Ils étaient douze chiens d'attelage à lapper leur écuelle de riz et de

lard, avec, de temps à autre, un regard de côté, puis un grondement

féroce si un camarade faisait mine de se rapprocher. Il y avait quatre

malamutes, un énorme Saint-Bernard, six métis variés, produits du

hasard, enfants de Bohême, et notre ami Caton.

Le museau entre les pattes, celui-ci rêvait à l'écart. De temps à autre,

levant la tête, il reniflait l'air froid, puis, d'un bond, cherchait à

prendre le large: chaque fois, une secousse de la chaîne qu'il portait

au cou le rappelait à la raison; et il revenait s'accroupir aux pieds de

son pilori, tandis que ses camarades le raillaient à qui mieux mieux.

Cette fois, pourtant, personne n'y fit attention, pas plus qu'au

hurlement de Pitou, le bâtard de chien de berger: tout le monde était

trop occupé à nettoyer sa terrine dessus, dessous, dedans. Enfin, un

semblant d'épagneul répondit:

--Oui, c'est une existence de brute... Mais, ce qu'il y a de pis, ce

n'est pas le froid, la faim ou la fatigue: c'est la vermine. Dire que

moi, moi, Sancho, qui n'avais jamais rien attrapé à Frisco...

--La vermine! Qu'est-ce que vous nous aboyez là, monsieur l'aristocrate?

Les puces, voire même les poux, sont la santé du corps. Ce qui nous tue,

c'est le traînage. Quand je pense que depuis un mois et demi nous

tirons mille livres sur ces damnés...

--Pitou, mon petit, ne jurez pas!--dit le Saint-Bernard en se léchant

une patte.--Ce n'est pas joli; et puis, à quoi ça sert-il?

D'indignation, le roquet sauta en l'air, et, retombant d'aplomb sur ses

quatre pattes, il regarda avec une colère de dyspeptique ce gros boeuf

qui ne demandait qu'à faire la sieste:

--Écoutez, écoutez, monseigneur qui rumine! Si mes imprécations

troublent sa quiétude, qu'il s'en prenne aux hommes qui ont traversé le

Chilkoot avec nous l'an passé, et qui juraient dix fois par minute:

«_Maache!--Murche!--Mââche dein! Ghi[17], ah-oh-ah!_ damnés fils de

chienne!» et les «_dam_» de Londres, les «f...» ou les «crrré nom» de

Paris, les «_Teufel_» de Berlin!... les... mais je n'en finirais pas.

Tas de sauvages! Il fallait toujours les comprendre, et, le soir, après

trente ou quarante kilomètres, ils voulaient bien nous accorder une

dégelée de coups de pieds et de pâtée à la graisse rance. Pouah! le coeur

m'en lève encore!

--Ou bien, fit un autre, c'était une balle dans la tête, au bas du lac

Laberge, quand nos pattes avaient laissé leur peau à tous les glaçons

coupants de la route. Mes deux frères y sont restés. Moi, je me suis

sauvé, et une barque m'a recueilli le long de la rivière des

Quarante-huit kilomètres.

--Vous auriez mieux fait de vous noyer. Est-ce que ce n'eût pas été

préférable au métier que nous faisons depuis un mois, depuis le jour où

le maître nous a jetés sur cette trace fantastique qui s'en allait

d'abord aux Montagnes Rocheuses?...

--Quelque piste de chercheur d'or... Les nouvelles découvertes sont des

avalanches: plus elles arrivent de loin, plus elles sont grosses. Allez

à l'origine: que trouvez-vous? du vent!

--Non, ce devait être un chasseur, puisqu'elle a tourné sur la Stewart,

redescendu au Yukon, remonté la White River, où nous l'avons perdue, ce

qui ne nous a pas empêchés de venir jusqu'ici, en plein pays de

loups-garous ou de grizzlys. Regardez plutôt autour de vous! Je commence

à en avoir assez, moi!... _Hou, la-laouh!_

--Il a raison, le gamin! fit un aboiement. Moi, les pattes me saignent à

chaque enjambée...

