Mme DE CHANTEVER.--Ça, par exemple, c'est trop fort.

M. DE GARELLE.--Pardon, celui qui m'a trompé vous a bien prise pour la

femme de M. de Garelle. Il est juste que mon tour arrive. Ce qui est

trop fort, c'est de refuser de rendre ce qui est légitimement dû.

Mme DE CHANTEVER.--Et si je disais oui... vous pourriez...

M. DE GARELLE.--Mais certainement.

Mme DE CHANTEVER.--Alors, à quoi aurait servi le divorce?

M. DE GARELLE.--A raviver notre amour.

Mme DE CHANTEVER.--Vous ne m'avez jamais aimée.

M. DE GARELLE.--Je vous en donne pourtant une rude preuve.

Mme DE CHANTEVER.--Laquelle?

M. DE GARELLE.--Comment? Laquelle? Quand un homme est assez fou pour

proposer à une femme de l'épouser d'abord et de devenir son amant

ensuite, cela prouve qu'il aime ou je ne m'y connais pas en amour.

Mme DE CHANTEVER.--Oh! ne confondons pas. Épouser une femme prouve

l'amour ou le désir, mais la prendre comme maîtresse ne prouve rien...

que le mépris. Dans le premier cas, on accepte toutes les charges, tous

les ennuis, et toutes les responsabilités de l'amour; dans le second

cas, on laisse ces fardeaux au légitime propriétaire et on ne garde que

le plaisir, avec la faculté de disparaître le jour où la personne aura

cessé de plaire. Cela ne se ressemble guère.

M. DE GARELLE.--Ma chère amie, vous raisonnez fort mal. Quand on aime

une femme, on ne devrait pas l'épouser, parce qu'en l'épousant on

est sûr qu'elle vous trompera, comme vous avez fait à mon égard. La

preuve est là. Tandis qu'il est indiscutable qu'une maîtresse reste

fidèle à son amant avec tout l'acharnement qu'elle met à tromper son

mari. Est-ce pas vrai? Si vous voulez qu'un lien indissoluble se lie

entre une femme et vous, faites-la épouser par un autre, le mariage

n'est qu'une ficelle qu'on coupe à volonté, et devenez l'amant de cette

femme: l'amour libre est une chaîne qu'on ne brise pas.--Nous avons

coupé la ficelle, je vous offre la chaîne.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes drôle. Mais je refuse.

M. DE GARELLE.--Alors, je préviendrai M. de Chantever.

Mme DE CHANTEVER.--Vous le préviendrez de quoi?

M. DE GARELLE.--Je lui dirai que vous m'avez trompé!

Mme DE CHANTEVER.--Que je vous ai trompé... Vous...

M. DE GARELLE.--Oui, quand vous étiez ma femme.

Mme DE CHANTEVER.--Eh bien?

M. DE GARELLE.--Eh bien, il ne vous le pardonnera pas.

Mme DE CHANTEVER.--Lui?

M. DE GARELLE.--Parbleu! Ça n'est pas fait pour le rassurer.

Mme DE CHANTEVER, riant.--Ne faites pas ça, Henry.

Une voix dans l'escalier appelant Mathilde.

Mme DE CHANTEVER, bas.--Mon mari! Adieu.

M. DE GARELLE, se levant.--Je vais vous conduire près de lui et

me présenter.

Mme DE CHANTEVER.--Ne faites pas ça.

M. DE GARELLE.--Vous allez voir.

Mme DE CHANTEVER.--Je vous en prie.

M. DE GARELLE.--Alors acceptez la chaîne.

LA VOIX.--Mathilde!

Mme DE CHANTEVER.--Laissez-moi.

M. DE GARELLE.--Où vous reverrai-je?

Mme DE CHANTEVER.--Ici,--ce soir,--après dîner.

M. DE GARELLE, lui baisant la main.--Je vous aime...

Elle se sauve.

