Et maintenant, baissant la tête pour le dernier adieu, un à un, nous

passions, secouant l'eau bénite sur ce corps si usé, si transparent,

qu'au sortir de l'église, ceux qui ne vous avaient jamais vu auparavant

s'écriaient: «Ah! qu'il était donc frêle! Comment a-t-il pu faire tant

d'ouvrage dans le pays?»

Aélis était à genoux: goutte à goutte, ses larmes tombaient sur sa

supplique que, d'une main maladroite, elle cherchait à glisser aux pieds

du prêtre mort. Cela fait, elle se recueillit, murmura un _De

profundis_. Soudain une rumeur monta derrière elle, un grondement

remplit l'église, déborda sur la place. Inconsciemment, elle avait parlé

haut et les Canadiens répondaient aux versets terribles:

_Si iniquitates observaveris, Domine, Domine quis sustinebit?..._

_A custodia matutina usque ad noctem, speret Israel in Domino..._

_Requiem æternam dona eis, Domine,_

_Et lux perpetua luceat eis..._

Elle se releva, sortit sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait,

se retrouva dehors à côté d'un groupe de mineurs qui causaient à voix

basse et leur demanda:

--Quand enterre-t-on le Père?

--Demain matin à huit heures, miss. La ville entière y sera. Ceux du

Bonanza et du Hunker arrivent aussi ce soir, et on attend dans la nuit

les gens du Dominion... Il nous aimait tous, protestants, catholiques ou

païens, nom d'un tonnerre!... _Oh! I beg your pardon, miss[19]!_

* * *

Or, en cette année de grâce il y avait à Dawson, scrupuleusement

dénombrées, sept honnêtes femmes. La huitième fut Aélis: comme elle

l'ignorait, au lieu d'aller se joindre à leur petite congrégation, le

lendemain, au premier banc de l'église, elle se mit à côté des autres

qui formaient une imposante majorité. La place de ces dernières

n'étaient évidemment pas à l'église--n'est-ce pas, madame?--et il avait

fallu la mort d'un saint pour les rendre à ce point effrontées. Les

vierges sages, au surplus, les dévisagèrent si bien que ces folles ne

cherchèrent pas à diminuer la distance, et ce fut tout au fond du lieu

sacré que resta, plus ou moins intimidé, leur joli groupe de brebis

galeuses.

Excepté Topsy, pourtant, à côté de laquelle vint s'agenouiller Aélis...

Topsy était le lotus rose de Yoshiwa, et Yoshiwa (qui a jamais pu

trouver l'origine de ce nom?) était le quartier de la 5e rue, où,

dans une crise de vertu, les maîtres de Dawson avaient relégué ces

dames. Les Anglais le surnommaient la «Petite France», et les Canadiens

«la plus Grande Bretagne». Quoi qu'il en fût, Topsy en était la reine,

une ravissante petite poupée de Yokohama, où pas une geisha ne savait

plus délicieusement vous chanter sur une guitare à trois cordes:

Argent ou moi, qu'est-ce que tu préfères?

_Choïto! don-don!

Otagaïdané;

Choïto! don-don!

Shimaïmashitané._

Ce disant, elle vous considérait avec ses yeux de quinze ans, aussi

innocents que sa bouche était perverse. Pour femme, et chatte, et

dangereuse, elle l'était incontestablement: il n'y avait qu'à passer

devant son cottage, au retour des placers, pour s'en apercevoir. Vous

aviez de l'or plein vos poches, et souvent encore plus de kilomètres

dans vos jambes: un mois ou deux de solitude au milieu du désert de

glace vous faisait hâter vers Dawson, et c'est à ce moment-là qu'Ève

déchue et le paradis très terrestre venaient à votre rencontre. Ses

petits pas d'enfant pressé, comme hésitants sur des sandales qui se

seraient perdues au creux de votre main, commençaient à piétiner sur

votre coeur; il suffisait d'un mot, alors:

--Je me suis vue dans vos yeux. Venez: j'ai du thé parfumé, il vous

reposera...