--Moi, je n'y vois plus d'un oeil: ou plutôt je ne vois plus que du

blanc.

--C'est abominable! Nous allons tous y rester! Révoltons-nous, Pitou!

L'indignation éclata, générale, parmi les métis. Très fier, Pitou se

redressa:

--C'est mon avis. Seulement, il faut savoir où nous sommes! Y a-t-il

quelqu'un qui se reconnaisse?

--Moi! bâilla un malamute.

--Parlez, parlez donc, alors!

--Je crois bien que le ruisseau qui descend là à l'ouest est la tête de

la Tanana! celui qui file au sud-est la Rivière du Cuivre... Océan

Pacifique à gauche, mer de Behring à droite: curieux, très curieux, même

pour moi qui ai mon Alaska au bout des pattes, mes enfants. Grand pays!

Nous devons être sur les terrains de chasse de ces géants qui

s'appellent _Natanuskas_... Ce sont des anthropophages.

Les métis n'étaient jamais ailés à l'école, même primaire. Ils

s'écrièrent ensemble:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Si vous m'interrompez, je ne dirai plus rien, fit le malamute.

Étant du Nord, il parlait peu et n'aimait pas à répéter.

--C'est un mot de missionnaires d'en bas du fleuve, et ça signifie: «Des

mangeurs de...»

--De chiens! hurla Pitou avec horreur, tout hérissé. Eh bien, vrai de

vrai, il ne nous manquait plus que ça! Frères, debout! Allons-nous-en!

--Calme-toi, petit! fit le Saint-Bernard. Quel potin vous faites, à vous

six! Laissez dormir les honnêtes chiens.

Le malamute se tourna vers le bon gros dogue:

--Ne faites pas attention! Ce bâtard radote. Est-ce qu'il est capable de

trouver sa vie en liberté?

Sans bruit, les autres chiens indiens ricanèrent, et leur chef continua:

--Ça ne sait rien, ces enfants des villes, pas même écorcher un hérisson

du coin des lèvres, sans se piquer... Et puis, demain, le froid les

calmera. Avez-vous remarqué quatre soleils aujourd'hui, et, autour, des

cercles, comme des yeux de hibou la nuit? Oui? Eh bien, c'est le signe

d'un refroidissement tel que, dans quelques heures, la langue de ceux

qui ouvriront la gueule pendra dehors, gelée, comme un bout de

stalactite. J'ai vu ça, moi qui vous parle, et je n'ai pas quinze ans!

Il se tut, soupira une fois, et se tourna en tire-bouchon pour dormir au

fond de son trou, dans la neige.

Mais le bivouac s'était réveillé à ses terribles prédictions. Un souffle

d'inquiétude sortait des gueules, et Pitou, qui ne voulait plus se

sauver, mais qui voulait rester le chef, eut une inspiration de génie.

Il se tourna vers Caton:

--Voici le coupable, frères et amis! C'est lui qui nous mène chaque jour

au caprice de son museau du Labrador! C'est lui qui nous fait courir,

pire que des chevaux, sur des pistes où il est le seul à sentir quelque

chose. Le maître le suit toujours: donc, à lui de nous ramener demain en

arrière... Entendez-vous, maître Caton!

Pas de réponse, si ce n'est une queue raide, deux oreilles couchées, une

lèvre vilainement retroussée sur des crocs très pointus. Et puis, au

fond des yeux jaunes, il y avait sûrement de la rage. Pitou se retourna

vers ses troupes: elles étaient prêtes à le suivre, _s'il avançait_. Les

malamutes dormaient en un cercle parfait, prenant la vie comme elle

venait, et, somme toute, contents de servir qui les nourrissait. Mais le

Saint-Bernard, la tête de trois quarts, avait un oeil ouvert sous une

oreille des plus ironiques.