M. de Garelle retourne doucement à son fauteuil et se laisse tomber

dedans.

Eh bien! vrai. J'aime mieux ce rôle-là que le précédent. C'est qu'elle

est charmante, tout à fait charmante, et bien plus charmante encore

depuis que j'ai entendu la voix de M. de Chantever l'appeler comme ça

«Mathilde», avec ce ton de propriétaire qu'ont les maris.

_La Revanche_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 18 novembre 1884.

L'ODYSSÉE D'UNE FILLE.

OUI, le souvenir de ce soir-là ne s'effacera jamais. J'ai eu, pendant

une demi-heure, la sinistre sensation de la fatalité invincible; j'ai

éprouvé ce frisson qu'on a en descendant aux puits des mines. J'ai

touché ce fond noir de la misère humaine; j'ai compris l'impossibilité

de la vie honnête pour quelques-uns.

Il était minuit passé. J'allais du Vaudeville à la rue Drouot, suivant

d'un pas pressé le boulevard où couraient des parapluies. Une poussière

d'eau voltigeait plutôt qu'elle ne tombait, voilant les becs de gaz,

attristant la rue. Le trottoir luisait, gluant plus que mouillé. Les

gens pressés ne regardaient rien.

Les filles, la jupe relevée, montrant leurs jambes, laissant entrevoir

un bas blanc à la lueur terne de la lumière nocturne, attendaient dans

l'ombre des portes, appelaient, ou bien passaient pressées, hardies,

vous jetant à l'oreille deux mots obscurs et stupides. Elles suivaient

l'homme quelques secondes, se serrant contre lui, lui soufflant au

visage leur haleine putride; puis, voyant inutiles leurs exhortations,

elles le quittaient d'un mouvement brusque et mécontent, et se

remettaient à marcher en frétillant des hanches.

J'allais, appelé par toutes, pris par la manche, harcelé et soulevé

de dégoût. Tout à coup, j'en vis trois qui couraient comme affolées,

jetant aux autres quelques paroles rapides. Et les autres aussi

se mettaient à courir, à fuir, tenant à pleines mains leurs robes

pour aller plus vite. On donnait ce jour-là un coup de filet à la

prostitution.

Et soudain je sentis un bras sous le mien, tandis qu'une voix éperdue

me murmurait dans l'oreille: «Sauvez-moi, monsieur, sauvez-moi, ne me

quittez pas.»

Je regardai la fille. Elle n'avait pas vingt ans, bien que fanée déjà.

Je lui dis: «Reste avec moi.» Elle murmura: «Oh! merci.»

Nous arrivions dans la ligne des agents. Elle s'ouvrit pour me laisser

passer.

Et je m'engageai dans la rue Drouot.

Ma compagne me demanda:

--Viens-tu chez moi?

--Non.

--Pourquoi pas? Tu m'as rendu un rude service que je n'oublierai pas.

Je répondis, pour me débarrasser d'elle:

--Parce que je suis marié.

--Qu'est-ce que ça fait?

--Voyons, mon enfant, ça suffit. Je t'ai tirée d'affaire. Laisse-moi

tranquille maintenant.

La rue était déserte et noire, vraiment sinistre. Et cette femme qui

me serrait le bras rendait plus affreuse encore cette sensation de

tristesse qui m'avait envahi. Elle voulut m'embrasser. Je me reculai

avec horreur, et d'une voix dure:

--Allons, f...-moi la paix, n'est-ce pas?

Elle eut une sorte de mouvement de rage, puis, brusquement, se mit à

sangloter. Je demeurai éperdu, attendri, sans comprendre.

--Voyons, qu'est-ce que tu as?

Elle murmura dans ses larmes:

--Si tu savais, ça n'est pas gai, va.

--Quoi donc?

--C'te vie-là.

--Pourquoi l'as-tu choisie?

--Est-ce que c'est ma faute?

--A qui la faute, alors?

--J' sais-ti, moi!

