cheval, se plaignit vivement que ses palefreniers n'eussent point pour
la bête qu'elle montait certaines précautions exigées par elle. Elle
répéta même plusieurs fois: «Qu'ils prennent garde, qu'ils prennent
garde, j'ai un moyen de les surprendre.»
Je passai une nuit calme, dans mon lit. Je m'éveillai tôt, plein
d'ardeur et d'entrain. Et je m'habillai.
J'avais l'habitude d'aller chaque matin fumer une cigarette sur une
tourelle du château où montait un escalier en limaçon, éclairé par une
grande fenêtre à la hauteur du premier étage.
Je m'avançais sans bruit, les pieds en mes pantoufles de maroquin aux
semelles ouatées, pour gravir les premières marches, quand j'aperçus
Césarine, penchée à la fenêtre, regardant au dehors.
Je n'aperçus pas Césarine tout entière, mais seulement une moitié de
Césarine, la seconde moitié d'elle; j'aimais autant cette moitié-là.
De Mme de Jadelle j'eusse préféré peut-être la première. Elle était
charmante ainsi, si ronde, vêtue à peine d'un petit jupon blanc, cette
moitié qui s'offrait à moi.
Je m'approchai si doucement que la jeune fille n'entendit rien. Je me
mis à genoux; je pris avec mille précautions les deux bords du fin
jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine,
fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j'y
jetai, pardon, madame, j'y jetai un tendre baiser, un baiser d'amant
qui peut tout oser.
Je fus surpris. Cela sentait la verveine! Mais je n'eus pas le temps
d'y réfléchir. Je reçus un grand coup, ou plutôt une poussée dans la
figure qui faillit me briser le nez. J'entendis un cri qui me fit
dresser les cheveux. La personne s'était retournée--c'était Mme de
Jadelle!
Elle battit l'air de ses mains comme une femme qui perd connaissance;
elle haleta quelques secondes, fit le geste de me cravacher, puis
s'enfuit.
Dix minutes plus tard, Césarine, stupéfaite, m'apportait une lettre;
je lus: «Mme de Jadelle espère que M. de Brives la débarrassera
immédiatement de sa présence.»
Je partis.
Eh bien, je ne suis point encore consolé. J'ai tenté de tous les moyens
et de toutes les explications pour me faire pardonner cette méprise.
Toutes mes démarches ont échoué.
Depuis ce moment, voyez-vous, j'ai dans... dans le cœur un goût de
verveine qui me donne un désir immodéré de sentir encore ce bouquet-là.
_La Fenêtre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 10 juillet 1883.
SOUVENIRS.
JE traversais Rouen, l'autre jour. Nous sommes au moment de la foire
Saint-Romain.
Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle, avec
une gravité provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est
aussi plus compacte et plus silencieuse.
Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car les boutiques sont
plus nombreuses qu'à Neuilly, les gens de campagne achetant beaucoup.
Marchands de verrerie, de porcelaines, de coutellerie, de rubans, de
boutons, de livres pour les paysans, d'objets singuliers et comiques
en usage dans les villages, puis des montreurs de curiosités, que le
Normand des champs appelle des «faiseux vé de quoi», et une profusion
de femmes colosses dont semblent fort amateurs les Rouennais. Une
d'elles vient d'envoyer à la presse locale une lettre aimable pour
inviter MM. les journalistes à venir la visiter en s'excusant de ne
pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant
toute sortie.
... Se plaint de la grosseur qui l'attache au rivage.
Enfoncé Louis XIV!
Puis voici des lutteurs: l'aimable M. Bazin qui parle comme à la
Comédie-Française, en saluant le public de l'index.
Voici encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque
de chevaux, cent autres curiosités de toute espèce. Et un public
particulier: gens de la ville endimanchés, aux mouvements sérieux et
modérés, mais bien accordés, l'homme et la femme manœuvrant d'ensemble,
avec une sage gravité, comme si la nature eût mis en eux une même
manivelle; gens de la campagne aux mouvements plus lents encore, mais
différents, l'homme et la femme ayant chacun le sien, couple détraqué
par des besognes diverses: le mâle courbé, traînant ses jambes; la
femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la foire Saint-Romain, c'est
l'odeur, odeur que j'aime, parce que je l'ai sentie tout enfant, mais
qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres
et les pommes cuites.
Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on grille des
harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de
pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, des belles
pommes normandes, sur de grands plats d'étain.