Avait-elle une âme? Les missionnaires des dix à douze sectes qui

l'avaient cherchée au bout de leur invisible scalpel auraient seuls pu

répondre; et ils étaient tous à San-Francisco où elle avait passé deux

ans. À Dawson, néanmoins, il fut impossible d'en douter après le service

funèbre du Père Judge. Car ce fut en ce jour inoubliable, tandis que les

drapeaux flottaient à mi-mâts, que les tripots étaient fermés, qu'enfin

la plus étrange, la plus vicieuse et aussi la plus religieuse des foules

entourait le cercueil d'un prêcheur, ce fut précisément à l'élévation

que Topsy poussa un gémissement, perdit connaissance et roula par terre.

Aélis lui releva aussitôt la tête: les perles dorées de sa chevelure, en

se brisant, avaient amorti sa chute, et pourtant il y avait des larmes

dans ses yeux, pareils à deux diamants noirs. Un mineur la prit à bras

le corps et l'emporta. Cinq mille personnes attendaient sur la place; à

leur vue, il y eut un long murmure.

--Topsy!... c'est Topsy!

--De l'eau, je vous en prie! suppliait Aélis. Elle n'est qu'évanouie.

L'eau arriva, froide comme la glace d'où elle s'égouttait à peine. La

Japonaise ouvrit ses yeux, les essuya, regarda les curieux massés autour

d'elle et, cette fois, elle éclata en sanglots. Elle se serrait contre

Aélis:

--Emmenez-moi... emmenez-moi, voulez-vous?... Je l'ai vu... Il m'a dit,

comme l'an passé, à l'hôpital, pendant ma pleurésie: «Topsy, petite

Topsy, où allez-vous? Que ferez-vous quand je ne serai plus là?...»

Emmenez-moi.

Subitement, elle frappa deux fois, trois fois, quatre fois ses mains

l'une contre l'autre, à la manière des shintoïstes, pour le réveil de la

«longue nuit»:

--_Ma!_ écoutez les gnômes! _Chichi! koishi! haha! koishi!_

Elle se voyait perdue maintenant dans cet antre sinistre où reviennent

les enfants morts, Kyû-Kukedo-San, près d'Izumo, et où ils cherchent

leurs mamans dans les ténèbres, sans jamais les retrouver. Chrétienne,

bouddhiste, shintoïste, toutes les croyances se heurtaient dans sa

petite cervelle, lorsqu'elle recommença son appel à Aélis:

--Emmenez-moi!

--Où?

--À Yoshiwa, numéro...

--Numéro 132, miss,--fit une voix par derrière;--il y a devant une

lanterne chinoise avec des dragons. Mais ce n'est pas la place d'une

_lady_.

--C'est vrai: il a raison! dit Topsy. Cependant, vous me faites du bien.

Vous savez, madame, je suis une geisha.

--Une?...

--Une... _lady prostitute_.

Aélis devint très rouge, puis regarda autour d'elle: les mineurs

reculèrent. Jamais revolver ne valut deux yeux de femme pure.

--Pouvez-vous marcher? dit-elle. Oui? Eh bien, appuyez-vous sur moi. Je

vous reconduirai chez vous.

--Ah! que je suis contente!

Elles partirent ensemble vers la 5e rue.

Un instant après, les portes de l'église s'ouvrirent pour laisser passer

le corps du prêtre: il s'en allait au cimetière, lui; les vierges

folles, les vierges sages, les mineurs, les joueurs, des ivrognes même

qui titubaient un peu, l'escortaient lentement sous un ciel triste de

fin d'hiver, dans la désespérance du grand Nord. Mais là-haut, bien sûr,

il y avait, sur les marches d'un trône de gloire, une âme sacerdotale

qui priait pour les purs, qui suppliait pour les impurs, et surtout, oh!

surtout, pour le lotus rose de Yoshiwa.