Une sorte d'intérêt me prit pour cette abandonnée.

Je lui demandai:

--Dis-moi ton histoire?

Elle me la conta.

--J'avais seize ans, j'étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un

grainetier. Mes parents étaient morts. Je n'avais personne; je voyais

bien que mon maître me regardait d'une drôle de façon et qu'il me

chatouillait les joues; mais je ne m'en demandais pas plus long. Je

savais les choses, certainement. A la campagne, on est dégourdi; mais

M. Lerable était un vieux dévot qu'allait à la messe chaque dimanche.

Je l'en aurais jamais cru capable, enfin!

V'là qu'un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il

s'en va.

Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de

magasin bien plaisant; si tant est que je me laissai enjôler par lui.

Ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas? Donc je laissais la porte

ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.

Mais v'là qu'une nuit M. Lerable entend du bruit. Il monte et il trouve

Antoine qu'il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot

à eau, de tout. Moi j'avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la

rue. Me v'là partie.

J'avais une peur, une peur de loup. Je m'habillai sous une porte. Puis

je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu'il y avait

quelqu'un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai

la grand'route de Rouen. Je me disais qu'à Rouen je pourrais me cacher

très bien.

Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j'entendais des chiens

qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu'on entend la nuit?

Des oiseaux qui crient comme des hommes qu'on égorge, des bêtes qui

jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l'on ne

comprend pas. J'en avais la chair de poule. A chaque bruit, je faisais

le signe de croix. On ne s'imagine point ce que ça vous émouve le cœur.

Quand le jour parut, v'là que l'idée des gendarmes me reprit, et que

je me mis à courir. Puis je me calmai.

Je me sentis faim tout de même, malgré ma confusion; mais je ne

possédais rien, pas un sou, j'avais oublié mon argent, tout ce qui

m'appartenait sur terre, dix-huit francs.

Me v'là donc à marcher avec un ventre qui chante. Il faisait chaud. Le

soleil piquait. Midi passe. J'allais toujours.

Tout à coup j'entends des chevaux derrière moi. Je me retourne. Les

gendarmes! Mon sang ne fait qu'un tour; j'ai cru que j'allais tomber;

mais je me contiens. Ils me rattrapent. Ils me regardent. Il y en a un,

le plus vieux, qui dit:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je vas t'à Rouen, en service dans une place qu'on m'a t'offerte.

--Comme ça, pédestrement?

--Oui, comme ça.

Mon cœur battait, monsieur, à ce que je ne pouvais plus parler. Je

me disais: «Ils me tiennent.» Et j'avais une envie de courir qui me

frétillait dans les jambes. Mais ils m'auraient rattrapée tout de

suite, vous comprenez.

Le vieux recommença:

--Nous allons faire route ensemble jusqu'à Barantin, mamzelle, vu que

nous suivons le même itinéraire.

--Avec satisfaction, monsieur.

Et nous v'là causant. Je me faisais plaisante autant que je pouvais,

n'est-ce pas; si bien qu'ils ont cru des choses qui n'étaient point.

Or, comme je passais dans un bois, le vieux dit:

--Voulez-vous, mamzelle, que j'allions faire un repos sur la mousse?

Moi, je répondis sans y penser:

--A votre désir, monsieur.

Puis il descend et il donne son cheval à l'autre, et nous v'là partis

dans le bois tous deux.

Il n'y avait plus à dire non. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma

place? Il en prit ce qu'il a voulu; puis il me dit: «Faut pas oublier

le camarade.» Et il retourna tenir les chevaux, pendant que l'autre m'a

rejointe. J'en étais honteuse que j'en aurais pleuré, monsieur. Mais je

n'osais point résister, vous comprenez.

Donc nous v'là repartis. Je ne parlions plus. J'avais trop de deuil

au cœur. Et puis je ne pouvais plus marcher tant j'avais faim. Tout

de même, dans un village, ils m'ont offert un verre de vin, qui m'a

r'donné des forces pour quelque temps. Et puis ils ont pris le trot

pour pas traverser Barantin de compagnie. Alors je m'assis dans le

fossé et je pleurai tout ce que j'avais de larmes.

