--Je ne sais pas trop s'il est fou, répond l'homme, mais je sais bien

qu'il est le Roi du Klondike.

--Quoi! le fameux Tildenn dont parle le _Times_?

--Tout juste!

Madame disparaît comme un éclair; elle court, elle tremble, elle chante.

À la porte du salon, elle trouve trois geishas que cet original vient

d'expulser. Il n'a pas même touché à son verre.

--Eh bien, madame?

--Mon Dieu, monsieur, vous me voyez très embarrassée. Je suis veuve,

voilà vingt ans que je travaille, et je n'ai pas d'autre moyen de gagner

ma vie...

--Voulez-vous cent mille dollars?

Cinq cent mille francs! de quoi vivre honnête et respectée, à Nice, dans

une villa, parmi la haute société!... Pourtant, si l'on peut avoir

plus...

--Yoshiwa vaut plus cher!

--Voulez-vous cent cinquante mille? Non! Eh bien, je vous offre mille

livres d'or, deux cent mille dollars comptant, mais à une condition:

c'est oui ou non, tout de suite. Après, vous ne me reverrez plus jamais.

Tom se lève; madame dit oui et pleure. Lui se rassied pour signer son

chèque.

--Partez toutes ce soir! Laissez la maison telle qu'elle est; mais

déguerpissez avec vos Japonaises, vos Turques, vos orientales et vos

occidentales, toutes vos poupées aux enchères, que le tonnerre du ciel

puisse écraser!

Il se met à jurer, et madame se sauve, les mains aux oreilles. Alors il

revient seul à sa voiture, et il a honte d'avoir ainsi crié sa peine,

lui qui, si souvent, a méprisé l'expansion méridionale, les plaintes,

les grimaces familières aux races dont la langue et le visage redisent

toutes les pensées au lieu de les cacher sous un masque stoïque. Il

rentre au Palace Hotel pour se coucher sans même souper, et, sur sa

table, il trouve un mot apporté du couvent:

«Mademoiselle d'Auray recevra monsieur

Tildenn demain, à dix heures.

»SOEUR SAINT JOSEPH.»

* * *

Le lendemain est arrivé: dix heures sonnent avec recueillement à

l'horloge du parloir, qui, depuis un demi-siècle bientôt, répète ainsi:

«Toujours... Jamais».--Et le roi du Klondike l'écoute comme écoutent

ceux auxquels on va lire leur arrêt de mort. Son coeur fait trop de bruit

dans sa poitrine, au milieu du silence de cette pièce lugubre.

Viendra-t-elle? Ne viendra-t-elle pas?

Des pas de l'autre côté de la grille, une porte qui s'ouvre, une

religieuse qui entre--avec elle; elle, Aélis!... Tom se lève, baisse la

tête, veut parler, mais n'y réussit pas, et des larmes brûlantes,

rapides, pressées, lui obscurcissent la vue, tombent à terre comme une

pluie d'orage. Lui, un homme, il pleure, il gémit ainsi qu'un enfant.

Aélis le regarde des mêmes yeux qui le virent un jour s'en aller à la

Bête, quittant le comptoir où elle était assise et traversant la

corbeille, à la Bourse de New-York. Pour le sauver alors, pouvait-elle

sacrifier son honneur? Et maintenant, pouvait-elle...?

Elle se retourne vers la religieuse:

--Ma Mère, quoique je sois en retraite, voulez-vous nous laisser seuls?

Pas plus de cinq minutes.

Mère Saint-Joseph s'en va...

* * *

Dix minutes après, elle revient, Aélis se lève:

--Adieu, Tom Tildenn... Allez à Lui: car, seul, il ne passe pas, et,

seul, il sait ce qui nous convient le mieux. Chaque jour de ma retraite,

je prierai pour vous, et, si vous le priez aussi de votre côté, il nous

montrera notre voie à tous deux.