Quand les gros chiens regardent les petits comme ça, les petits ne

savent plus ce qu'ils font. Pitou sauta sur Caton: le roquet jaune le

terrassa, le cloua à terre, où il commença à râler. Les autres se

précipitèrent à sa rescousse, quand accourut Tildenn. L'ordre fut tôt

rétabli à coups de fouet. Cependant Caton fut épargné dans cette

distribution: même, le maître examina soigneusement chacune de ses

pattes, comme si elles eussent été plus précieuses que celles de ses

camarades. Aussi, quand il se fut retiré, pour se venger, les fouettés

entonnèrent un hymne à la lune, où, sans s'arrêter, ils répétèrent trois

mille six cent fois chacun en sept heures:

--Caton est fou, fou, fou!... _Ou, la la-houh! La hou hou hou-hou-hou!_

* * *

Lorsque Tildenn s'était décidé à suivre Labelle à son insu, il avait

aussitôt préparé tout ce qu'il fallait pour un voyage d'au moins six

mois, à l'époque la plus rigoureuse du Yukon. Son expérience de deux

hivers arctiques lui avait permis de laisser tout le bagage inutile dont

s'encombrent les novices,--manteaux de fourrure, trop chauds pour la

marche, épaisses couvertures, encombrantes autant que lourdes et qui

laissent filtrer le froid, une fois qu'on s'est retourné d'un coté sur

l'autre; provisions ou extraits de viande, enfin, dont les boîtes

d'étain augmentent le poids sans que leur valeur nutritive soit le

vingtième de celle annoncée dans leurs prospectus... Il s'était contenté

de deux paires d'excellentes bottes lacées au cou-de-pied et sur le

côté, de mocassins et de vingt-quatre paires de chaussettes,--on ne

saurait trop en avoir au cours de ces marches forcées d'hiver,--d'une

_parka_, veste de cuir fourrée à l'intérieur, avec capuchon pour la

nuit, et enfin d'un sac-lit à triple rang de plumes, à travers

lesquelles le froid ne trouvait aucune fissure pour venir brûler la

peau. Le reste du bagage se composait d'un poêle, d'une tente de soie,

et de sept cents livres de lard et de biscuits de marine. Ainsi lesté,

il pouvait aller jusqu'au pôle Nord; il pouvait aller du moins, tant

qu'il aurait du bois pour sa cuisine du soir et du lard pour se nourrir

avec ses chiens,--charbon de bois et charbon de viande, pour le poêle de

tôle et le poêle de chair.--Du thé et de la saccharine complétaient cet

approvisionnement de sybarite. En route, il avait tiré quelques

caribous, dont la carcasse gelée faisait les délices de l'attelage. Et

grâce à Caton, toujours attaché pour ne pas se perdre, il avait pu

dépister le trappeur à travers ses extraordinaires crochets qui

commençaient à l'inquiéter tout de bon.

Le vieux se savait-il suivi? Riait-il dans sa barbe en emmenant Tildenn

sur une fausse trace? Ou bien ne ramassait-il son or, comme on l'avait

prétendu, qu'en le glanant çà et là, au hasard de ses vagabondages

annuels? S'il en était ainsi, si vraiment il n'avait pas trouvé la veine

mère, si lui, Tom Tildenn, avait couru après un spectre,--ce spectre de

l'or que tous les mineurs voient une fois au moins avant de

mourir,--pendant qu'à New-York ses amis, près d'Aélis!... Non, il ne

voulait pas y penser, en ce moment. Ou bien son cerveau se viderait, sa

raison continuerait à courir le désert, pendant que ses chiens

ramèneraient son corps vivant au Boulder. Il ne serait pas le premier:

vous rappelez-vous Whipple?--Ha! ha! ha!--Aélis viendrait le baiser au

front, et ça lui ferait tant de mal, parce qu'il n'y aurait plus rien

dedans et qu'il ne pourrait plus rattraper ce qui en serait sorti pour

toujours... Depuis combien de temps avait-il vu un autre homme que lui?

