Mme de Jadelle, un soir, comme nous revenions de notre promenade à

cheval, se plaignit vivement que ses palefreniers n'eussent point pour

la bête qu'elle montait certaines précautions exigées par elle. Elle

répéta même plusieurs fois: «Qu'ils prennent garde, qu'ils prennent

garde, j'ai un moyen de les surprendre.»

Je passai une nuit calme, dans mon lit. Je m'éveillai tôt, plein

d'ardeur et d'entrain. Et je m'habillai.

J'avais l'habitude d'aller chaque matin fumer une cigarette sur une

tourelle du château où montait un escalier en limaçon, éclairé par une

grande fenêtre à la hauteur du premier étage.

Je m'avançais sans bruit, les pieds en mes pantoufles de maroquin aux

semelles ouatées, pour gravir les premières marches, quand j'aperçus

Césarine, penchée à la fenêtre, regardant au dehors.

Je n'aperçus pas Césarine tout entière, mais seulement une moitié de

Césarine, la seconde moitié d'elle; j'aimais autant cette moitié-là.

De Mme de Jadelle j'eusse préféré peut-être la première. Elle était

charmante ainsi, si ronde, vêtue à peine d'un petit jupon blanc, cette

moitié qui s'offrait à moi.

Je m'approchai si doucement que la jeune fille n'entendit rien. Je me

mis à genoux; je pris avec mille précautions les deux bords du fin

jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine,

fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j'y

jetai, pardon, madame, j'y jetai un tendre baiser, un baiser d'amant

qui peut tout oser.

Je fus surpris. Cela sentait la verveine! Mais je n'eus pas le temps

d'y réfléchir. Je reçus un grand coup, ou plutôt une poussée dans la

figure qui faillit me briser le nez. J'entendis un cri qui me fit

dresser les cheveux. La personne s'était retournée--c'était Mme de

Jadelle!

Elle battit l'air de ses mains comme une femme qui perd connaissance;

elle haleta quelques secondes, fit le geste de me cravacher, puis

s'enfuit.

Dix minutes plus tard, Césarine, stupéfaite, m'apportait une lettre;

je lus: «Mme de Jadelle espère que M. de Brives la débarrassera

immédiatement de sa présence.»

Je partis.

Eh bien, je ne suis point encore consolé. J'ai tenté de tous les moyens

et de toutes les explications pour me faire pardonner cette méprise.

Toutes mes démarches ont échoué.

Depuis ce moment, voyez-vous, j'ai dans... dans le cœur un goût de

verveine qui me donne un désir immodéré de sentir encore ce bouquet-là.

_La Fenêtre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 10 juillet 1883.

SOUVENIRS.

JE traversais Rouen, l'autre jour. Nous sommes au moment de la foire

Saint-Romain.

Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle, avec

une gravité provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est

aussi plus compacte et plus silencieuse.

Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car les boutiques sont

plus nombreuses qu'à Neuilly, les gens de campagne achetant beaucoup.

Marchands de verrerie, de porcelaines, de coutellerie, de rubans, de

boutons, de livres pour les paysans, d'objets singuliers et comiques

en usage dans les villages, puis des montreurs de curiosités, que le

Normand des champs appelle des «faiseux vé de quoi», et une profusion

de femmes colosses dont semblent fort amateurs les Rouennais. Une

d'elles vient d'envoyer à la presse locale une lettre aimable pour

inviter MM. les journalistes à venir la visiter en s'excusant de ne

pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant

toute sortie.

... Se plaint de la grosseur qui l'attache au rivage.

Enfoncé Louis XIV!

Puis voici des lutteurs: l'aimable M. Bazin qui parle comme à la

Comédie-Française, en saluant le public de l'index.

Voici encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque

de chevaux, cent autres curiosités de toute espèce. Et un public

particulier: gens de la ville endimanchés, aux mouvements sérieux et

modérés, mais bien accordés, l'homme et la femme manœuvrant d'ensemble,

avec une sage gravité, comme si la nature eût mis en eux une même

manivelle; gens de la campagne aux mouvements plus lents encore, mais

différents, l'homme et la femme ayant chacun le sien, couple détraqué

par des besognes diverses: le mâle courbé, traînant ses jambes; la

femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans la foire Saint-Romain, c'est

l'odeur, odeur que j'aime, parce que je l'ai sentie tout enfant, mais

qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres

et les pommes cuites.

Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on grille des

harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de

pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, des belles

pommes normandes, sur de grands plats d'étain.