Je marchai encore plus de trois heures durant avant Rouen. Il était

sept heures du soir quand j'arrivai. D'abord toutes ces lumières

m'éblouirent. Et puis je ne savais point où m'asseoir. Sur les routes,

y a les fossés et l'herbe ousqu'on peut même se coucher pour dormir.

Mais dans les villes, rien.

Les jambes me rentraient dans le corps, et j'avais des éblouissements à

croire que j'allais tomber. Et puis, il se mit à pleuvoir, une petite

pluie fine, comme ce soir, qui vous traverse sans que ça ait l'air de

rien. J'ai pas de chance les jours qu'il pleut. Je commençai donc à

marcher dans les rues. Je regardais toutes ces maisons en me disant:

«Y a tant de lits et tant de pain dans tout ça et je ne pourrai point

seulement trouver une croûte et une paillasse.» Je pris par des rues où

il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces

cas-là, monsieur, on fait ce qu'on peut. Je me mis, comme elles, à

inviter le monde. Mais on ne me répondait point. J'aurais voulu être

morte. Ça dura bien jusqu'à minuit. Je ne savais même plus ce que je

faisais. A la fin, v'là un homme qui m'écoute. Il me demande: «Ousque

tu demeures?» On devient vite rusée dans la nécessité. Je répondis: «Je

ne peux pas vous mener chez moi, vu que j'habite avec maman. Mais n'y

a-t-il point de maisons où l'on peut aller?»

Il répondit: «Plus souvent que je vas dépenser vingt sous de chambre.»

Puis il réfléchit et ajouta: «Viens-t'en. Je connais un endroit

tranquille ousque nous ne serons point interrompus.»

Il me fit passer un pont et puis il m'emmena au bout de la ville, dans

un pré qu'était près de la rivière. Je ne pouvais pus le suivre.

Il me fit asseoir et puis il se mit à causer pourquoi nous étions

venus. Mais comme il était long dans son affaire, je me trouvai tant

percluse de fatigue que je m'endormis.

Il s'en alla sans rien me donner. Je ne m'en aperçus seulement pas. Il

pleuvait, comme je vous l' disais. C'est d'puis ce jour-là que j'ai des

douleurs que je n'ai pas pu m'en guérir, vu que j'ai dormi toute la

nuit dans la crotte.

Je fus réveillée par deux sergots qui me mirent au poste, et puis, de

là, en prison, où je restai huit jours, pendant qu'on cherchait ce que

je pouvais bien être et d'où je venais. Je ne voulus point le dire par

peur des conséquences.

On le sut pourtant et on me lâcha, après un jugement d'innocence.

Il fallait recommencer à trouver du pain. Je tâchai d'avoir une place,

mais je ne pus pas, à cause de la prison d'où je venais.

Alors je me rappelai d'un vieux juge qui m'avait tourné de l'œil,

pendant qu'il me jugeait, à la façon du père Lerable, d'Yvetot. Et

j'allai le trouver. Je ne m'étais point trompée. Il me donna cent sous

quand je le quittai, en me disant: «T'en auras autant toutes les fois;

mais viens pas plus souvent que deux fois par semaine.»

Je compris bien ça, vu son âge. Mais ça me donna une réflexion.

Je me dis: «Les jeunes gens, ça rigole, ça s'amuse; mais il n'y a

jamais gras, tandis que les vieux, c'est autre chose.» Et puis je les

connaissais maintenant, les vieux singes, avec leurs yeux en coulisse

et leur petit simulacre de tête.

Savez-vous ce que je fis, monsieur? Je m'habillai en bobonne qui vient

du marché, et je courais les rues en cherchant mes nourriciers. Oh! je

les pinçais du premier coup. Je me disais: «En v'là un qui mord.»