Trente jours? cent jours? Il ne savait plus; il ne voulait pas savoir,

puisque là, à côté, veillait le démon du désert d'Alaska, et que, pour

la seconde fois, il guettait l'occasion de s'agripper à son âme.

Tildenn se rappela son aventure du Dôme et fit un effort: il alluma son

poêle pour se préparer quelques grillades, qu'il arroserait d'une tasse

de thé bouillant. Au dehors, la température s'abaissait tellement que

son thermomètre éclata vers minuit, avec le même bruit qu'une amorce

d'enfant. Il sortit pour aller couper du bois; en quelques secondes, ses

gants se recouvrirent d'une mince couche de glace:--l'évaporation qui se

faisait par les pores de la peau;--ses doigts crispés sur le manche de

la hache ne pouvaient plus s'ouvrir. Il eut peur de laisser le sang s'y

arrêter, courut sur la glace du ruisseau, fit un faux pas et tomba les

mains en avant. La droite entra dans un trou où l'eau fumait au lieu de

geler, comme cela arrive au coeur même de l'hiver. Il la retira aussitôt:

elle se trouvait déjà emprisonnée dans une énorme mitaine de glace, au

milieu de laquelle il sentait encore ses doigts dans l'eau qu'il battait

en les ouvrant, en les refermant, pour les empêcher de geler tout à

fait. Il s'en alla vite à sa tente, et, quand il eut fait fondre cette

croûte, il ressortit pour ramener sa charge de bois. Comme il rentrait,

la tempête annoncée par les quatre soleils et prédite par le malamute

éclata soudainement.

Ce fut un ouragan de neige follette, qui venait de partout, sur la

bouche où elle fondait, dans les oreilles qu'elle assourdissait, sur les

yeux où elle s'humectait d'abord, puis gelait en soudant les deux

paupières ensemble et vous faisait tourner sur place, perdu à dix pas de

votre abri. Tildenn eut à peine le temps de rejoindre sa tente, qui

disparaissait dans la blancheur universelle. Il y entassa son bois, se

blottit à côté du poêle, et ferma la porte.

La neige continua de tomber, épaisse, pressée maintenant, tellement

qu'on ne distingua plus, le jour suivant, le disque blanchâtre qui,

d'habitude vers midi, prenait le nom de soleil. Et le déluge continua,

ensevelissant le traîneau, les chiens autour de la tente, étouffant tout

ce qui restait de vie en Alaska. Le second jour, les vents commencèrent

à siffler des quatre coins du monde, comme pour se battre autour de la

loque d'où sortait un peu de fumée bleue, et ce fut dans la plus

effroyable désolation qui se puisse concevoir que Tildenn laissa passer

les heures, blotti au fond de son sac-lit, pour économiser le

combustible.

Enfin, la nuit du troisième jour, la Grande Ourse resplendit au ciel,

redevenu merveilleusement transparent; on revit scintiller les feux

colorés d'Arcturus; les vents et l'ouragan passèrent en Sibérie d'Asie;

l'aurore boréale empourpra l'horizon de splendides, de fantastiques

illuminations qui jaillissaient en geysers de lumière douce pour

disparaître plus vite encore, reparaître ainsi que les cordes d'une lyre

céleste, sur laquelle des nuages allongeaient comme des mains

hésitantes. Même, Tildenn, qui s'était remis en marche aussitôt, car il

craignait pour l'instinct de Caton, quelque surprenant qu'il fût,

Tildenn entendit tout à coup des arpèges successifs, venant de très

loin,--devant, derrière, au-dessus, il n'aurait su le dire, car ils s'en

allèrent au nord, revinrent au sud, se divisèrent peu à peu entre tous

les points cardinaux qui jouaient à se les renvoyer à travers

l'immensité.--Des voix d'enfants s'y mêlèrent, modulèrent des gammes

changeantes comme celles du ciel. Du moins, Tildenn s'efforça de s'en

rendre compte, il voulut s'assurer qu'il ne dormait pas. Pour mieux le

vérifier, il se dit: «Je vais m'asseoir; je serai très bien sur cette

bonne neige molle. Ah! la jolie musique qui chante, qui pleure... Et

voyez, en l'air, cette ville de palais blancs... sans doute, la «cité

qui dort», des Indiens... On voit les clochers, les tours, les avenues

et les squares, mais personne...»

