics; la

suppression de tous les priviléges féodaux; et l'organisation d'un

plan général d'impôts bien répartis: tels furent les changements que

l'évêque d'Autun proposa en 1789. Il ne dit rien de la perfectibilité

de la race humaine; rien de la réorganisation complète de la société

par un nouveau système de répartition du capital et d'organisation du

travail; il ne promit pas une paix éternelle, et ne prêcha pas une

fraternité universelle entre toutes les races et toutes les classes.

Les améliorations qu'il proposa étaient claires et simples; elles

s'accordaient avec des idées déjà reçues, et pouvaient être greffées

sur le tronc d'une société qui existait déjà.

Elles ont résisté à l'épreuve de quatre-vingts ans, favorisées

quelquefois par d'heureux événements, parfois retardées par des

circonstances adverses. Quelques-unes ont été dédaignées par les

démagogues, d'autres dénoncées par les despotes; elles ont passé par

l'épreuve de révolutions successives; et ce sont actuellement les

seuls fondements sur lesquels tous les Français sages et éclairés

désirent établir les conditions du gouvernement et de la société dans

leur grand et noble pays. Rendons hommage à une intelligence qui a pu

tracer ces limites pour une génération qui s'élevait; à une prudence

qui a su résister à la tentation de s'aventurer et de s'égarer en

dépassant cette frontière.

Essai sur Talleyrand · 第 12 / 89 题