XVIII

OMAÉ SHINDARA

Ceux qui n'ont jamais eu faim, celles qui n'ont jamais eu soif, ne

devront pas lire ce qui suit. Car ils appartiennent, évidemment, à ce

très petit nombre de privilégiés qui naissent au-dessus des misères

humaines, à qui le diable ou la vie ne réserve que les tentations de

l'oisiveté. Gens très bien élevés qui, d'avance, retiennent leur loge en

paradis, où rien d'_improper_ ne blessera plus leurs belles âmes, ils ne

peuvent comprendre certaines fautes, ils ne sauraient les expliquer,

encore moins les pardonner. Comment le pourraient-ils? Ils vivent si

loin de terre! Savent-ils la frénésie de vie éclatant soudain chez ceux

qui étaient perdus et qui se retrouvent? conçoivent-ils la folie de ceux

qui étaient pauvres et qui, tout d'un coup, deviennent cent fois

millionnaires? Ils n'ont pas vu les fonds d'abîmes, ils ne voient pas

les sommets des réussites prodigieuses: ne leur confiez pas la charge de

juger...

* * *

Manéki-néko est une chatte qui fait patte de velours, et s'étire

langoureusement comme pour vous dire, dès le seuil de la maison ouverte:

«Venez donc vous amuser!» Quoiqu'on ne le voie pas derrière elle, le

dieu de la pauvreté marche à son ombre et les goules sont ses soeurs;

cependant, comme elle attire la faveur des riches et la protection des

puissants, c'est elle, la petite tigresse, qui est la bonne fée des

geishas.

Celle que Topsy avait apportée à Dawson était en porcelaine: on la

voyait, en entrant, droite sur ses pattes de derrière, sur le

_kamidana_, l'étagère sacrée qui faisait face à la rue. À côté d'elle,

il y avait l'image d'Ami-no-uzumé-no-mikoto, devant la caverne où se

retira jadis la déesse du soleil: les genoux un peu fléchis, les deux

mains portant au-dessus de la tête le tambourin mystique du _sourou_,

son visage émergeait, impassible, d'un surtout rouge à mailles blanches,

tandis qu'elle commençait la danse merveilleuse qui rendit au monde la

chaleur, la vie, l'amour.

Entre les deux idoles brûlait une veilleuse dans une sorte de saucière

en bronze, et sa lueur éclairait plusieurs idéogrammes à caractères

cabalistiques. Tout en aidant Topsy à préparer une tasse de thé parfumé,

Aélis s'amusa à se les faire traduire.

Le premier disait: «Adoration à la grande Kuan-zi-on, la

miséricordieuse, qui regarde par-dessus le son des prières.»

Un autre: «En paradis, l'élu reposera sur les corolles du lotus d'or!»

Un troisième était orné de dessins rouges, bleu et or, sous cette

légende:

_Omaé shindara téra iva yaranou!

Yaété konishiti saki dé nomoú!_

--Ah! celui-ci... fit la petite geisha.

--Eh bien!... que veut dire cette lune qui décroît dans un ciel pourpre?

--L'amour est pourpre, et, comme l'astre des nuits, croît, brille et

meurt... Écoutez, voici le sens de l'écriture. C'est une des plus

vieilles poésies de mon pays.

Elle prit sa guitare:

Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe,

Car je boirai plutôt tes cendres dans une coupe de nectar...

Bercée, emportée par la mélodie, la danseuse était perdue au loin, dans

un rêve, à Yokohama, au pays des dieux, et ce fut presque sans surprise

qu'elle entendit une belle voix, au dehors, répéter après elle:

_Omaé shindara téra iva yaranou!_

Topsy reprit le second vers:

_Yaété konishiti saki dé..._

Elle n'acheva pas: aussi blanche que la neige, Aélis venait de

chanceler, puis s'était prise au _kamidana_ pour ne pas tomber. Topsy

jeta sa guitare, courut à elle, l'obligea doucement à s'asseoir dans un

fauteuil. Ensuite, elle se retourna, et celui qui venait de lui donner

la réplique entra sans frapper. Quoique ses visites fussent rares, elle

le connaissait bien d'avance: ils n'étaient que deux, dans Dawson, à

connaître le texte original de la chanson d'amour. Alors elle s'avança,

les deux mains sur la poitrine, le sourire de sa race aux lèvres: en

arrière, Manéki-néko tendait toujours ses pattes de velours, par-dessus

la tête penchée d'Aélis. La veilleuse s'éteignit brusquement au souffle

froid de la rue.