Ce disant, elle chancelle un peu: son ancienne maîtresse lui passe un

bras autour de la taille, et doucement l'entraîne. Tildenn prend la

grille à deux mains... Donc, c'était la fin, la fin de toute sa vie

d'aventurier. C'était pour aboutir à cet adieu-là qu'il avait jeté aux

quatre coins de l'Alaska plus d'énergie que d'habitude n'en possède un

mortel!... Il ébranla de toute sa force la cloison à claire-voie; le

bois commença à éclater:

--Aélis! vous ne me reviendrez pas, je le sens, je le devine! Aélis,

dites un mot, et je brise cette odieuse grille, et je vous emporte au

bout du monde, loin de mon crime et de mon agonie. Aélis, je vous veux,

m'entendez-vous!

Debout, vraiment magnifique en cet élan suprême, il semblait, nouveau

Samson, qu'il allait faire écrouler le couvent: est-ce que rien pouvait

résister à ses bras d'athlète? Les deux femmes s'arrêtèrent éperdues,

tressaillant malgré elles jusqu'au fond de l'âme. Mais voilà que

l'inexorable horloge, sonnant la demie, les rappela au devoir. Aélis

reprit conscience d'elle-même et sortit la première; la religieuse la

suivit en laissant une aumône au désespéré.

--Monsieur, monsieur, priez du fond du coeur... Ceux qui ont la foi font

des miracles!

* * *

Or le même soir éclata cet incendie qui surexcita au plus haut point la

curiosité de San-Francisco. L'alarme sonna au premier, au deuxième, au

troisième districts presque en même temps: les chevaux se précipitèrent

hors de leurs stalles, les harnais s'ajustèrent automatiquement sur

leurs reins, les pompiers bondirent à leurs places, et ils partirent,

hommes et chevaux, parmi les tintements de la cloche, entre les hoquets

des machines à haute pression prêtes à vomir des torrents d'eau. Dans

leur sillage, une foule se précipita qui grossissait de seconde en

seconde, d'autant plus que mille rumeurs étranges exaspéraient au plus

haut point la passion de la multitude pour les drames.

--Qu'est-ce qui brûle?

--On dit que c'est Yoshiwa.

--Allons donc! Ce n'est pas possible! Il y a trop de monde.

--Mais il n'y a plus personne que le Roi du Klondike! N'avez-vous pas lu

les journaux?

--Le Roi? Qu'est-ce qu'il fait là dedans?

--Il a cinq cents femmes, comme son collègue Salomon!

Les rires éclatèrent, vite arrêtés par l'essoufflement de la course.

D'autres reprirent:

--C'est un couvent qui brûle!

--Drôle de couvent! Je vous dis que c'est Yoshiwa!

--C'est affreux!... Les pauvres petites!... Courons!

Quand ils arrivèrent à Yoshiwa,--puisque c'était bien ce fameux parc aux

cerfs qui brûlait--ils virent le plus étrange des spectacles. Sept

pompes à feu étaient arrêtées devant les grilles, et leurs officiers

discutaient avec un homme très pâle, tête nue, qui criait de l'autre

côté:

--Laissez-moi tranquille! C'est moi qu'ai mis le feu! La maison est à

moi et je la brûle!... Je suis Tom Tildenn, du Klondike... Il n'y a plus

personne dedans, je les ai chassées. Laissez brûler!

Une porte céda, les pompes entrèrent, s'en allèrent évoluer devant la

fournaise, où, tout de suite, elles dardèrent leurs jets d'eau. Mais ils

s'engouffraient d'une façon pitoyable dans l'énorme brasier dont les

flammes, maintenant, illuminaient la moitié de la ville.

--Laissez brûler: il a dit de laisser brûler; ça le regarde!... Et, du

reste, il n'y a plus rien à faire.

--On disait bien qu'il était fou!

--Fou à lier: regardez sa figure!... A-t-il des héritiers?

--C'est le feu de joie du Roi!

La foule trouva le mot si plaisant qu'elle le répéta dans une immense

acclamation. Tom Tildenn l'entendit. Il revécut alors son passé.