J'entends une cloche. Et tout à coup une émotion singulière me serre le

cœur. Deux souvenirs m'ont assailli, l'un de mes premiers ans, l'autre

de l'adolescence.

Je demande à l'ami qui m'accompagne:

--C'est toujours lui?

Il a compris et il répond:

--C'est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon de Bouilhet y

est encore.

Et j'aperçois bientôt la tente, la petite tente où l'on joue, comme

on jouait dans mon enfance, cette _Tentation de Saint Antoine_, qui

ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet.

Sur l'estrade, un vieux homme à cheveux blancs, si vieux, si courbé

qu'il semble un centenaire, cause avec un polichinelle classique.

Songez donc, madame, que mes parents aussi l'ont vue, cette _Tentation

de Saint Antoine_, quand ils avaient dix ou douze ans! Et c'est

toujours le même homme qui la montre.

Sur sa tête est pendue une pancarte où on lit: «A céder pour cause de

santé.» Et s'il ne trouve pas d'amateur, le pauvre vieux, le spectacle

naïf et drôle dont s'amusent, depuis plus de soixante ans, toutes les

générations de petits Normands, disparaîtra.

Je monte les marches de bois, qui tremblent, car je veux voir encore

une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon enfance.

Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un peuple de petits

êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule, le bruit

d'une foule de dix ans. Les parents se taisent, accoutumés à la corvée

de chaque année. Quelques lampions éclairent l'intérieur sombre de la

baraque.

La toile se lève.

Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des

gestes bizarres et maladroits.

Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains

s'agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des

cris aigus, s'échappent des bouches.

Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré

pour voir, pour m'amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en

moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis; et dans

l'hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j'ai

été autrefois, devant ce même spectacle.

Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour le regarder. C'est aussi

le même: un vieux encore, très maigre, et triste, triste, à longs

cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse, intelligente et fière.

Et je me rappelle ma seconde visite à saint Antoine. J'avais seize ans.

Un jour (j'étais élève au collège de Rouen en ce temps-là), un jour

donc, un jeudi, je crois, je montai la rue Bihorel pour aller montrer

des vers à mon illustre et sévère ami Louis Bouilhet.

Quand j'entrai dans le cabinet du poète, j'aperçus, à travers un nuage

de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des fauteuils et qui

fumaient en causant.

En face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.

Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis dans mon coin

bien sage sur ma chaise, écoutant.

Vers quatre heures, Flaubert se leva.

--Allons, dit-il, conduis-moi jusqu'au bout de ta rue; j'irai à pied au

bateau.

Arrivés au boulevard, où se tient la foire Saint-Romain, Bouilhet

demanda tout à coup:

--Si nous faisions un tour dans les baraques?

Et ils commencèrent une promenade lente, côte à côte, plus hauts que

tous, s'amusant comme des enfants, et échangeant des observations

profondes sur les visages rencontrés.

Ils imaginaient les caractères rien qu'à l'aspect des faces, faisaient

les conversations des maris avec leurs épouses. Bouilhet parlait comme

l'homme et Flaubert comme la femme, avec des expressions normandes,

l'accent traînard et l'air toujours étonné des gens de ce pays.

Quand ils arrivèrent devant saint Antoine:

--Allons voir le violon, dit Bouilhet.

Et nous entrâmes.

Quelques années plus tard, le poète étant mort, Gustave Flaubert

publia ses vers posthumes, les _Dernières chansons_.

Une pièce est intitulée: _Une Baraque de la foire_.

En voici quelques fragments:

Oh! qu'il était triste au coin de la salle,

Comme il grelottait, l'homme au violon.

La baraque en planche était peu d'aplomb

Et le vent soufflait dans la toile sale.

............................................

Dans son entourage, Antoine, en prière,

Se couvrait les yeux sous son capuchon.

Les diables dansaient. Le petit cochon

Passait, effaré, la torche au derrière.

............................................

Oh! qu'il était triste! Oh! qu'il était pâle!

Oh! l'archet damné, raclant sans espoir;

Oh! le paletot plus sinistre à voir

Sous les transparents aux lueurs d'opale!

Comme un chœur antique au sujet mêlé,

Il fallait répondre aux péripéties

Et quitter soudain pour des facéties,

Le libre juron tout bas grommelé!...

Il fallait chanter, il fallait poursuivre,

Pour le pain du jour, la pipe du soir;

Pour le dur grabat dans le grenier noir;

Pour l'ambition d'être homme et vivre!