--Topsia, petite Topsia, me voilà de retour!... Et, cette fois, j'ai

trouvé plus d'or que n'en tiendrait ta maison.

Les yeux d'Orient brillèrent comme ceux d'un serpent: la geisha passa

ses bras au cou de celui qui apportait ces bonnes nouvelles. À plusieurs

reprises, il la baisa sur les lèvres ainsi qu'un ivrogne ou un amoureux.

--Que de fois... que de fois j'ai pensé à Dawson et à toi, pendant mon

voyage!... Un peu plus, et j'y laissais ma vie. Ah! que l'or coûte donc

cher!

Comme il disait ces mots, il aperçut celle qui, assise dans un

fauteuil, sous le _kamidana_, se cachait le visage entre les doigts, par

manière de jeu, sans doute; il courut à elle, lui saisit les bras, les

écarta et se pencha pour l'embrasser en disant:

--C'est une amie, Topsia? Alors il faut qu'elle aussi me donne un...

Il n'acheva pas: elle leva la tête et ils se regardèrent. Topsy le vit

se redresser, lâcher les mains de la jeune fille, et, les yeux fixés sur

elle,--des yeux d'homme tout à coup dégrisé, d'abord lucides et graves,

et ensuite presque fous--reculer jusqu'au mur. Aélis, elle aussi, le

suivait du regard, et derrière ce regard, il vit distinctement une

morte. Enfin, elle se mit debout, aussi doucement qu'un fantôme, et

passa devant lui. Comme la porte, en se refermant, allait cacher ce beau

visage où la stupeur, le désespoir, la douleur et l'épouvante se

confondaient en la plus tragique des horreurs, il fit un grand effort et

dit:

--Aélis... est-ce bien vous? Que faites-vous ici?

Ah! quelle voix de perdue pour l'éternité, quelle voix lui répondit:

--Et vous?

Il leva les deux mains comme pour parer un coup, puis resta immobile.

Par la porte restée entr'ouverte on entendit le bruit lointain d'un

tumulte, une clameur, des apostrophes qui se rapprochaient,

s'éloignaient, se rapprochaient encore, exactement comme les cris d'une

meute sur la voie d'un cerf. C'était Dawson qui revenait des obsèques

d'un saint et, déjà, se remettait en quête du métal dieu.

--Il est allé dans la 5e rue!--Non, on l'a vu chez Ellis!--Est-ce

vrai qu'il a trouvé la veine mère?--Oui, il est arrivé avec trois

traîneaux d'or! Ses Indiens y retournent tout de suite. Où est-ce? Il

nous le dira!

Tout à coup, une voix domina les autres:

--Il est dans la 5e rue!--Ce n'est pas étonnant: allons-y!

--Oui, il est chez la Japonaise... Hourra! Vive le roi du Klondike! le

roi, le roi, le roi!

* * *

Aélis entendit la clameur de toutes ces poitrines haletantes: pour se

sauver, elle se mit à courir; et lui, le Roi, qui entendait aussi ces

cris, sur le seuil de Topsy, sans bouger, sans parler, presque sans

respirer, il la regardait s'éloigner et disparaître... Derrière lui la

Japonaise fredonnait:

Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe...

