maison, une de ces vieilles maisons de province qui ressemblent à des
champignonnières. En posant la main sur la rampe de fer de l'escalier,
un frisson glacé m'entra dans le bras, et comme j'étendais l'autre
pour trouver le mur, je sentis, en le rencontrant, un second frisson
m'envahir, plus humide, celui-là, et ils se joignirent dans ma
poitrine, m'emplirent d'angoisse, de tristesse et d'énervement. Et je
murmurai, saisi par un brusque souvenir:
--Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille!
Ma chambre était lugubre, une chambre de garçon rouennais faite par
une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d'ici, cette
chambre! un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une
toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par
terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je
fréquente quelquefois ces endroits-là:
Deux millions,
Deux millions
Sont bons
Avec cinq cent mille
Et femme gentille.
Au fait, je n'avais pas encore pensé à la femme et j'y songeai tout à
coup en me glissant dans mon lit. J'y songeai même si bien que je fus
longtemps à m'endormir.
Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je
devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante.
Il fallait donc me lever à six heures--et il gelait.
--Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille!
Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur
de poêle rougi, de vieux papiers, l'odeur des papiers de procédure
avancés--rien ne pue comme ça--et une odeur de clercs, bottes,
redingotes, chemises, cheveux et peau, peau d'hiver peu lavée, le tout
chauffé à dix-huit degrés.
Je déjeunai, comme tous les jours, d'une côtelette brûlée et d'un
morceau de fromage. Puis je me remis au travail.
C'est alors que je pensai très sérieusement pour la première fois à la
demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce? Pourquoi ne
pas écrire? Pourquoi ne pas savoir?
Enfin, monsieur, j'abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta,
m'obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères
dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans
m'en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d'aiguille,
et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la
demoiselle aux deux millions cinq cent mille.
Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose,
monsieur, on se la figure telle qu'on l'espère.
Certes, il n'était pas très naturel qu'une jeune fille de bonne
famille, dotée d'une façon aussi convenable, cherchât un mari par la
voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût
honorable et malheureuse.
D'abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne
m'avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous
autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions
de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le
chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais
bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles
nous font cependant entrer dans l'esprit ces nombres fantastiques,
rendent vraisemblables, jusqu'à un certain point, pour notre crédulité
inattentive, les sommes prodigieuses qu'ils représentent et nous
disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs
comme très possible, très morale.
Donc, une jeune fille, enfant naturelle d'un parvenu et d'une femme de
chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même
coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à
quelque homme qui l'aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un
moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d'aveu de tare
originelle.
Ma supposition était stupide. Je m'y attachai cependant. Nous autres,
notaires, nous ne devrions jamais lire des romans; et j'en ai lu,
monsieur.
Donc j'écrivis, comme notaire, au nom d'un client, et j'attendis.
Cinq jours plus tard, vers trois heures de l'après-midi, j'étais en
train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m'annonça:
--Mlle Chantefrise.
--Faites entrer.
Alors apparut une femme d'environ trente ans, un peu forte, brune,
l'air embarrassé.
--Asseyez-vous, mademoiselle.
Elle s'assit et murmura:
--C'est moi, monsieur.
--Mais, mademoiselle, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
--La personne à qui vous avez écrit.
--Pour un mariage?
--Oui, monsieur.
--Ah! très bien!
--Je suis venue moi-même, parce qu'on fait mieux les choses en
personne.
--Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous désirez vous marier?
--Oui, monsieur.
--Vous avez de la famille?
Elle hésita, baissa les yeux et balbutia:
--Non, monsieur... Ma mère... et mon père... sont morts.
Je tressaillis.--Donc j'avais deviné juste,--et une vive sympathie
s'éveilla brusquement dans mon cœur pour cette pauvre créature. Je
n'insistai pas pour ménager sa sensibilité, et je repris:
--Votre fortune est bien nette?
Elle répondit, cette fois, sans hésiter:
--Oh! oui, monsieur.
Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me
déplaisait pas, bien qu'un peu mûre, plus mûre que je n'avais pensé.
C'était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et
l'idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de
devenir amoureux d'elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je
me serais assuré que la dot n'était pas illusoire. Je lui parlai de ce
client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu
malade.
