IV

Représentons-nous maintenant le jeune ecclésiastique (qui avait alors

pris le nom de Périgord), comme un gentilhomme d'environ vingt ans,

très-élégant dans son habit clérical, et avec une figure qui, sans

être belle, était singulièrement attrayante, à cause de son expression

tout à la fois douce, impudente et spirituelle.

S'il faut ajouter foi aux chroniques de cette époque, il doit son

premier avancement dans sa profession à l'un de ces _bons mots_ par

lesquels furent marqués les degrés suivants de sa carrière si variée.

Madame Du Barry avait réuni chez elle quelques jeunes gentilshommes,

un peu libres dans leur conversation et excessifs dans leurs

vanteries: aucune beauté ne s'était dérobée à leurs désirs, aucune

vertu n'avait eu la force de résister à leurs attaques. Celui qui fait

le sujet de cette étude était seul à se taire.

--Pourquoi êtes-vous si triste et si silencieux? demanda la maîtresse

de la maison.

--Hélas! madame, je faisais une réflexion bien triste.

--Et laquelle?

--Ah! madame, que Paris est une ville dans laquelle il est bien plus

aisé d'avoir des femmes que des abbayes.

Le mot (ainsi continue l'histoire), fut considéré comme charmant et

répété à Louis XV. Il fut payé par ce monarque du bénéfice désiré. La

carrière de l'abbé de Périgord, commencée ainsi, ne traîna pas

longtemps. Environ cinq ans après être entré dans l'Église, il obtint,

avec le secours de sa naissance et de ses talents (1780), la position

distinguée d'_agent général du clergé français_. Cet agent était un

personnage important qui administrait les revenus ecclésiastiques,

alors immenses, sous le contrôle d'assemblées régulières.

C'est un curieux trait des mœurs de ce temps que, tandis qu'il

occupait ce poste élevé comme ecclésiastique, l'abbé de Périgord

armait un vaisseau comme corsaire; et, son intention étant de

dépouiller les Anglais, il recevait du gouvernement français les

canons qui lui étaient nécessaires pour un si pieux dessein[7]. Je ne

puis dire quel succès couronna l'entreprise navale de M. de

Talleyrand; mais lorsque, en 1785, il eut à rendre compte de son

administration cléricale, il le fit avec tant de clarté et tellement à

la façon d'un homme d'État, qu'il passa dans l'opinion du public de la

position d'un homme d'esprit à celle d'un homme vraiment distingué.

Et ce ne fut pas tout. La nature particulière des premiers devoirs

publics qu'il eut ainsi à exercer, dirigea son esprit vers les

questions que le déficit sans cesse croissant du Trésor public en

France, et la nécessité reconnue de le combler, mettaient à la mode,

car tous alors à Paris (dames, philosophes, hommes d'esprit et hommes

du monde), parlaient finances. Peu de personnes, toutefois, se

donnaient la peine d'acquérir aucune connaissance réelle, ni même

aucune teinture d'une matière si aride. Mais M. de Talleyrand, opposé

par nature à une étude continue et persévérante, suppléait à cette

lacune de son caractère en recherchant toujours la société des hommes

versés dans le genre d'affaires qu'il désirait connaître à fond.

[7] Ce fait singulier est attesté par M. Mignet dans un court et

intéressant mémoire qu'il lut, après la mort de M. Talleyrand, à

l'Académie des sciences morales et politiques.

De cette manière son instruction devint toute pratique, et la science

qu'il acquit du détail des affaires, lui fournissant une variété de

faits qu'il savait toujours citer à propos, lui attira l'attention et

le patronage de M. de Calonne, alors à la tête du gouvernement

français, personnage qui lui-même, aussi adonné au plaisir qu'aux

affaires, n'était pas fâché de sanctionner la doctrine qu'un homme du

monde peut aussi être un homme d'État.