J'entends une cloche. Et tout à coup une émotion singulière me serre le
cœur. Deux souvenirs m'ont assailli, l'un de mes premiers ans, l'autre
de l'adolescence.
Je demande à l'ami qui m'accompagne:
--C'est toujours lui?
Il a compris et il répond:
--C'est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon de Bouilhet y
est encore.
Et j'aperçois bientôt la tente, la petite tente où l'on joue, comme
on jouait dans mon enfance, cette _Tentation de Saint Antoine_, qui
ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet.
Sur l'estrade, un vieux homme à cheveux blancs, si vieux, si courbé
qu'il semble un centenaire, cause avec un polichinelle classique.
Songez donc, madame, que mes parents aussi l'ont vue, cette _Tentation
de Saint Antoine_, quand ils avaient dix ou douze ans! Et c'est
toujours le même homme qui la montre.
Sur sa tête est pendue une pancarte où on lit: «A céder pour cause de
santé.» Et s'il ne trouve pas d'amateur, le pauvre vieux, le spectacle
naïf et drôle dont s'amusent, depuis plus de soixante ans, toutes les
générations de petits Normands, disparaîtra.
Je monte les marches de bois, qui tremblent, car je veux voir encore
une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon enfance.
Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un peuple de petits
êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule, le bruit
d'une foule de dix ans. Les parents se taisent, accoutumés à la corvée
de chaque année. Quelques lampions éclairent l'intérieur sombre de la
baraque.
La toile se lève.
Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des
gestes bizarres et maladroits.
Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains
s'agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des
cris aigus, s'échappent des bouches.
Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré
pour voir, pour m'amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en
moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis; et dans
l'hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j'ai
été autrefois, devant ce même spectacle.
Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour le regarder. C'est aussi
le même: un vieux encore, très maigre, et triste, triste, à longs
cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse, intelligente et fière.
Et je me rappelle ma seconde visite à saint Antoine. J'avais seize ans.
Un jour (j'étais élève au collège de Rouen en ce temps-là), un jour
donc, un jeudi, je crois, je montai la rue Bihorel pour aller montrer
des vers à mon illustre et sévère ami Louis Bouilhet.
Quand j'entrai dans le cabinet du poète, j'aperçus, à travers un nuage
de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des fauteuils et qui
fumaient en causant.
En face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.
Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis dans mon coin
bien sage sur ma chaise, écoutant.
Vers quatre heures, Flaubert se leva.
--Allons, dit-il, conduis-moi jusqu'au bout de ta rue; j'irai à pied au
bateau.
Arrivés au boulevard, où se tient la foire Saint-Romain, Bouilhet
demanda tout à coup:
--Si nous faisions un tour dans les baraques?
Et ils commencèrent une promenade lente, côte à côte, plus hauts que
tous, s'amusant comme des enfants, et échangeant des observations
profondes sur les visages rencontrés.
Ils imaginaient les caractères rien qu'à l'aspect des faces, faisaient
les conversations des maris avec leurs épouses. Bouilhet parlait comme
l'homme et Flaubert comme la femme, avec des expressions normandes,
l'accent traînard et l'air toujours étonné des gens de ce pays.
Quand ils arrivèrent devant saint Antoine:
--Allons voir le violon, dit Bouilhet.
Et nous entrâmes.
Quelques années plus tard, le poète étant mort, Gustave Flaubert
publia ses vers posthumes, les _Dernières chansons_.
Une pièce est intitulée: _Une Baraque de la foire_.
En voici quelques fragments:
Oh! qu'il était triste au coin de la salle,
Comme il grelottait, l'homme au violon.
La baraque en planche était peu d'aplomb
Et le vent soufflait dans la toile sale.
............................................
Dans son entourage, Antoine, en prière,
Se couvrait les yeux sous son capuchon.
Les diables dansaient. Le petit cochon
Passait, effaré, la torche au derrière.
............................................
Oh! qu'il était triste! Oh! qu'il était pâle!
Oh! l'archet damné, raclant sans espoir;
Oh! le paletot plus sinistre à voir
Sous les transparents aux lueurs d'opale!
Comme un chœur antique au sujet mêlé,
Il fallait répondre aux péripéties
Et quitter soudain pour des facéties,
Le libre juron tout bas grommelé!...
Il fallait chanter, il fallait poursuivre,
Pour le pain du jour, la pipe du soir;
Pour le dur grabat dans le grenier noir;
Pour l'ambition d'être homme et vivre!
Mais parfois dans l'ombre, et c'était son droit,
Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme,
Un regard farouche aux pantins du drame,
Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.