Elle dit vivement:
--Oh! monsieur, j'aime les gens bien portants.
--Vous le verrez, d'ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou
quatre jours, car il est parti hier pour l'Angleterre.
--Oh! que c'est ennuyeux, dit-elle.
--Mon Dieu! oui et non. Êtes-vous pressée de retourner chez vous?
--Pas du tout.
--Eh bien, restez ici. Je m'efforcerai de vous faire passer le temps.
--Vous êtes trop aimable, monsieur.
--Vous êtes descendue à l'hôtel?
Elle nomma le premier hôtel de Rouen.
--Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur... notaire
de vous offrir à dîner, ce soir.
Elle parut hésiter, inquiète, indécise; puis elle se décida:
--Oui, monsieur.
--Je vous prendrai chez vous à sept heures.
--Oui, monsieur.
--Alors, à ce soir, mademoiselle?
--Oui, monsieur.
Et je la reconduisis jusqu'à ma porte.
A sept heures, j'étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette
pour moi et me reçut d'une façon très coquette.
Je l'emmenai dîner dans un restaurant où j'étais connu, et je commandai
un menu troublant.
Une heure plus tard, nous étions très amis, et elle me contait son
histoire. Fille d'une grande dame séduite par un gentilhomme, elle
avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant
hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne
dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander,
inutile de la supplier, elle ne les dirait pas. Comme je tenais peu à
les savoir, je l'interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt
en femme pratique, sûre d'elle, sûre des chiffres, des titres, des
revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière
me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant,
avec réserve cependant; mais je lui montrai clairement que j'avais du
goût pour elle.
Elle marivauda, non sans grâce. Je lui offris du champagne, et j'en
bus, ce qui me troubla les idées. Je sentis alors clairement que
j'allais devenir entreprenant, et j'eus peur, peur de moi, peur d'elle,
peur qu'elle ne fût aussi un peu émue et qu'elle ne succombât. Pour me
calmer, je recommençai à lui parler de sa dot, qu'il faudrait établir
d'une façon précise, car mon client était homme d'affaires.
Elle répondit avec gaieté:
--Oh! je sais. J'ai apporté toutes les preuves.
--Ici, à Rouen?
--Oui, à Rouen.
--Vous les avez à l'hôtel?
--Mais oui.
--Pouvez-vous me le montrer?
--Mais oui.
--Ce soir?
--Mais oui.
Cela me sauvait de toutes les façons. Je payai l'addition, et nous
voici rentrant chez elle.
Elle avait, en effet, apporté tous ses titres. Je ne pouvais douter, je
les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie
au cœur que je fus pris aussitôt d'un violent désir de l'embrasser.
Je m'entends, d'un désir chaste, d'un désir d'homme content. Et je
l'embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois... si bien que... le
champagne aidant... je succombai... ou plutôt... non... elle succomba.
Ah, monsieur, j'en fis une tête, après cela... et elle donc! Elle
pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne
pas la perdre. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je m'en allai dans
un état d'esprit épouvantable.
Que faire? J'avais abusé de ma cliente. Cela n'eût été rien si j'avais
eu un client pour elle, mais je n'en avais pas. C'était moi, le
client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle
situation! Je pouvais la lâcher, c'est vrai. Mais la dot, la belle dot,
la bonne dot, palpable, sûre! Et puis avais-je le droit de la lâcher,
la pauvre fille, après l'avoir ainsi surprise? Mais que d'inquiétudes
plus tard!
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi!
Je passai une nuit terrible d'indécision, torturé de remords, ravagé de
craintes, ballotté par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison
s'éclaircit. Je m'habillai avec recherche et je me présentai, comme
onze heures sonnaient, à l'hôtel qu'elle habitait.
En me voyant elle rougit jusqu'aux yeux.
Je lui dis:
--Mademoiselle, je n'ai plus qu'une chose à faire pour réparer mes
torts. Je vous demande votre main.
Elle balbutia:
--Je vous la donne.
Je l'épousai.
Tout alla bien pendant six mois.
J'avais cédé mon étude, je vivais en rentier, et vraiment je n'avais
pas un reproche, mais pas un seul à adresser à ma femme.