XIX

LE ROI DU KLONDIKE

Écoutez, écoutez, citoyens de la Reine du Pacifique! Cortez trouva

le Mexique, et Pizarre, le Pérou. Un flâneur a découvert l'or

australien, comme un meunier celui de Californie; celui du

Sud-Africain roula sous le pied d'un fermier; mais c'est un mineur,

un vrai mineur yankee, Tom Tildenn, de New-York, qui vient de

découvrir la Veine Mère d'Alaska. Il est trop tard pour raconter

aujourd'hui les aventures par lesquelles il a passé avant de mettre

la main sur un trésor qui laisse dans l'ombre tous ceux des Incas

préhistoriques. Ce sera pour nos prochains numéros. Aujourd'hui,

nous devons nous contenter de signaler son arrivée dans nos murs,

par l'_Excelsior_, même bateau qui l'avait emmené, il y a quatre

ans, au nord. Six camarades armés jusqu'aux dents accompagnent ses

précieuses caisses de pépites; ils ont passé la nuit au Palace

Hotel, d'où la police les escortera ce matin jusqu'à la Monnaie, à

onze heures précises. Vraiment, cet homme a vécu le plus

fantastique des rêves, puisque, mendiant hier, il peut aujourd'hui

acheter San-Francisco, si ça lui plaît!

* * *

Le _Times_ de «Frisco» ne mentait pas: ce qu'il imprimait en première

colonne était vrai. Un nommé Tom Tildenn était arrivé la veille et

quinze _policemen_ se relayaient au Palace Hotel pour garder ses caisses

d'or. Plus vite que le journal, le bruit en courut de Kearney street

jusqu'à ce Cliff, sur l'Océan, où les phoques eux-mêmes, dressés sur

leurs rochers, crièrent à plusieurs reprises: «_Gôaout! Gôaout!_» ce qui

veut dire, en leur langage: «Allez-y voir! Allez-y voir!»

Les gens de New-York auraient répondu: «Nous sommes trop affairés!» Ceux

de Chicago: «Zut!... à d'autres!» Les naturels de San-Francisco, qui ont

des loisirs parce que le plus beau, le plus chaud, le plus rayonnant des

soleils leur apprend à aimer une vie toujours trop courte dans leur

admirable Californie, les citoyens de la Reine du Pacifique se

précipitèrent vers la Monnaie pour voir passer le Roi du Klondike. Ce

fut donc entre deux haies vivantes, enthousiastes, qu'il mena au feu ses

millions, et sa physionomie, son attitude de travailleur brisé par la

vie trop dure surprit désagréablement la foule.

--Il a l'air d'un pauvre honteux: ce n'est pas lui, vous devez vous

tromper!

--N'est-ce pas le premier, en tête des voitures?

--Non, celui-là, c'est un Français, un autre mineur de Dawson... Je vous

dis que c'est bien lui, dans le landau qui arrive.

Il y eut une poussée: le cordon des _policemen_ fut rompu; ceux qui

accompagnaient Tildenn, assis dans sa voiture même, à côté, en face de

lui, crièrent bien vite: «En arrière! pas de mains aux portes!» Et,

prestement, ils tirèrent leurs courts bâtons. Un petit mendiant protesta

encore:

--C'est pas vrai! C'est pas lui! Il a l'air trop malheureux!

Alors, tout le monde recula, et Tildenn sortit de sa torpeur; se

dressant à son tour, il interpella le gamin:

--Et toi, petit, es-tu heureux?

--Moi?... (Toute sa figure éclatante répondait à la question.) Moi? Oui,

quand je mange à ma faim... Dites, c'est-y vous qu'êtes le Roi du

Klondike?

Vraiment, sous ses haillons, l'enfant resplendissait de la joie de vivre

au bon soleil. Tildenn ouvrit une caisse, y prit un sac de trente

livres, et, sans arrêter la voiture, à deux mains, le lança au petit

bonhomme en disant:

--Oui, c'est moi le Roi. Tiens, attrape!

Le sac creva en touchant terre: les pépites du nord roulèrent dans la

poussière du sud; la foule se rua à la curée avec une ardeur qui

dégénéra bientôt en demi-émeute, et les galions à roues disparurent avec

leur escorte derrière les lourdes portes de la Monnaie.