Puis--comme un rêveur dégagé des choses,
Sachant que tout passe et que tout est vain,
Sans respect du monde, il chauffait sa main
Au rayonnement des apothéoses!
Et quand je sortis de la baraque, je croyais entendre encore la voix
sonore de Flaubert:
--Pauvre... diable.
Et Bouilhet répondit:
--Oui, ça n'est pas gai pour tout le monde!
_Souvenirs_ a paru dans _le Gaulois_ du 4 décembre 1884, précédé de
quelques lignes sur la nouvelle de Tourguéneff: _Trois Rencontres_.
CELLES QUI OSENT.
_A René Maizeroy._
........................................................................
... Tu as développé souvent au sujet de l'amour sentimental, qui n'est,
en réalité, que l'hypocrisie de l'accouplement, des théories qui me
choquent par leur raffinement même.
Je trouve dans ton dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent
par leur sincérité. Ce qui n'empêche que jamais nous ne nous entendrons
sur l'amour.
Que cette occupation agréable tienne une grande place dans la vie des
femmes, je le comprends, elles n'ont rien à faire. Je m'étonne que,
dans la vie d'un homme, elle puisse être autre chose qu'un passe-temps
facile à varier, comme une bonne table ou ce qu'on appelle les sports.
Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie. Jamais on ne me fera
comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une; trois que deux,
et dix mieux que trois. Qu'on revienne à l'une plus souvent qu'aux
autres, c'est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat
qu'on aime. Mais n'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi
surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus
que des huîtres à tous les repas, toute l'année.
La fidélité et la constance me paraissent enlever à l'amour un charme
qui est dans la fantaisie et l'imprévu.
Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je
comprends les raisons qu'ont les femmes d'être plus persévérantes que
nous dans leurs tendresses.
Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une
passagèrement, c'est un hommage rendu à leur race entière. On peut
idolâtrer les brunes parce qu'elles sont brunes, et aussi les blondes
parce qu'elles sont blondes; l'une pour ses yeux aigus qui vont au
cœur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer vos nerfs; celle-ci pour sa
lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille; mais comme nous
ne pouvons cueillir, hélas! toutes ces fleurs en même temps, la nature
a mis en nous l'amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait
désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure
de l'affolement.
Or, l'affolement chez nous devrait, me semble-t-il, être limité à la
période d'attente. Le désir satisfait ayant supprimé l'inconnu, enlève
à l'amour sa plus grande valeur.
Chaque femme conquise nous prouve, une fois de plus, que toutes sont à
peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout qui courent
sans cesse après l'illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés
au lendemain de chaque possession. Nous autres qui demandons moins à
l'amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu
qu'il donne aux hommes intelligents et difficiles.
La constance conduit au mariage ou à la chaîne.
Rien dans la vie ne me semble plus attristant et plus pénible que ces
liaisons de longue durée.
Le mariage supprime d'un coup, quand on le prend sérieusement, la
possibilité des désirs nouveaux, toutes les tendresses à venir, la
fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres. Il a, en
outre, l'inconvénient odieux de condamner les époux à un déplorable
ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme les
libertés délicieuses que pratiquent aussitôt les amants?
Et c'est là, conviens-en, le plus grand prix de l'amour: l'audace des
baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu
de maîtresses agréables si nous n'étions pas plus audacieux que les
maris dans nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone
et vulgaire habitude des nuits conjugales.
La femme rêve toujours, elle rêve de ce qu'elle ignore, de ce qu'elle
soupçonne, de ce qu'elle devine. Après le premier étonnement de la
première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. A
tout instant des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées,
des mots inconnus entendus par hasard lui révèlent l'existence de
choses qu'elle ne connaît point. Si d'aventure elle pose en tremblant
une question à son mari, il prend aussitôt un air sévère et répond:
«Ces choses-là ne te regardent pas.» Or elle trouve que ces choses
la regardent tout autant que les autres femmes. Quelles choses,
d'ailleurs? Il en existe donc? Des choses mystérieuses, honteuses et
bonnes, sans doute, puisqu'on en parle tout bas avec un air excité. Les
filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de pratiques obscènes
et puissantes.
Quant au mari qui les connaît bien, ces choses, il n'ose pas les
révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête nocturne, parce
qu'une femme épousée c'est différent d'une maîtresse, sacrebleu! et
parce qu'un homme doit respecter sa femme qui est ou qui sera la mère
de ses enfants. Alors, comme il ne veut pas renoncer aux choses qu'il
n'ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s'en donne.