Un brusque aboiement de Caton le secoua: il fit un effort, se remit en

route. Est-ce qu'il allait se laisser endormir par ce froid excessif? Il

avait des pointes de feu par tout le corps: mieux aurait valu attendre

une journée de plus sous la tente, mais, puisque c'était fait, autant

continuer à foncer en avant et se réchauffer par un trot continu, en

attendant le soleil.

Six heures plus tard, en effet, le soleil parut à l'horizon, éblouissant

sur la neige fraîche, dans sa splendeur de Dieu triomphant de la mort.

Caton aboya une seconde fois et prit le galop. Ses onze camarades

s'emballèrent à sa suite: leurs jambes s'étaient refaites toutes neuves

depuis soixante-douze heures, et ils avaient mangé beaucoup de ce lard

qui ne se digère que par des trentaines de kilomètres au galop! Tom

voulut les rappeler: ils ne l'écoutèrent pas. La distance qui les

séparait de leur maître, augmentant de plus en plus, commençait à

l'inquiéter, quand il les vit s'arrêter brusquement le long d'un petit

monticule blanc. Caton y disparut, et les autres se mirent à hurler.

Sans doute, quelque roc, ayant accroché le traîneau, les empêchait, Dieu

merci, de continuer leur course folle! Il ralentit le pas, mais, à

mesure qu'il se rapprochait, maintenant que le danger était passé, il ne

pouvait maîtriser un frisson de tous ses membres. Enfin, il arriva et il

vit.

Il vit Caton, couché sur la neige, au fond d'un trou qu'avait creusé, en

expirant, Kilippa; il vit l'attelage du vieux, raide aussi sous les

harnais, comme des animaux en bois, les jambes bizarrement écartées, les

lèvres relevées sur les dents de glace; il regarda enfin le traîneau,

et, sous sa capote de neige, assis toujours les rênes en main, il

reconnut Labelle, gelé, une statue de glace, aux yeux grands ouverts,

d'où le soleil commençait à faire tomber des larmes.

Et le vieux qu'avait chassé le spectre de l'or à travers l'horrible

tempête, le vieux, fixement, considérait un rocher, en face, une pierre

qu'il avait dû voir depuis des années, à chaque heure, à chaque minute,

à chaque seconde de sa vie solitaire: instinctivement. Tom Tildenn

regarda, lui aussi, et, dans ses yeux dilatés, il reçut un coup qui les

fit papilloter comme devant la fulguration d'un éclair... Là, elle était

là, devant lui, la Veine, la Veine Mère, une coulée jaune, fantastique,

incroyable, à peine striée çà et là de quartz bleu, la Veine, la Veine

Mère du Klondike, ô créateur qui avez fait les mondes et les avez donnés

à l'or!

Et le pauvre homme qui se trouvait ainsi, subitement, sacré roi du

Klondike, connut ce jour-là le paradis: car il vit son dieu en face,--et

il ne mourut pas.

XVII

«LADY PROSTITUTE»

Frank Smith n'avait pu comprendre le refus d'Aélis d'Auray. Cela passait

son entendement! Est-ce qu'il ne «valait» pas un tas de millions qui

s'accroissaient mathématiquement chaque année? Il était prêt à en placer

trois ou quatre sur la tête de sa femme, afin de parer à toute

éventualité de ruine ou de faillite. Si elle avait été une enfant de

quinze ans, ses idées romanesques auraient pu s'excuser, à la rigueur,

parce qu'à cet âge, comme dans les romans, on rêve une chaumière et un

coeur. Mais à vingt-deux ans sonnés, après avoir connu la gêne,--et pis

encore; probablement! refuser un coeur et un palais,--_well! it was a

most foolish thing to do_[18]; c'était inadmissible... Que dit le

proverbe d'ailleurs: «Mieux vaut être la mignonne d'un vieux que

l'esclave d'un jeune!» Nul doute qu'Aélis réfléchirait; son exaltation

passagère...