Il s'approchait. Il commençait:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je rentre chez mes maîtres.

--Ils demeurent loin, vos maîtres?

--Comme ci, comme ça.

Alors il ne savait plus quoi dire. Moi je ralentissais le pas pour le

laisser s'expliquer.

Alors il prononçait, tout bas, quelques compliments, et puis il me

demandait de passer chez lui. Je me faisais prier, vous comprenez, puis

je cédais. J'en avais de la sorte deux ou trois pour chaque matin, et

toutes mes après-midi libres. Ç'a été le bon temps de ma vie. Je ne me

faisais pas de bile.

Mais voilà. On n'est jamais tranquille longtemps. Le malheur a voulu

que je fisse la connaissance d'un grand richard du grand monde. Un

ancien président qui avait bien soixante-quinze ans.

Un soir, il m'emmena dîner dans un restaurant des environs. Et puis,

vous comprenez, il n'a pas su se modérer. Il est mort au dessert.

J'ai eu trois mois de prison, vu que je n'étais point sous la

surveillance.

C'est alors que je vins à Paris.

Oh! ici, monsieur, c'est dur de vivre. On ne mange pas tous les jours,

allez. Y en a trop. Enfin, tant pis, chacun sa peine, n'est-ce pas?

Elle se tut. Je marchais à son côté, le cœur serré. Tout à coup, elle

se remit à me tutoyer.

--Alors tu ne montes pas chez moi, mon chéri?

--Non, je te l'ai déjà dit.

--Eh bien! au revoir, merci tout de même, sans rancune. Mais je

t'assure que tu as tort.

Et elle partit, s'enfonçant dans la pluie fine comme un voile. Je la

vis passer sous un bec de gaz, puis disparaître dans l'ombre. Pauvre

fille!

_L'Odyssée d'une fille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25

septembre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA FENÊTRE.

JE fis la connaissance de Mme de Jadelle à Paris, cet hiver. Elle me

plut infiniment tout de suite. Vous la connaissez d'ailleurs autant que

moi..., non... pardon... presque autant que moi... Vous savez comme

elle est fantasque et poétique en même temps. Libre d'allures et de

cœur impressionnable, volontaire, émancipée, hardie, entreprenante,

audacieuse, enfin au-dessus de tout préjugé, et, malgré cela,

sentimentale, délicate, vite froissée, tendre et pudique.

Elle était veuve, j'adore les veuves, par paresse. Je cherchais alors

à me marier, je lui fis la cour. Plus je la connaissais, plus elle me

plaisait; et je crus le moment venu de risquer ma demande. J'étais

amoureux d'elle et j'allais le devenir trop. Quand on se marie, il ne

faut pas trop aimer sa femme, parce qu'alors on fait des bêtises; on se

trouble, on devient en même temps niais et brutal. Il faut se dominer

encore. Si on perd la tête le premier soir, on risque fort de l'avoir

boisée un an plus tard.

Donc, un jour, je me présentai chez elle avec des gants clairs et je

lui dis:

--Madame, j'ai le bonheur de vous aimer et je viens vous demander si je

puis avoir quelque espoir de vous plaire, en y mettant tous mes soins,

et de vous donner mon nom.

Elle me répondit tranquillement:

--Comme vous y allez, monsieur! J'ignore absolument si vous me plairez

tôt ou tard; mais je ne demande pas mieux que d'en faire l'épreuve.

Comme homme, je ne vous trouve pas mal. Reste à savoir ce que vous êtes

comme cœur, comme caractère et comme habitudes. La plupart des mariages

deviennent orageux ou criminels, parce qu'on ne se connaît pas assez en

s'accouplant. Il suffit d'un rien, d'une manie enracinée, d'une opinion

tenace sur un point quelconque de morale, de religion ou de n'importe

quoi, d'un geste qui déplaît, d'un tic, d'un tout petit défaut ou même

d'une qualité désagréable pour faire deux ennemis irréconciliables,

acharnés et enchaînés l'un à l'autre jusqu'à la mort, des deux fiancés

les plus tendres et les plus passionnés.

