III

Le sceau qui marque notre destinée a ordinairement été imprimé à notre

enfance; et la plupart des hommes, en regardant en arrière vers leur

première jeunesse, peuvent se rappeler l'accident, le livre, la

conversation, qui donna à leur caractère cette tournure particulière

que les événements n'ont ensuite fait que développer.

M. de Talleyrand fut, dans son enfance, exilé de la maison

paternelle; la fortune de ses parents n'était pas en rapport avec leur

rang: son père[6], en vrai soldat, était toujours à la cour ou bien au

camp; sa mère occupait une position dans la maison de la reine, à

Versailles. Pour tous deux, un enfant était un embarras, et Maurice,

immédiatement après sa naissance, fut envoyé en nourrice à la

campagne; cela se faisait très-ordinairement à cette époque. Là, soit

par accident, soit par suite de négligence, il fit une chute qui le

rendit boiteux. Lorsque, à l'âge de douze ou treize ans, l'enfant,

presque oublié jusqu'alors, fut conduit à Paris pour y recevoir une

éducation un peu tardive, cette infirmité était devenue incurable; et

dans un _conseil de famille_, il fut décidé que le plus jeune frère,

le comte d'Archambaud (connu plus tard comme l'un des plus élégants et

des plus beaux courtisans de Louis XVI, et que je puis me rappeler

sous le titre de duc de Périgord, titre qui lui fut donné par Louis

XVIII), serait considéré comme le frère aîné et voué à la profession

des armes; tandis que le fils aîné, étant infirme, serait déclaré

cadet et entrerait dans l'Église. A partir de ce moment,

l'enfant,--jusqu'alors vif, paresseux et insouciant,--devint

taciturne, studieux et réfléchi. Ses dispositions premières lui

restèrent, car notre nature n'admet aucun changement radical; mais

elles furent modifiées par le désappointement ou combattues par

l'ambition. On retrouve des traces de gaieté dans l'homme du monde

qui, bien que souriant rarement lui-même, trouvait toujours moyen de

faire rire les autres;--des traces d'indolence chez l'homme d'État

qui, quoique toujours occupé, ne faisait jamais plus que ce qui était

strictement nécessaire;--des traces d'insouciance chez le joueur et

l'homme politique qui, après avoir examiné les chances d'un coup

d'œil pénétrant, était souvent disposé à risquer sa fortune ou sa

carrière dans une spéculation d'argent ou de pouvoir: mais l'esprit

avait été assombri, le cœur s'était endurci, et le jeune homme qui

aurait accepté une destinée prospère avec une insouciante et brillante

gaieté, fit ses premiers pas dans le monde avec la détermination bien

arrêtée de lutter contre la mauvaise fortune.

[6] Ce gentilhomme avait été _menin_ du dauphin, fils de Louis

XV. Il commanda ensuite un régiment pendant la guerre de Sept

ans, et obtint le titre de lieutenant général dans les armées du

roi. Il était très-considéré pour son caractère, mais passait

pour n'avoir aucun talent.

Il n'avait à côté de lui ni les avis d'un père, ni la tendresse d'une

mère pour modérer ou adoucir les dispositions dans lesquelles il

s'affermissait ainsi. De chez sa nourrice, à la campagne, M. de

Talleyrand fut transporté sans transition aucune au collége

d'Harcourt, appelé depuis collége Saint-Louis. Il y entra plus

ignorant, peut-être, qu'aucun enfant de son âge, mais il y remporta

bientôt les premiers prix et en devint un des élèves les plus

distingués. Au séminaire de Saint-Sulpice, où il entra en 1770, son

talent pour la dissertation attira l'attention, et même quelques-unes

de ses compositions furent longtemps retenues et citées par des

contemporains. Tandis qu'il était à la Sorbonne, où il compléta

ensuite ses études, ce rejeton de l'une des plus illustres maisons de

France fut souvent désigné comme un jeune homme remarquablement

intelligent, silencieux et viveur, qui ne cherchait point à dissimuler

le dégoût que lui inspirait la profession qu'on lui avait choisie,

mais qui arriverait certainement aux plus hautes situations dont elle

pût ouvrir l'accès. Ce fut avec ces perspectives et dans ces

dispositions que M. de Talleyrand entra, en 1773, dans l'Église

gallicane.

Essai sur Talleyrand · 第 10 / 89 题