Ici, Frank, qui avait un mérite, celui de ne jamais mentir qu'aux

autres, jeta son cigare par la fenêtre:

«À quoi bon me leurrer. Cette petite a des yeux et une bouche qui ne

trompent pas. Il suffit de la revoir comme je l'ai vue quand elle s'est

retournée sur le seuil de la porte: «Cela ne se peut pas; je vous

répète, monsieur, que je suis fiancée.--Oh! si peu!... Est-ce qu'on a

entendu parler de lui depuis des années qu'il a disparu au pôle Nord?

Vous êtes la seule à vous le rappeler. Allez-vous donc vous sacrifier à

un souvenir?» Par Jupiter! quels beaux regards d'indignation, à ce

moment-là, et quelle voix d'argent: «C'est pourquoi, monsieur, vous

voudrez bien accepter ma démission, avec les remerciements qui sont dus

à vos égards... Si je suis la seule à ne pas oublier, ainsi qu'il vous

plaît de le dire, il n'est que juste que j'aille moi-même m'en

convaincre là-haut.» Et la voilà partie aussi vite qu'un télégramme,

pauvre et belle comme devant, fière comme une reine, sotte comme une

histoire d'amour au pain sec et à l'eau!... Et je reste, moi, Frank

Smith, entre le passé, qui est au cimetière, et l'avenir qui s'en va au

Klondike... Comment faire pour le rattraper? Je donnerais cent mille

dollars pour le savoir.»

* * *

Quant Robert de Saint-Ours eut mis Aélis à bord d'un _steamboat_ du haut

Yukon, il lui dit:

--Au revoir, mademoiselle. Il me faut passer à Atlin, mais je serai à

Dawson dans quinze jours.

Et il s'en alla très vite, sans tourner la tête. Car il s'était

singulièrement épris de son rôle de protecteur, entre New-York,--où elle

lui avait demandé la permission de faire le voyage avec lui,--et le lac

Bennett. Elle le vit s'éloigner avec un serrement de coeur, et

l'angoisse monta soudain à son visage de jeune fille qui, pour la

première fois, commençait à sentir autour d'elle l'effroyable isolement

d'Alaska. Cette sensation dura jusqu'à Dawson, où elle débarqua au bout

de quatre jours de navigation. Une nuit de repos au Royal Hôtel lui

rendit ses forces: dès le matin, elle se rendit à l'hôpital où elle

devait trouver le Père jésuite pour lequel ses maîtresses les Ursulines

lui avaient procuré une lettre de recommandation.

La porte était recouverte d'un drap sombre quand elle s'y présenta, il

lui fallut frapper plusieurs fois avant de réussir à attirer l'attention

des gardes-malades. Enfin, un vieux mineur, tout noir encore de scorbut,

finit par venir.

--C'est-y vous qui grattez comme ça?

--Oui, monsieur. Je voudrais voir le Révérend Père Judge, si c'est

possible.

--Sans doute, miss, sans doute... Seulement on ne tape pas aux portes, à

Dawson: on entre tout droit, surtout avec un joli visage comme le

vôtre!

--Pardonnez-moi de vous avoir dérangé. Je croyais... mais où

trouverai-je le Père?

--À l'église, naturellement!... N'avez-vous pas remarqué, en passant, la

foule qui entre pour le voir? Vous n'avez qu'à suivre...

--Alors, j'y vais à l'instant. Merci, monsieur.