Mais, quoique ainsi remarqué de bonne heure comme un personnage qui,

suivant l'exemple de ses grands prédécesseurs ecclésiastiques, était

fait pour monter jusqu'aux plus hautes dignités de l'Église et de

l'État, l'abbé de Périgord montra un dédain voisin de l'ostentation

pour les devoirs et le décorum de la profession qu'il avait été forcé

d'embrasser. Il semblait même adopter ce genre de conduite comme une

sorte de protestation contre la décision par laquelle son droit de

naissance avait été mis de côté; il paraissait presque se glorifier du

bruit que faisaient ses épigrammes profanes et ses aventures

amoureuses, qui amusaient le monde, mais scandalisaient l'Église.

Ainsi, chaque année, en augmentant sa réputation de talent, ajoutait

aux récits par lesquels la rumeur publique exagérait son immoralité;

et en 1788, lorsque l'évêché d'Autun, auquel il aspirait depuis

quelque temps, devint vacant, Louis XVI ne voulut pas consentir à

conférer la dignité de prélat à un ecclésiastique de mœurs aussi peu

régulières. Pendant quatre mois le poste resta vacant. Mais le père de

l'abbé de Périgord était alors mourant: il fut visité par le bon roi

Louis, et demanda au monarque, comme dernière requête d'un fidèle

serviteur qui allait mourir, d'accorder à son fils l'évêché en

question. Le roi ne put repousser une telle prière faite en un tel

moment, et l'abbé de Périgord fut consacré évêque d'Autun le 17

janvier 1789, quatre mois avant la convocation des états généraux.

V

La période qui s'était écoulée entre le moment où M. de Talleyrand

était entré dans l'Église, et celui où il fut revêtu de la dignité

épiscopale, est peut-être l'époque la plus intéressante de la

civilisation moderne. La société n'avait jamais, à aucune époque,

présenté une surface aussi policée et aussi brillante que celle

qu'elle revêtit dans la capitale de la France pendant ces quatorze et

quinze années. La fortune grande encore du _grand seigneur_, les

folles dépenses du financier, la splendeur d'une cour embellie par cet

amour des arts et des lettres que les Médicis avaient importé d'Italie

et que Louis XIV avait fait contribuer à sa magnificence royale, tout

contribuait à donner au luxe des hautes classes un cachet de goût et

de distinction qui n'a jamais été surpassé. De riches étoffes de soie,

d'exquises ciselures en bronze, des porcelaines également belles de

forme et de décoration, et des peintures quelque peu efféminées, mais

cependant gracieuses, et qui illustrent encore les noms de Watteau, de

Boucher et de Greuze, caractérisent l'élégante civilisation qui

distingue cette époque.

Rien, toutefois, dans cet âge de la cour, ne fut porté à un aussi haut

degré de perfection que l'art de la vie et les rapports sociaux. Alors

les gens ne fermaient pas leurs maisons à leurs amis s'ils étaient

pauvres, et ne les ouvraient pas simplement pour leur donner des fêtes

pompeuses et magnifiques, s'ils étaient riches. Les personnes qui se

convenaient et qui sympathisaient se réunissaient en petits cercles,

où l'on n'admettait de nouveaux membres qu'avec beaucoup de prudence,

mais où ceux qui avaient été une fois admis étaient reçus sans

préférence ni distinction.

Dans ces cercles, le courtisan, quoique sûr de la supériorité marquée

de sa naissance, rendait hommage à l'accident du génie chez l'homme de

lettres; et celui-ci, quoique fier de ses œuvres ou pénétré de la

conscience de son talent, rendait le tribut ordinaire de respect dû à

un rang élevé et à une haute situation.