New-York, le triomphe et la débâcle, puis le Klondike et la vie sauvage,

les misères, les angoisses et la réussite. Plus tard, après l'extase, le

retour; au sortir du désert, une simple idée lui était venue, son

imagination s'était exaltée, il y avait pris plaisir, et, au moment

précis où il avait dit à la tentation: «Oui!» avant même qu'il l'eût

savourée, voilà qu'un effroyable châtiment avait surgi entre lui et son

péché. Vraiment oui, il lui fallait un feu de joie pour célébrer cette

conquête de l'or qui salit, qui empoisonne, qui détruit tout ce qu'il

touche!--Jusqu'à ce petit garçon de la veille auquel il avait jeté une

poignée de pépites, et que la foule, paraît-il, avait à moitié tué en se

ruant sur le trésor... Où donc était le bonheur en ce monde? Dans la

richesse ou dans la pauvreté? Dans la vie ou dans la mort?

Une moitié de Yoshiwa s'écroula: des appartements éventrés apparurent

avec leurs glaces qui se tordaient, qui fondaient au feu purificateur,

des dorures aussitôt disparues, des marbres blancs ou roses qui

éclataient, pendant qu'au-dessus des baignoires d'argent de petits

filets pleuraient leurs dernières gouttes. On vit des matelas de crin

qui se tordirent comme des êtres vivants, se dressèrent, retombèrent

dans un enfer de flammes, et la foule cria d'horreur. Un autre

écroulement se fit dans une sorte d'explosion, les curieux se

reculèrent; il ne resta plus qu'un large chaos noir d'où jaillissaient

des myriades d'étincelles. Puis, de gigantesques gerbes de lumière rouge

s'élevèrent de nouveau vers le ciel. Un lieutenant de pompiers cria:

--Il faut protéger l'église des Franciscains: voyez, les flammèches vont

par là...

Tout le monde regarda de ce côté, le Roi avec les autres. L'église

apparaissait comme en plein jour, avec ses arceaux gothiques, sous

lesquels, tant de fois, l'ange de la vie future était venu consoler les

déshérités du siècle. Si la foule n'en eut guère l'intuition, Tom

Tildenn, du moins, y pensa. Sur le faîte, très haut, la grande croix de

cuivre resplendissait dans un ciel pourpre. Presque à son insu, il tomba

à genoux, il tendit les bras, et ses lèvres, qui depuis l'âge d'homme ne

savaient plus prier, s'ouvrirent malgré elles:

«Mon Dieu, si vous le voulez!...»

Sur terre, personne ne fit attention au cri du fou: le bruit haletant

des machines dominaient tout le tumulte. Mais comme, à cette seconde,

Tom Tildenn avait la foi--la vraie foi dont parlait Mère

Saint-Joseph--peut-être, peut-être Dieu, qui l'entendit, fit-il un

miracle au coeur d'une vierge.

* * *

FIN

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--18312-8-00.--(Encre

Lorilleux)

FOOTNOTES:

[1] Race d'Alaska croisée avec le loup du nord.

[2] Cette relique historique a été acquise un peu plus tard par un

collectionneur, au prix de mille francs.

[3] Prononcez: _Si-ouosh_,--appellation générique des indiens au Yukon.

[4] «Qu'est-ce que vous pensez de ça?»

[5] Le nom indien du Klondike.

[6] Le mille vaut 1.609 mètres.

[7] Diminutif familier de _French_ (Français).

[8] _Al-ay-ek-sa._

[9] _To Klondyke and back._

[10] _Cloches bleues d'Écosse._

[11] Naïf.

[12] «Bonne cuisinière, très, très beaucoup».

[13] Lune blanche.

[14] «Qui sommes, qui sommes,--qui sommes-nous?--Nous sommes les

filles--de Rosemary!»

[15] «Entendez-nous crier.»

[16] «Nous sonnerons le jubilé, depuis le centre jusqu'à la mer; et

l'Irlande sera libre, dit le Shan-van-Vogh!»

[17] «Ghi, ah», à droite, en jargon de conducteurs de chiens; «oh», à

gauche.

[18] «Bah! c'était une folie...»

[19] «Je vous demande pardon, mademoiselle.»

* * * * *

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Le roi du Klondike · 第 11 / 11 段