Cependant je remarquai peu à peu que, de temps en temps, elle faisait
de longues sorties. Cela arrivait à jour fixe, une semaine le mardi,
l'autre semaine le vendredi. Je me crus trompé, je la suivis.
C'était un mardi. Elle sortit à pied vers une heure, descendit la
rue de la République, tourna à droite, par la rue qui suit le palais
archiépiscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu'à la Seine, longea le quai
jusqu'au pont de Pierre, traversa l'eau. A partir de ce moment, elle
parut inquiète, se retournant souvent, épiant tous les passants.
Comme je m'étais costumé en charbonnier, elle ne me reconnut pas.
Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche; je ne doutais plus,
son amant allait arriver par le train d'une heure quarante-cinq.
Je me cachai derrière un camion et j'attendis. Un coup de sifflet...
un flot de voyageurs... Elle s'avance, s'élance, saisit dans ses bras
une petite fille de trois ans qu'une grosse paysanne accompagne, et
l'embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperçoit un autre
enfant, plus jeune, fille ou garçon, porté par une autre campagnarde,
se jette dessus, l'étreint avec violence, et s'en va, escortée des
deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre et déserte
promenade du Cours-la-Reine.
Je rentrai effaré, l'esprit en détresse, comprenant et ne comprenant
pas, n'osant point deviner.
Quand elle revint pour dîner, je me jetai vers elle, en hurlant:
--Quels sont ces enfants?
--Quels enfants?
--Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever?
Elle poussa un grand cri et s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle
me confessa, dans un déluge de larmes, qu'elle en avait quatre. Oui,
monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi,
deux garçons.
Et c'était là--quelle honte!--c'était là l'origine de sa fortune.--Les
quatre pères!... Elle avait amassé sa dot.
Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire?
L'avocat répondit avec gravité:
--Reconnaître vos enfants, monsieur.
_Divorce_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 21 février 1888.
LA REVANCHE.
SCÈNE PREMIÈRE.
M. de Garelle, seul, au fond d'un fauteuil.
Me voici à Cannes, en garçon, drôle de chose. Je suis garçon! A Paris,
je ne m'en apercevais guère. En voyage, c'est autre chose. Ma foi, je
ne m'en plains pas.
Et ma femme est remariée!
Est-il heureux, lui, mon successeur, plus heureux que moi? Quel
imbécile ça doit être pour l'avoir épousée après moi? Au fait, je
n'étais pas moins sot pour l'avoir épousée le premier. Elle avait des
qualités, pourtant, des qualités... physiques... considérables, mais
aussi des tares morales importantes.
Quelle rouée, et quelle menteuse, et quelle coquette, et quelle
charmeuse, pour ceux qui ne l'avaient point épousée! Étais-je cocu?
Cristi! quelle torture de se demander cela du matin au soir sans
obtenir de certitude!
En ai-je fait des marches et des démarches pour l'épier, sans rien
savoir. Dans tous les cas, si j'étais cocu, je ne le suis plus, grâce
à Naquet. Comme c'est facile tout de même, le divorce! Ça m'a coûté
une cravache de dix francs et une courbature dans le bras droit, sans
compter le plaisir de taper à cœur que veux-tu, sur une femme que je
soupçonnais fortement de me tromper!
Quelle pile, quelle pile!...
Il se lève en riant et fait quelques pas, puis se rassied.
Il est vrai que le jugement a été prononcé à son bénéfice et à mon
préjudice--mais quelle pile!
Maintenant, je vais passer l'hiver dans le Midi, en garçon! Quelle
chance! N'est-ce pas charmant de voyager avec l'éternel espoir de
l'amour qui rôde? Que vais-je rencontrer, dans cet hôtel, tout à
l'heure, ou sur la croisette, ou dans la rue peut-être? Où est-elle,
celle qui m'aimera demain et que j'aimerai? Comment seront ses yeux,
ses lèvres, ses cheveux, son sourire? Comment sera-t-elle, la première
femme qui me tendra sa bouche et que j'envelopperai dans mes bras?
Brune ou blonde? grande ou petite? rieuse ou sévère? grasse ou...? Elle
sera grasse!