Mais parfois dans l'ombre, et c'était son droit,

Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme,

Un regard farouche aux pantins du drame,

Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.

Puis--comme un rêveur dégagé des choses,

Sachant que tout passe et que tout est vain,

Sans respect du monde, il chauffait sa main

Au rayonnement des apothéoses!

Et quand je sortis de la baraque, je croyais entendre encore la voix

sonore de Flaubert:

--Pauvre... diable.

Et Bouilhet répondit:

--Oui, ça n'est pas gai pour tout le monde!

_Souvenirs_ a paru dans _le Gaulois_ du 4 décembre 1884, précédé de

quelques lignes sur la nouvelle de Tourguéneff: _Trois Rencontres_.

CELLES QUI OSENT.

_A René Maizeroy._

........................................................................

... Tu as développé souvent au sujet de l'amour sentimental, qui n'est,

en réalité, que l'hypocrisie de l'accouplement, des théories qui me

choquent par leur raffinement même.

Je trouve dans ton dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent

par leur sincérité. Ce qui n'empêche que jamais nous ne nous entendrons

sur l'amour.

Que cette occupation agréable tienne une grande place dans la vie des

femmes, je le comprends, elles n'ont rien à faire. Je m'étonne que,

dans la vie d'un homme, elle puisse être autre chose qu'un passe-temps

facile à varier, comme une bonne table ou ce qu'on appelle les sports.

Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie. Jamais on ne me fera

comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une; trois que deux,

et dix mieux que trois. Qu'on revienne à l'une plus souvent qu'aux

autres, c'est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat

qu'on aime. Mais n'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi

surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus

que des huîtres à tous les repas, toute l'année.

La fidélité et la constance me paraissent enlever à l'amour un charme

qui est dans la fantaisie et l'imprévu.

Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je

comprends les raisons qu'ont les femmes d'être plus persévérantes que

nous dans leurs tendresses.

Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une

passagèrement, c'est un hommage rendu à leur race entière. On peut

idolâtrer les brunes parce qu'elles sont brunes, et aussi les blondes

parce qu'elles sont blondes; l'une pour ses yeux aigus qui vont au

cœur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer vos nerfs; celle-ci pour sa

lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille; mais comme nous

ne pouvons cueillir, hélas! toutes ces fleurs en même temps, la nature

a mis en nous l'amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait

désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure

de l'affolement.

Or, l'affolement chez nous devrait, me semble-t-il, être limité à la

période d'attente. Le désir satisfait ayant supprimé l'inconnu, enlève

à l'amour sa plus grande valeur.

Chaque femme conquise nous prouve, une fois de plus, que toutes sont à

peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout qui courent

sans cesse après l'illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés

au lendemain de chaque possession. Nous autres qui demandons moins à

l'amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu

qu'il donne aux hommes intelligents et difficiles.

La constance conduit au mariage ou à la chaîne.

Rien dans la vie ne me semble plus attristant et plus pénible que ces

liaisons de longue durée.

Le mariage supprime d'un coup, quand on le prend sérieusement, la

possibilité des désirs nouveaux, toutes les tendresses à venir, la

fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres. Il a, en

outre, l'inconvénient odieux de condamner les époux à un déplorable

ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme les

libertés délicieuses que pratiquent aussitôt les amants?

Et c'est là, conviens-en, le plus grand prix de l'amour: l'audace des

baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu

de maîtresses agréables si nous n'étions pas plus audacieux que les

maris dans nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone

et vulgaire habitude des nuits conjugales.

La femme rêve toujours, elle rêve de ce qu'elle ignore, de ce qu'elle

soupçonne, de ce qu'elle devine. Après le premier étonnement de la

première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. A

tout instant des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées,

des mots inconnus entendus par hasard lui révèlent l'existence de

choses qu'elle ne connaît point. Si d'aventure elle pose en tremblant

une question à son mari, il prend aussitôt un air sévère et répond:

«Ces choses-là ne te regardent pas.» Or elle trouve que ces choses

la regardent tout autant que les autres femmes. Quelles choses,

d'ailleurs? Il en existe donc? Des choses mystérieuses, honteuses et

bonnes, sans doute, puisqu'on en parle tout bas avec un air excité. Les

filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de pratiques obscènes

et puissantes.

Quant au mari qui les connaît bien, ces choses, il n'ose pas les

révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête nocturne, parce

qu'une femme épousée c'est différent d'une maîtresse, sacrebleu! et

parce qu'un homme doit respecter sa femme qui est ou qui sera la mère

de ses enfants. Alors, comme il ne veut pas renoncer aux choses qu'il

n'ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s'en donne.