* * *

Maintenant, Tildenn se trouvait dans la chambre de fer où l'on éprouve

la valeur de l'or. C'était une sorte de cage, avec, au bout, quatre

fours d'acier pour les creusets d'argile qui reçoivent les morceaux de

minerai ou les pépites. Les employés y déposèrent quelques échantillons

des sacs apportés par Tildenn, recouvrirent les creusets d'une calotte

en argile, également, et commencèrent à les chauffer.

Bientôt, on entendit le ronflement de plus en plus fort du courant d'air

à haute pression: les vases se colorèrent comme aux reflets d'une lueur

lointaine et, peu à peu, passèrent au rouge transparent. La chaleur

devint plus intense: le rouge fit place au blanc, un blanc trop

éblouissant pour être fixé par des yeux sans protection, et de petites

langues verdâtres ou bleues jaillirent, puis d'autres encore, de toutes

les couleurs de l'arc-en-ciel,--tout un jardin de fleurs

phosphorescentes qui s'épanouissaient autour d'une île de corail,

éclataient parfois en exhalant des saphirs, des émeraudes, de

merveilleuses flammes changeantes... Et c'était si féerique dans la nuit

du cachot de fer, que Tildenn ne savait plus où il était quand,

subitement, quelqu'un lui prit la main et dit:

--C'est fait, votre or vaut seize dollars à l'once.

--Vraiment?

Il avait peine à se réveiller; l'autre le regarda d'un air surpris:

--Oui... Comme vous avez apporté un peu plus de trois tonnes, cela vous

fera un million et demi de dollars pour cette fois.

--C'est bon, faites un reçu.

--Je vais le préparer moi-même, intervint le directeur de la Monnaie en

personne.--Tous mes compliments, monsieur Tildenn. Vous êtes un homme

heureux.

--Très heureux. Très. Un million et demi!... Bah! Rob, j'en donnerais

dix, j'en donnerais vingt, je donnerais la Veine Mère pour l'avoir,

_elle_... Je viens d'apprendre qu'en descendant du _Pacific_, qui est

arrivé deux jours avant l'_Excelsior_, elle s'est aussitôt rendue au

couvent des Ursulines. Je lui ai écrit... Robert, vous avez appris à la

connaître, puisque c'est vous qui l'avez amenée de New-York à Dawson--et

que Dieu vous le pardonne! Dites-moi... pensez-vous, croyez-vous qu'elle

oubliera?

--Il faut l'espérer, mon vieux. Vous savez le proverbe: «_Never say

die!_ Ne dites jamais: Tout est perdu!...»

--Je vous demande une réponse catégorique. Pourquoi user de détours?

Quelle est votre idée?

Tildenn était devenu très irritable; il se pencha, pour mieux examiner

la physionomie du Français, et ajouta:

--Vous ne dites rien, parce que vous savez comme moi, que jamais, jamais

elle ne pardonnera... Damnation sur moi! me voilà plus ruiné qu'au soir

du «Vendredi noir»!... Et vous, voulez-vous que je vous dise ce que vous

pensez?...

--Calmez-vous, je vous en prie, Tom! On va entendre...

--Qu'est-ce que ça me fait?... Ah! vous avez peur!... Eh bien, je le

dirai tout haut, votre secret, faux ami que vous êtes! Vous l'aimez,

vous! Et vous n'êtes pas fâché de ce qui m'arrive, parce que...

--Tildenn, vous n'avez pas le droit de parler ainsi. Taisez-vous, au nom

du ciel, ou je vous ferme la bouche!

Face à face, prêts à se jeter l'un sur l'autre, ils semblaient deux

aliénés hors de cellule. Robert de Saint-Ours fit un dernier effort: sa

conscience un peu troublée vint au secours de sa raison, domina ses

nerfs en révolte. Il recula jusqu'à la porte et sortit, mais pas avant

que son ancien ami, resté immobile, lui eût jeté cet adieu:

--Damnation sur votre tête et la mienne!... Vous ne l'aurez pas, Robert,

vous ne l'aurez pas plus que moi!