Oh! comme je plains ceux qui ne connaissent pas, qui ne connaissent
plus le charme exquis de l'attente? La vraie femme que j'aime, moi,
c'est l'Inconnue, l'Espérée, la Désirée, celle qui hante mon cœur sans
que mes yeux aient vu sa forme, et dont la séduction s'accroît de
toutes les perfections rêvées. Où est-elle? Dans cet hôtel, derrière
cette porte? Dans une des chambres de cette maison, tout près, ou loin
encore? Qu'importe, pourvu que je la désire, pourvu que je sois certain
de la rencontrer! Et je la rencontrerai assurément aujourd'hui ou
demain, cette semaine ou la suivante, tôt ou tard; mais il faudra bien
que je la trouve!
Et j'aurai, tout entière, la joie délicieuse du premier baiser, des
premières caresses, toute la griserie des découvertes amoureuses, tout
le mystère de l'inexploré aussi charmants, le premier jour, qu'une
virginité conquise! Oh! les imbéciles qui ne comprennent pas l'adorable
sensation des voiles levés pour la première fois. Oh! les imbéciles qui
se marient... car... ces voiles-là... il ne faut pas les lever trop
souvent... sur le même spectacle...
Tiens, une femme!...
Une femme traverse le fond du promenoir, élégante, fine, la taille
cambrée.
Bigre! elle a de la taille, et de l'allure. Tâchons de voir... la tête.
Elle passe près de lui sans l'apercevoir, enfoncé dans son fauteuil.
Il murmure:
Sacré nom d'un chien, c'est ma femme! ma femme, ou plutôt non, la femme
de Chantever. Elle est jolie tout de même, la gueuse...
Est-ce que je vais avoir envie de la répouser maintenant?... Bon, elle
s'est assise et elle prend _Gil Blas_. Faisons le mort.
Ma femme! Quel drôle d'effet ça m'a produit. Ma femme! Au fait, voici
un an, plus d'un an qu'elle n'a été ma femme... Oui, elle avait des
qualités physiques... considérables; quelle jambe! J'en ai des frissons
rien que d'y penser. Et une poitrine, d'un fini. Ouf! Dans les premiers
temps nous jouions à l'exercice--gauche--droite--gauche--droite--quelle
poitrine! Gauche ou droite, ça se valait.
Mais quelle teigne... au moral.
A-t-elle eu des amants? En ai-je souffert de ce doute-là? Maintenant,
zut! ça ne me regarde plus.
Je n'ai jamais vu une créature plus séduisante quand elle entrait au
lit. Elle avait une manière de sauter dessus et de se glisser dans les
draps...
Bon, je vais redevenir amoureux d'elle...
Si je lui parlais?... Mais que lui dirais-je?
Et puis elle va crier _au secours_, au sujet de la pile! Quelle pile!
J'ai peut-être été un peu brutal tout de même.
Si je lui parlais? Ça serait drôle, et crâne, après tout. Sacrebleu,
oui, je lui parlerai, et même si je suis vraiment fort... Nous verrons
bien...
SCÈNE II.
Il s'approche de la jeune femme qui lit avec attention _Gil Blas_, et
d'une voix douce:
--Me permettez-vous, madame, de me rappeler à votre souvenir?
Mme de Chantever lève brusquement la tête, pousse un cri, et veut
s'enfuir. Il lui barre le chemin, et, humblement:
--Vous n'avez rien à craindre, madame, je ne suis plus votre mari.
Mme DE CHANTEVER.--Oh! vous osez? Après... après ce qui s'est passé!
M. DE GARELLE.--J'ose... et je n'ose pas... Enfin... Expliquez ça comme
vous voudrez. Quand je vous ai aperçue, il m'a été impossible de ne pas
venir vous parler.
Mme DE CHANTEVER.--J'espère que cette plaisanterie est terminée,
n'est-ce pas?
M. DE GARELLE.--Ce n'est point une plaisanterie, madame.
Mme DE CHANTEVER.--Une gageure, alors, à moins que ce ne soit une
simple insolence. D'ailleurs, un homme qui frappe une femme est
capable de tout.
M. DE GARELLE.--Vous êtes dure, madame. Vous ne devriez pas cependant,
me semble-t-il, me reprocher aujourd'hui un emportement que je regrette
d'ailleurs. J'attendais plutôt, je l'avoue, des remerciements de votre
part.
Mme DE CHANTEVER, stupéfaite.--Ah ça, vous êtes fou? ou bien
vous vous moquez de moi comme un rustre.