Mais la femme commence à se tenir des raisonnements d'un bon sens

simple et net.--On ne vit pas deux fois.--La vie est courte.--Une

femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante.--Or

si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien

avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales

sont épuisées. Elle en est lasse, écœurée.--Alors--alors--un

amant?...--Pourquoi pas?--Ces choses, celles qu'on ose dans l'adultère

ont peut-être un charme si grand!

Une fois la pensée, le désir entrés en sa tête, la chute est proche,

très proche.

Elle ose enfin, mais doucement, peu à peu. Elle a des réserves,

des limites. Ceci, oui; cela, non. Ces distinctions, une fois le

premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques, mais générales.

Il semblerait qu'à partir du moment où une femme s'est décidée à

expérimenter l'amour, l'amour défendu, raffiné, inventif, elle devrait

toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours

chercher, toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh

bien! non. La morale, morale étrange et mal placée, reprend ses droits.

Te figures-tu un assassin qui jugerait plus coupable de tuer un homme

avec un couteau qu'avec un pistolet?

Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui rendent la vie

moins morne.

Moi, je voudrais qu'un poète, un vrai poète les chantât audacieusement,

un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses

qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni

polissonneries, ni sous-entendus; mais une suite de petits poèmes

simples et francs, bien sincères.

Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers

réputés abominables, mais qui sont doux comme des caresses?

Tu viens de faire en prose quelque chose en ce genre. Laisse crier les

sots et continue.

Cette nouvelle servit de préface au livre de René Maizeroy: _Celles

qui osent_ (Flammarion, éditeur). Elle était précédée de quelques

lignes la reliant au livre.

L'ANGLAIS D'ÉTRETAT.

Un grand poète anglais vient de traverser la France pour saluer

Victor Hugo. Tous les journaux sont pleins de son nom, et des

légendes courent sur son compte à travers les salons. J'ai eu,

voici quinze ans déjà, l'occasion de rencontrer plusieurs fois

Algernon-Charles Swinburne. Je veux essayer de le montrer tel que je

l'ai vu, et de fixer l'étrange impression qu'il m'a faite, restée

toujours vive en moi malgré le temps.

C'était en 1867 ou 1868, je crois; un jeune Anglais inconnu venait

d'acheter à Étretat une petite chaumière cachée sous de grands arbres.

Il vivait là, toujours seul, d'une manière bizarre, disait-on, et il

soulevait l'étonnement hostile des indigènes, le peuple étant sournois

et niaisement malveillant comme tout peuple de petite ville.

On racontait que cet Anglais fantaisiste ne mangeait que du singe

bouilli, rôti, sauté, confit; qu'il ne voulait voir personne, qu'il

parlait haut, tout seul, pendant des heures; enfin mille choses

surprenantes qui faisaient conclure aux raisonneurs du lieu qu'il

n'était pas fait comme tout le monde.

On s'étonnait surtout qu'il vécût familièrement avec un singe, un grand

singe libre dans sa demeure. C'eût été un chien, un chat, on n'eût rien

dit. Mais un singe? N'était-ce pas affreux? Fallait-il avoir des goûts

de sauvage!

Je ne connaissais ce jeune homme que pour le rencontrer dans la rue.

Il était petit, gras sans être gros, d'allure douce, et portait une

moustache blonde, presque invisible.

Un hasard nous fit causer ensemble. Ce sauvage avait des manières

aimables et aisées; mais il était bien un de ces Anglais étranges qu'on

rencontre çà et là par le monde.

Doué d'une intelligence remarquable, il semblait vivre dans un

rêve fantastique comme dut le faire Edgard Poë. Il avait traduit

en anglais un volume de surprenantes légendes islandaises que je

désirerais ardemment voir maintenant traduites en français. Il

aimait le surnaturel, le macabre, le torturé, le compliqué, tous

les détraquements cérébraux; mais il parlait des choses les plus

stupéfiantes avec un flegme tout anglais qui leur donnait, sous sa voix

douce et tranquille, des allures de bon sens à rendre fou.

Plein d'un mépris hautain pour le monde, ses conventions, ses préjugés,

sa morale, il avait cloué à sa maison un nom audacieusement impudent.

Le patron d'une auberge déserte écrivant sur sa porte: «Ici on tue les

voyageurs!» ne ferait pas une plus sinistre facétie.