Tom, ensuite, redevint silencieux. Le directeur de la Monnaie, très ému

par cette scène, l'entraîna au dehors après lui avoir remis son

certificat de dépôt. Cet homme, déjà âgé, appela un fiacre, l'y poussa

et, pendant que la voiture s'éloignait, ne put s'empêcher de murmurer

entre ses dents:

«Quels gens bizarres que ces revenants du Nord! Ceux d'Arizona ou du

Colorado chantent quand ils apportent ici leur or. Ceux-ci ne disent

mot, ou n'ont plus d'énergie que pour se disputer. Il y a un ressort de

cassé dans leur mécanisme... Est-ce le Klondike qui les abrutit à ce

point-là?»

* * *

Tom a perdu sa fiancée et son ami; mais il a de l'or, beaucoup d'or; et

il se le répète ainsi qu'une litanie, pour ne pas penser à autre chose,

et aussi parce que le cerveau lui fait encore plus mal que jadis à

New-York. Le cocher qui le mène se retourne de temps à autre pour lui

montrer les merveilles de San-Francisco; mais le client n'écoute pas, ou

bien répond à tort et à travers, et l'automédon commence à se poser

exactement la même question que le directeur de la Monnaie.--C'est

pourtant une de ces journées à ciel bleu où l'on a envie de chanter à

pleins poumons parce que l'air est rempli de parfums!...

Tout à coup une idée lui passe par la tête. «Comment n'y ai-je pas

pensé?... Ça doit être ça: trop de solitude...» Il rassemble ses rênes:

«Allons, hop! au trot!» et se dirige vers l'est de la ville, vers le

rivage où la mer caresse amoureusement les plus splendides villas du

monde.

Les voilà dans un parc en miniature, pas trop loin d'une église sur

laquelle brille une grande croix de cuivre; puis, c'est une longue

maison basse, entourée de vérandas, où l'on cause, où l'on rit sous des

touffes retombantes de jasmin. Tiens, le son d'un luth!...

--Où suis-je? demande le voyageur.

Le cocher triomphe: il a trouvé le remède de son malade.

--C'est Yoshiwa, dit-il. N'est-ce pas que c'est beau?

Une voix l'interrompt; elle s'accompagne sur ces guitares à trois cordes

qui sonnent faux aux oreilles occidentales:

_Omaé shindara..._

--_Téra iva yaranou!_ crie Tom, tout à fait réveillé.

Et il se met à rire si fort que le cocher recommence à l'observer du

coin de l'oeil.

Des exclamations à travers le jasmin, pépiements d'oiseaux effarouchés;

une robe de soie arrive, une petite tête aux cheveux noirs tressés sous

des peignes bizarres entremêlés d'or et de fleurs:

--Comme c'est charmant! Auguste étranger, vous parlez honorablement

notre langue!

--C'est moi qui l'ai amené! fait le cocher, en se redressant.

--Oui, c'est bien toi!--fait Tildenn, qui rit toujours.--Ho! ho!

Aïkichi, ou Katsuko, petite geisha, que quel soit ton nom, veux-tu me

mener à ta maîtresse? À l'instant!... Vous, cocher, attendez-moi ici.

* * *

Le voilà devant madame. «Que désire-t-il? Nous ferons certainement de

notre mieux pour le satisfaire. Nous avons...»

--Je veux acheter la maison et le parc.

--Quoi! Yoshiwa!... vous mettre à notre place!

--Oui, pourvu que tout soit évacué dans les vingt-quatre heures.

--C'est impossible! Et que deviendrait San-Francisco sans nous?

--Faites votre prix, madame. Je ne plaisante pas. Tout n'est-il pas à

vendre, ici?

Madame est très agitée. Elle a visité les cinq parties du monde; elle

n'a jamais rien vu de pareil. Il lui faut au moins quelques minutes

pour réfléchir.

--Sans doute, monsieur ne refusera pas un verre de champagne? Je vais

revenir tout de suite...

Elle sort, court au fiacre:

--Qui m'avez-vous amené là, cocher? Un prêcheur ou un fou?

Le roi du Klondike · 第 10 / 11 段