Je ne me marierai pas, monsieur, sans connaître à fond, dans les coins

et replis de l'âme, l'homme dont je partagerai l'existence. Je le veux

étudier à loisir, de tout près, pendant des mois.

Voici donc ce que je vous propose. Vous allez venir passer l'été chez

moi, dans ma propriété de Lauville, et nous verrons là, tranquillement,

si nous sommes faits pour vivre côte à côte...

Je vous vois rire! Vous avez une mauvaise pensée. Oh! monsieur, si je

n'étais pas sûre de moi, je ne vous ferais point cette proposition.

J'ai pour l'amour, tel que vous le comprenez, vous autres hommes, un

tel mépris et un tel dégoût qu'une chute est impossible pour moi.

Acceptez-vous?

Je lui baisai la main.

--Quand partons-nous, madame?

--Le 10 mai. C'est entendu?

--C'est entendu.

Un mois plus tard, je m'installais chez elle. C'était vraiment une

singulière femme. Du matin au soir elle m'étudiait. Comme elle adore

les chevaux, nous passions chaque jour des heures à nous promener par

les bois, en parlant de tout, car elle cherchait à pénétrer mes plus

intimes pensées autant qu'elle s'efforçait d'observer jusqu'à mes

moindres mouvements.

Quant à moi, je devenais follement amoureux et je ne m'inquiétais

nullement de l'accord de nos caractères. Je m'aperçus bientôt que mon

sommeil lui-même était soumis à une surveillance. Quelqu'un couchait

dans une petite chambre à côté de la mienne, où l'on n'entrait que

fort tard et avec des précautions infinies. Cet espionnage de tous les

instants finit par m'impatienter. Je voulus hâter le dénouement, et

je devins, un soir, entreprenant. Elle me reçut de telle façon que je

m'abstins de toute tentative nouvelle; mais un violent désir m'envahit

de lui faire payer, d'une façon quelconque, le régime policier auquel

j'étais soumis, et je m'avisai d'un moyen.

Vous connaissez Césarine, sa femme de chambre, une jolie fille de

Granville, où toutes les femmes sont belles, mais aussi blonde que sa

maîtresse est brune.

Donc un après-midi j'attirai la soubrette dans ma chambre, je lui mis

cent francs dans la main et je lui dis:

--Ma chère enfant, je ne veux te demander rien de vilain, mais je

désire faire envers ta maîtresse ce qu'elle fait envers moi.

La petite bonne souriait d'un air sournois. Je repris:

--On me surveille jour et nuit, je le sais. On me regarde manger,

boire, m'habiller, me raser et mettre mes chaussettes, je le sais.

La fillette articula:

--Dame, monsieur..., puis se tut. Je continuai:

--Tu couches dans la chambre à côté pour écouter si je souffle ou si je

rêve tout haut, ne le nie pas!...

Elle se mit à rire tout à fait et prononça:

--Dame, monsieur..., puis se tut encore.

Je m'animai:

--Eh bien, tu comprends, ma fille, qu'il n'est pas juste qu'on sache

tout sur mon compte et que je ne sache rien sur celui de la personne

qui sera ma femme. Je l'aime de toute mon âme. Elle a le visage, le

cœur, l'esprit que je rêvais, je suis le plus heureux des hommes sous

ce rapport; cependant il y a des choses que je voudrais bien savoir...

Césarine se décida à enfoncer dans sa poche mon billet de banque. Je

compris que le marché était conclu.