Je n'avais point pénétré chez lui quand je reçus une invitation à

déjeuner à la suite d'un accident arrivé à un de ses amis, qui avait

failli se noyer et que j'avais voulu secourir.

Bien qu'accouru après le sauvetage, je reçus les remerciements

empressés des deux Anglais, et je me rendis chez eux le lendemain.

L'ami était un garçon d'une trentaine d'années qui portait sur un corps

d'enfant,--un corps sans poitrine et sans épaules,--une tête énorme.

Un front démesuré, qui semblait avoir dévoré tout le reste de l'homme,

se développait comme un dôme au-dessus d'une mince figure, terminée en

fuseau par la barbiche d'un menton pointu. Les yeux aigus et la bouche

fuyante donnaient l'impression d'une tête de reptile, tandis que le

crâne magnifique éveillait l'idée du génie.

Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait,

remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d'un ressort

détraqué.

C'était Algernon-Charles Swinburne, fils d'un amiral anglais et

petit-fils, par sa mère, du comte d'Ashburnham.

Sa physionomie, troublante, inquiétante même, se transfigurait quand

il parlait. J'ai rarement vu un homme plus saisissant, plus éloquent,

plus incisif, plus charmant dans l'action de la parole. Son imagination

rapide, claire, suraiguë et fantasque semblait glisser dans sa voix,

faire vivants et nerveux les mots. Son geste à sursauts scandait sa

phrase sautillante qui vous pénétrait dans l'esprit comme une pointe,

et il avait soudain des éclats de pensée, comme les phares ont des

éclats de feu, de grandes lumières géniales qui semblent éclairer tout

un monde d'idées.

La maison des deux amis était jolie et peu ordinaire. Partout des

tableaux, parfois superbes, parfois étranges, fixant des conceptions

d'aliénés. Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une

tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans

limites, sous une lune à figure humaine.

De place en place, on rencontrait des ossements. Je remarquai surtout

une affreuse main d'écorché qui gardait sa peau séchée, ses muscles

noirs mis à nu, et sur l'os, blanc comme de la neige, des traces de

sang ancien.

La nourriture me parut une énigme que je ne devinais pas. Était-ce bon?

Était-ce mauvais? Je ne le pourrais établir. Un rôti de singe m'ôta

l'envie de manger ordinairement de cet animal; et le grand singe en

liberté qui rôdait autour de nous et me poussait, par farce, la tête

dans mon verre quand j'allais boire, m'enleva tout désir d'avoir un de

ses frères pour compagnon de tous les jours.

Quant aux deux hommes, ils m'ont laissé l'impression de deux esprits

singulièrement originaux et remarquables, totalement bizarres,

appartenant à cette race particulière d'hallucinés de talent dont sont

sortis Poë, Hoffmann et d'autres encore.

Si le génie est, comme on le croit communément, une sorte de délire des

grandes intelligences, Algernon-Charles Swinburne est assurément un

homme de génie.

Les vastes esprits raisonnables ne sont jamais considérés comme

géniaux, tandis qu'on prodigue cette sublime qualification à des

cerveaux souvent de second ordre, mais qu'agite un peu de folie.

Dans tous les cas, ce poète reste un des premiers de son temps par

l'originalité de son invention et la prodigieuse habileté de sa forme.

C'est un lyrique exalté, un lyrique forcené qui ne se préoccupe

guère de cette humble et bonne vérité que recherchent aujourd'hui si

obstinément et si patiemment les artistes français, mais qui s'évertue

à fixer des songes, des pensées subtiles, tantôt ingénieusement

grandioses, tantôt simplement enflées, parfois aussi magnifiques.

Deux ans plus tard, je trouvai la maison fermée, les hôtes partis. On

vendait les meubles. J'achetai, en souvenir d'eux, la hideuse main

d'écorché. Sur le gazon un énorme bloc carré de granit portait gravé ce

simple mot: «Nip». Au-dessus, une pierre creuse, pleine d'eau, offrait

à boire aux oiseaux. C'était la sépulture du singe, pendu par un jeune

domestique nègre et vindicatif. Ce serviteur violent s'était ensuite

enfui, disait-on, devant le revolver du maître exaspéré. Mais, après

avoir erré sans toit, ni pain, pendant plusieurs jours, il reparut et

se mit à vendre des sucres d'orge par les rues.

Il fut définitivement expulsé du pays après avoir étranglé aux trois

quarts un consommateur mécontent.

La terre serait plus gaie si on rencontrait souvent des intérieurs

comme celui-là.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 8 / 9 段