M. DE GARELLE.--Nullement, madame, et pour ne pas me comprendre, il
faut que vous soyez fort malheureuse.
Mme DE CHANTEVER.--Que voulez-vous dire?
M. DE GARELLE.--Que si vous étiez heureuse avec celui qui a pris ma
place, vous me seriez reconnaissante de ma violence qui vous a permis
cette nouvelle union.
Mme DE CHANTEVER.--C'est pousser trop loin la plaisanterie, monsieur.
Veuillez me laisser seule.
M. DE GARELLE.--Pourtant, madame, songez-y, si je n'avais point commis
l'infamie de vous frapper, nous traînerions encore aujourd'hui notre
boulet...
Mme DE CHANTEVER, blessée.--Le fait est que vous m'avez rendu là
un rude service!
M. DE GARELLE.--N'est-ce pas? Un service qui mérite mieux que votre
accueil de tout à l'heure.
Mme DE CHANTEVER.--C'est possible. Mais votre figure m'est si
désagréable...
M. DE GARELLE.--Je n'en dirai pas autant de la vôtre.
Mme DE CHANTEVER.--Vos galanteries me déplaisent autant que vos
brutalités.
M. DE GARELLE.--Que voulez-vous, madame, je n'ai plus le droit de vous
battre: il faut bien que je me montre aimable.
Mme DE CHANTEVER.--Ça, c'est franc, du moins. Mais si vous voulez être
vraiment aimable, vous vous en irez.
M. DE GARELLE.--Je ne pousse pas encore si loin que ça le désir de vous
plaire.
Mme DE CHANTEVER.--Alors, quelle est votre prétention?
M. DE GARELLE.--Réparer mes torts, en admettant que j'en aie eu.
Mme DE CHANTEVER, indignée.--Comment? en admettant que vous en
ayez eu? Mais vous perdez la tête. Vous m'avez rouée de coups et vous
trouvez peut-être que vous vous êtes conduit envers moi le mieux du
monde.
M. DE GARELLE.--Peut-être!
Mme DE CHANTEVER.--Comment? Peut-être?
M. DE GARELLE.--Oui, madame. Vous connaissez la comédie qui s'appelle
le _Mari cocu, battu et content_. Eh bien, ai-je été ou n'ai-je pas été
cocu, tout est là! Dans tous les cas, c'est vous qui avez été battue,
et pas contente...
Mme DE CHANTEVER, se levant.--Monsieur, vous m'insultez.
M. DE GARELLE, vivement.--Je vous en prie, écoutez-moi une
minute. J'étais jaloux, très jaloux, ce qui prouve que je vous aimais.
Je vous ai battue, ce qui le prouve davantage encore, et battue très
fort, ce qui le démontre victorieusement. Or, si vous avez été fidèle,
et battue, vous êtes vraiment à plaindre, tout à fait à plaindre, je le
confesse, et...
Mme DE CHANTEVER.--Ne me plaignez pas.
M. DE GARELLE.--Comment l'entendez-vous? On peut le comprendre de
deux façons. Cela veut dire, soit que vous méprisez ma pitié, soit
qu'elle est imméritée. Or, si la pitié dont je vous reconnais digne
est imméritée, c'est que les coups... les coups violents que vous avez
reçus de moi étaient plus que mérités.
Mme DE CHANTEVER.--Prenez-le comme vous voudrez.
M. DE GARELLE.--Bon. Je comprends. Donc j'étais avec vous, madame, un
mari cocu.
Mme DE CHANTEVER.--Je ne dis pas cela.
M. DE GARELLE.--Vous le laissez entendre.
Mme DE CHANTEVER.--Je laisse entendre que je ne veux pas de votre pitié.
M. DE GARELLE.--Ne jouons pas sur les mots et avouez-moi franchement
que j'étais...
Mme DE CHANTEVER.--Ne prononcez pas ce mot infâme, qui me révolte et me
dégoûte.
M. DE GARELLE.--Je vous passe le mot, mais avouez la chose.
Mme DE CHANTEVER.--Jamais. Ça n'est pas vrai.
M. DE GARELLE.--Alors, je vous plains de tout mon cœur, et la
proposition que j'allais vous faire n'a plus de raison d'être.