--Écoute, ma fille, nous autres hommes, nous tenons beaucoup à

certains... à certains... détails... physiques, qui n'empêchent pas

une femme d'être charmante, mais qui peuvent changer son prix à nos

yeux. Je ne te demande pas de me dire du mal de ta maîtresse, ni même

de m'avouer ses défauts secrets si elle en a. Réponds seulement avec

franchise aux quatre ou cinq questions que je vais te poser. Tu connais

Mme de Jadelle comme toi-même, puisque tu l'habilles et que tu la

déshabilles tous les jours. Eh bien, voyons, dis-moi cela. Est-elle

aussi grasse qu'elle en a l'air?

La petite bonne ne répondit pas.

Je repris:

--Voyons, mon enfant, tu n'ignores pas qu'il y a des femmes qui se

mettent du coton, tu sais, du coton là où, là où... enfin du coton là

où on nourrit les petits enfants, et aussi là où on s'asseoit. Dis-moi,

met-elle du coton?

Césarine avait baissé les yeux. Elle prononça timidement:

--Demandez toujours, monsieur, je répondrai tout à la fois.

--Eh bien, ma fille, il y a aussi des femmes qui ont les genoux

rentrés, si bien qu'ils s'entre-frottent à chaque pas qu'elles font.

Il y en a d'autres qui les ont écartés, ce qui leur fait des jambes

pareilles aux arches d'un pont. On voit le paysage au milieu. C'est

très joli des deux façons: Dis-moi comment sont les jambes de ta

maîtresse?

La petite bonne ne répondit pas.

Je continuai:

--Il y en a qui ont la poitrine si belle qu'elle forme un gros pli

dessous. Il y en a qui ont des gros bras avec une taille mince. Il y en

a qui sont très fortes par devant et pas du tout par derrière; d'autres

qui sont très fortes par derrière et pas du tout par devant. Tout cela

est très joli, très joli; mais je voudrais bien savoir comment est

faite ta maîtresse. Dis-le-moi franchement et je te donnerai encore

beaucoup d'argent...

Césarine me regarda au fond des yeux et répondit en riant de tout son

cœur:

--Monsieur, à part qu'elle est noire, madame est faite tout comme moi.

Puis elle s'enfuit.

J'étais joué.

Cette fois, je me trouvai ridicule et je résolus de me venger au moins

de cette bonne impertinente.

Une heure plus tard, j'entrai avec précaution dans la petite chambre,

d'où elle m'écoutait dormir, et je dévissai les verrous.

Elle arriva vers minuit à son poste d'observation. Je la suivis

aussitôt. En m'apercevant, elle voulut crier; mais je lui fermai la

bouche avec ma main et je me convainquis, sans trop d'efforts, que, si

elle n'avait pas menti, Mme de Jadelle devait être très bien faite.

Je pris même grand goût à cette constatation qui, d'ailleurs, poussée

un peu loin, ne semblait plus déplaire à Césarine.

C'était, ma foi, un ravissant échantillon de la race _bas-normande_,

forte et fine en même temps. Il lui manquait peut-être certaines

délicatesses de soins qu'aurait méprisées Henri IV. Je les lui révélai

bien vite, et comme j'adore les parfums, je lui fis cadeau, le soir

même, d'un flacon de lavande ambrée.

Nous fûmes bientôt plus liés même que je n'aurais cru, presque amis.

Elle devint une maîtresse exquise, naturellement spirituelle, et rouée

à plaisir. C'eût été, à Paris, une courtisane de grand mérite.

Les douceurs qu'elle me procura me permirent d'attendre sans impatience

la fin de l'épreuve de Mme de Jadelle. Je devins d'un caractère

incomparable, souple, docile, complaisant.

Quant à ma fiancée, elle me trouvait sans doute délicieux, et je

compris, à certains signes, que j'allais bientôt être agréé. J'étais

certes le plus heureux des hommes du monde, attendant tranquillement

le baiser légal d'une femme que j'aimais dans les bras d'une jeune et

belle fille pour qui j'avais de la tendresse.

C'est ici, madame, qu'il faut vous tourner un peu; j'arrive à l'endroit

délicat.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 7 / 9 段