«Monsieur», qui n'était que «Nicolas» depuis soixante-trois ans, ouvrit

une bouche immense en la regardant descendre le perron de bois, puis se

mit à bredouiller:

«Nom d'un bateau de Québec! La belle créature! Et polie, avec ça!... Je

parie qu'elle vient de Yoshiwa... En voilà une qui me guérirait plus

vite du scorbut que les drogues du docteur!»

Construite par un millionnaire écossais, auquel, trois ans auparavant,

les missionnaires avaient fait crédit d'une messe à vingt-cinq sous,

l'église était à côté de l'hôpital. Des centaines de mineurs entraient,

sortaient en silence, leur chapeau ou leur bonnet de fourrure à la main,

et marchaient avec une certaine précaution, formant une file qui parut

interminable à la jeune fille.

«Quelle foule! Jamais je n'arriverai avant midi!»

Elle se trompait: là, encore, son joli visage fit miracle. Les rangs

serrés s'ouvrirent, les lourdes bottes cessèrent de marteler le sol:

«Passez, passez, _lady_. Dieu vous bénisse!» Elle passa, silencieuse

elle aussi, mais avec un gentil merci de la tête. D'une main, elle avait

relevé sa jupe, et, de l'autre, elle tenait sa fameuse lettre de

recommandation, tandis que, pénétrant dans l'église, le coeur un peu

serré, sans trop savoir pourquoi, elle répétait en elle-même la requête

qu'elle allait adresser au Révérend Père. Bien sûr, il ne la refuserait

pas, si elle insistait, elle, si seule au milieu de tous ces hommes,

parmi lesquels son fiancé reviendrait on ne savait quand. Elle se

sentait au plus haut point misérable: «Ce sera non, d'abord, parce qu'il

y a déjà trop de monde. Alors je lui dirai...»

Elle releva la tête: derrière elle, le piétinement s'arrêtait. Devant

elle, il y avait un catafalque, au centre de l'église, où des bougies

éclairaient en frissonnant celui que tous venaient saluer une dernière

fois sur terre. La jeune fille retint à peine un cri, porta les deux

mains à son visage, les abaissa presque aussitôt et, plus courageuse,

regarda celui qui dormait là, dans le cercueil noir aux lettres

blanches:

R. P. JUDGE, S. J.

R. I. P.

Mon Père, mon Père, était-ce bien vous que l'Ange terrible dont vous

nous parliez si souvent était venu appeler, vous à qui il était descendu

dire: «Ta tâche est finie: viens au tribunal, il est temps!» Vous aviez

demandé un sursis, vous aviez même lutté jusqu'à la fin: car vous les

aimiez, vos aventuriers du Yukon, et vous ne saviez que trop où ils s'en

iraient s'ils perdaient le missionnaire debout avec eux sur la brèche,

en ce coin perdu du monde. Mais l'Ange avait vaincu: et quoique

terrassé, vous étiez là encore à nous sourire, vous l'apôtre des

premières heures dans la ville de boue et d'or, vous, _le seul_ homme,

le seul qui ne fussiez pas venu au Klondike pour y «faire de l'argent».

Même à cette visite suprême, votre pâle, votre ascétique visage nous

redisait une fois de plus: «Il y a autre chose, croyez-moi, mes enfants!

Je ne serai pas toujours là pour vous le dire ni vous pour

l'entendre...» Étranges paroles, qui, dans la bouche de Mac Donald ou

Lippy, assis sur leurs millions, eussent coulé sur nous ainsi qu'une eau

tiède sur des icebergs. Mais votre murmure à vous, dominait la grande

clameur de Dawson, il nous suivait ainsi que les moustiques à travers la

solitude des montagnes, l'écrasement des vallées, l'angoisse d'un

immense glacier où beaucoup pleurent en se cachant des autres, parce

qu'ils pensent au passé. Il nous harcelait même le jour triomphant où

nous rapportions notre or, notre premier or à Dawson pour y acheter un

peu de bonheur...

Le roi du Klondike · 第 9 / 11 段