De cette manière, poëtes et princes, ministres d'État et membres

d'académies savantes, hommes d'esprit et hommes du monde, se

rencontraient sur un pied d'apparente égalité et de réelle familiarité

sur un théâtre où la beauté, ambitieuse de l'universelle admiration,

cultivait son esprit tout autant que sa personne, et établissait ce

principe qui ne trouvait point de contradicteurs: «que tous avaient à

se rendre agréables.» Les soirées de madame de Brignole et de madame

Du Deffand, les petits soupers de madame Geoffrin, les dîners du baron

d'Holbach et d'Helvétius, les réceptions musicales de l'abbé Morellet

et les déjeuners de madame Necker, n'étaient que des échantillons des

sortes de réunions qui avaient lieu parmi les différentes classes,

dans toutes les rues et à toutes les extrémités de Paris et de

Versailles. Là, toutes les classes de la société se rencontraient avec

une déférence convenable les unes pour les autres. Mais sous cet

étalage brillant de la gaieté du moment et de l'apparente concorde,

couvait sourdement un esprit de malaise et d'attente; cet esprit, une

variété de circonstances particulières tendait alors, en France, à le

pousser à l'excès, mais il caractérise d'ailleurs, les faits le

prouvent, toute société intellectuelle qui n'est, ni énervée au delà

de toute mesure par le luxe et la paix, ni surmenée par la guerre et

les commotions civiles. La conséquence naturelle de cet esprit était

un désir de changement qui faisait sentir son influence partout, dans

les petites aussi bien que dans les grandes choses. Léonard

introduisait une révolution dans la coiffure des dames françaises.

Diderot et Beaumarchais changeaient les règles du théâtre français;

Turgot et Necker réformaient l'économie politique et le système

financier de la France, et en ce moment même où l'imagination allait

tellement au-devant des nouveautés, comme si la Providence avait

voulu, dans quelque mystérieuse intention, encourager le génie de

l'époque s'élançant avec ardeur vers l'inconnu, le ballon de

Montgolfier partait des Tuileries, et la réalité se chargeait, à

chaque instant, de dépasser les rêves les plus romanesques.

Ce n'étaient pas toutefois seulement le mécontentement du présent,

l'espoir en l'avenir, la passion des choses nouvelles, quelque

violente que pût être cette passion, qui constituaient le péril, et,

en même temps, l'originalité du moment.

Dans d'autres temps analogues, les désirs et les vues des hommes ont

fréquemment pris quelque forme arrêtée, ont eu quelque tendance fixe,

et, de cette manière, le progrès en a été réglé, et le résultat a pu

en être prévu même à une certaine distance.

Mais à l'époque où je me reporte, aucune conception générale, aucun

but fixe ne projetaient leur ombre décisive sur les événements qui

s'approchaient, et rien ne promettait un avenir déterminé en échange

du présent, qui, évidemment, s'en allait mourant.

Un personnage auquel ce malheur singulier du dix-huitième siècle

pouvait être attribué pour une grande part était encore vivant alors,

quoique sur le bord de la tombe. La fine sagacité de Voltaire, ses

railleries perçantes, son éloquence brillante et sarcastique, avaient

ridiculisé et détruit toute foi dans les antiques erreurs, mais

n'avaient jamais essayé de donner seulement une nette ébauche de ce

qui devait les remplacer: _Magis habuit quod fugeret, quam quod

sequeretur_.

L'effet de son génie avait donc été de créer autour de lui une espèce

de brouillard lumineux produit par le mélange de la curiosité et du

doute; une atmosphère favorable au scepticisme, favorable à la

crédulité, et, par-dessus tout, engendrant des enthousiastes et des

empiriques. Saint Germain l'alchimiste, Cagliostro le magicien,

Condorcet le publiciste, Marat le journaliste, furent les produits

successifs de cette merveilleuse et singulière époque.

Et ce fut ainsi au milieu d'une société où il y avait partout

possession de priviléges, et où l'égalité s'introduisait dans les

mœurs et les idées, au milieu d'une grande générosité de sentiments

et d'une absence presque entière de principes dans un monde dont le

charme n'a jamais été dépassé, qui ne fixait point de limite à ses

espérances, et en même temps qui ne savait point où le poussait sa

destinée, que M. de Talleyrand vit s'écouler la fleur de sa jeunesse

et venir la maturité.

Essai sur Talleyrand · 第 11 / 89 题