Mme DE CHANTEVER.--Quelle proposition?
M. DE GARELLE.--Il est inutile de vous la dire, puisqu'elle ne peut
exister que si vous m'aviez trompé.
Mme DE CHANTEVER.--Eh bien, admettez un moment que je vous ai trompé.
M. DE GARELLE.--Cela ne suffit pas. Il me faut un aveu.
Mme DE CHANTEVER.--Je l'avoue.
M. DE GARELLE.--Cela ne suffit pas. Il me faut des preuves.
Mme DE CHANTEVER, souriant.--Vous en demandez trop, à la fin.
M. DE GARELLE.--Non, madame. J'allais vous faire, vous disais-je, une
proposition grave, très grave, sans quoi je ne serais point venu vous
trouver ainsi après ce qui s'est passé entre nous, de vous à moi,
d'abord, et de moi à vous ensuite. Cette proposition, qui peut avoir
pour nous deux les conséquences les plus sérieuses, demeurerait sans
valeur si je n'avais pas été trompé par vous.
Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes surprenant. Mais que voulez-vous de plus?
Je vous ai trompé, na.
M. DE GARELLE.--Il me faut des preuves.
Mme DE CHANTEVER.--Mais quelles preuves voulez-vous que je vous donne?
Je n'en ai pas sur moi, ou plutôt je n'en ai plus.
M. DE GARELLE.--Peu importe où elles soient. Il me les faut.
Mme DE CHANTEVER.--Mais on n'en peut pas garder, des preuves, de
ces choses-là... et..., à moins d'un flagrant délit... (Après un
silence.) Il me semble que ma parole devrait vous suffire.
M. DE GARELLE, s'inclinant.--Alors, vous êtes prête à le jurer.
Mme DE CHANTEVER, levant la main.--Je le jure.
M. DE GARELLE, sérieux.--Je vous crois, madame. Et avec qui
m'avez-vous trompé?
Mme DE CHANTEVER.--Oh! mais, vous en demandez trop, à la fin.
M. DE GARELLE.--Il est indispensable que je sache son nom.
Mme DE CHANTEVER.--Il m'est impossible de vous le dire.
M. DE GARELLE.--Pourquoi ça?
Mme DE CHANTEVER.--Parce que je suis une femme mariée.
M. DE GARELLE.--Eh bien?
Mme DE CHANTEVER.--Et le secret professionnel?
M. DE GARELLE.--C'est juste.
Mme DE CHANTEVER.--D'ailleurs, c'est avec M. de Chantever que je vous
ai trompé.
M. DE GARELLE.--Ça n'est pas vrai.
Mme DE CHANTEVER.--Pourquoi ça?...
M. DE GARELLE.--Parce qu'il ne vous aurait pas épousée.
Mme DE CHANTEVER.--Insolent! Et cette proposition?...
M. DE GARELLE.--La voici. Vous venez d'avouer que j'ai été, grâce à
vous, un de ces êtres ridicules, toujours bafoués, quoi qu'ils fassent,
comiques s'ils se taisent, et plus grotesques encore s'ils se fâchent,
qu'on nomme des maris trompés. Eh bien, madame, il est indubitable que
les quelques coups de cravache reçus par vous sont loin de compenser
l'outrage et le dommage conjugal que j'ai éprouvés de votre fait, et
il est non moins indubitable que vous me devez une compensation plus
sérieuse et d'une autre nature, maintenant que je ne suis plus votre
mari.
Mme DE CHANTEVER.--Vous perdez la tête. Que voulez-vous dire?
M. DE GARELLE.--Je veux dire, madame, que vous devez me rendre
aujourd'hui les heures charmantes que vous m'avez volées quand j'étais
votre époux, pour les offrir à je ne sais qui.
Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes fou.
M. DE GARELLE.--Nullement. Votre amour m'appartenait, n'est-ce pas? Vos
baisers m'étaient dus, tous vos baisers, sans exception. Est-ce vrai?
Vous en avez distrait une partie au bénéfice d'un autre! Eh bien, il
importe, il m'importe que la restitution ait lieu, restitution sans
scandale, restitution secrète, comme on fait pour les vols honteux.
Mme DE CHANTEVER.--Mais pour qui me prenez-vous?
M. DE GARELLE.--Pour la femme de M. de Chantever.