Mais la femme commence à se tenir des raisonnements d'un bon sens
simple et net.--On ne vit pas deux fois.--La vie est courte.--Une
femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante.--Or
si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien
avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales
sont épuisées. Elle en est lasse, écœurée.--Alors--alors--un
amant?...--Pourquoi pas?--Ces choses, celles qu'on ose dans l'adultère
ont peut-être un charme si grand!
Une fois la pensée, le désir entrés en sa tête, la chute est proche,
très proche.
Elle ose enfin, mais doucement, peu à peu. Elle a des réserves,
des limites. Ceci, oui; cela, non. Ces distinctions, une fois le
premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques, mais générales.
Il semblerait qu'à partir du moment où une femme s'est décidée à
expérimenter l'amour, l'amour défendu, raffiné, inventif, elle devrait
toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours
chercher, toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh
bien! non. La morale, morale étrange et mal placée, reprend ses droits.
Te figures-tu un assassin qui jugerait plus coupable de tuer un homme
avec un couteau qu'avec un pistolet?
Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui rendent la vie
moins morne.
Moi, je voudrais qu'un poète, un vrai poète les chantât audacieusement,
un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses
qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni
polissonneries, ni sous-entendus; mais une suite de petits poèmes
simples et francs, bien sincères.
Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers
réputés abominables, mais qui sont doux comme des caresses?
Tu viens de faire en prose quelque chose en ce genre. Laisse crier les
sots et continue.
Cette nouvelle servit de préface au livre de René Maizeroy: _Celles
qui osent_ (Flammarion, éditeur). Elle était précédée de quelques
lignes la reliant au livre.
L'ANGLAIS D'ÉTRETAT.
Un grand poète anglais vient de traverser la France pour saluer
Victor Hugo. Tous les journaux sont pleins de son nom, et des
légendes courent sur son compte à travers les salons. J'ai eu,
voici quinze ans déjà, l'occasion de rencontrer plusieurs fois
Algernon-Charles Swinburne. Je veux essayer de le montrer tel que je
l'ai vu, et de fixer l'étrange impression qu'il m'a faite, restée
toujours vive en moi malgré le temps.
C'était en 1867 ou 1868, je crois; un jeune Anglais inconnu venait
d'acheter à Étretat une petite chaumière cachée sous de grands arbres.
Il vivait là, toujours seul, d'une manière bizarre, disait-on, et il
soulevait l'étonnement hostile des indigènes, le peuple étant sournois
et niaisement malveillant comme tout peuple de petite ville.
On racontait que cet Anglais fantaisiste ne mangeait que du singe
bouilli, rôti, sauté, confit; qu'il ne voulait voir personne, qu'il
parlait haut, tout seul, pendant des heures; enfin mille choses
surprenantes qui faisaient conclure aux raisonneurs du lieu qu'il
n'était pas fait comme tout le monde.
On s'étonnait surtout qu'il vécût familièrement avec un singe, un grand
singe libre dans sa demeure. C'eût été un chien, un chat, on n'eût rien
dit. Mais un singe? N'était-ce pas affreux? Fallait-il avoir des goûts
de sauvage!
Je ne connaissais ce jeune homme que pour le rencontrer dans la rue.
Il était petit, gras sans être gros, d'allure douce, et portait une
moustache blonde, presque invisible.
Un hasard nous fit causer ensemble. Ce sauvage avait des manières
aimables et aisées; mais il était bien un de ces Anglais étranges qu'on
rencontre çà et là par le monde.
Doué d'une intelligence remarquable, il semblait vivre dans un
rêve fantastique comme dut le faire Edgard Poë. Il avait traduit
en anglais un volume de surprenantes légendes islandaises que je
désirerais ardemment voir maintenant traduites en français. Il
aimait le surnaturel, le macabre, le torturé, le compliqué, tous
les détraquements cérébraux; mais il parlait des choses les plus
stupéfiantes avec un flegme tout anglais qui leur donnait, sous sa voix
douce et tranquille, des allures de bon sens à rendre fou.
Plein d'un mépris hautain pour le monde, ses conventions, ses préjugés,
sa morale, il avait cloué à sa maison un nom audacieusement impudent.
Le patron d'une auberge déserte écrivant sur sa porte: «Ici on tue les
voyageurs!» ne ferait pas une plus sinistre facétie.
Je n'avais point pénétré chez lui quand je reçus une invitation à
déjeuner à la suite d'un accident arrivé à un de ses amis, qui avait
failli se noyer et que j'avais voulu secourir.
Bien qu'accouru après le sauvetage, je reçus les remerciements
empressés des deux Anglais, et je me rendis chez eux le lendemain.
L'ami était un garçon d'une trentaine d'années qui portait sur un corps
d'enfant,--un corps sans poitrine et sans épaules,--une tête énorme.
Un front démesuré, qui semblait avoir dévoré tout le reste de l'homme,
se développait comme un dôme au-dessus d'une mince figure, terminée en
fuseau par la barbiche d'un menton pointu. Les yeux aigus et la bouche
fuyante donnaient l'impression d'une tête de reptile, tandis que le
crâne magnifique éveillait l'idée du génie.
Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait,
remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d'un ressort
détraqué.
C'était Algernon-Charles Swinburne, fils d'un amiral anglais et
petit-fils, par sa mère, du comte d'Ashburnham.
Sa physionomie, troublante, inquiétante même, se transfigurait quand
il parlait. J'ai rarement vu un homme plus saisissant, plus éloquent,
plus incisif, plus charmant dans l'action de la parole. Son imagination
rapide, claire, suraiguë et fantasque semblait glisser dans sa voix,
faire vivants et nerveux les mots. Son geste à sursauts scandait sa
phrase sautillante qui vous pénétrait dans l'esprit comme une pointe,
et il avait soudain des éclats de pensée, comme les phares ont des
éclats de feu, de grandes lumières géniales qui semblent éclairer tout
un monde d'idées.
La maison des deux amis était jolie et peu ordinaire. Partout des
tableaux, parfois superbes, parfois étranges, fixant des conceptions
d'aliénés. Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une
tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans
limites, sous une lune à figure humaine.
De place en place, on rencontrait des ossements. Je remarquai surtout
une affreuse main d'écorché qui gardait sa peau séchée, ses muscles
noirs mis à nu, et sur l'os, blanc comme de la neige, des traces de
sang ancien.
La nourriture me parut une énigme que je ne devinais pas. Était-ce bon?
Était-ce mauvais? Je ne le pourrais établir. Un rôti de singe m'ôta
l'envie de manger ordinairement de cet animal; et le grand singe en
liberté qui rôdait autour de nous et me poussait, par farce, la tête
dans mon verre quand j'allais boire, m'enleva tout désir d'avoir un de
ses frères pour compagnon de tous les jours.
Quant aux deux hommes, ils m'ont laissé l'impression de deux esprits
singulièrement originaux et remarquables, totalement bizarres,
appartenant à cette race particulière d'hallucinés de talent dont sont
sortis Poë, Hoffmann et d'autres encore.
Si le génie est, comme on le croit communément, une sorte de délire des
grandes intelligences, Algernon-Charles Swinburne est assurément un
homme de génie.
Les vastes esprits raisonnables ne sont jamais considérés comme
géniaux, tandis qu'on prodigue cette sublime qualification à des
cerveaux souvent de second ordre, mais qu'agite un peu de folie.
Dans tous les cas, ce poète reste un des premiers de son temps par
l'originalité de son invention et la prodigieuse habileté de sa forme.
C'est un lyrique exalté, un lyrique forcené qui ne se préoccupe
guère de cette humble et bonne vérité que recherchent aujourd'hui si
obstinément et si patiemment les artistes français, mais qui s'évertue
à fixer des songes, des pensées subtiles, tantôt ingénieusement
grandioses, tantôt simplement enflées, parfois aussi magnifiques.
Deux ans plus tard, je trouvai la maison fermée, les hôtes partis. On
vendait les meubles. J'achetai, en souvenir d'eux, la hideuse main
d'écorché. Sur le gazon un énorme bloc carré de granit portait gravé ce
simple mot: «Nip». Au-dessus, une pierre creuse, pleine d'eau, offrait
à boire aux oiseaux. C'était la sépulture du singe, pendu par un jeune
domestique nègre et vindicatif. Ce serviteur violent s'était ensuite
enfui, disait-on, devant le revolver du maître exaspéré. Mais, après
avoir erré sans toit, ni pain, pendant plusieurs jours, il reparut et
se mit à vendre des sucres d'orge par les rues.
Il fut définitivement expulsé du pays après avoir étranglé aux trois
quarts un consommateur mécontent.
La terre serait plus gaie si on rencontrait souvent des intérieurs
comme celui-là.