--Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans

le salon.

Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et

à ses contribuables.

Dès qu'ils furent seuls:

--J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.

--Quoi donc?

--Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que

tu fais des dettes.

Il eut l'air très étonné.

--Moi! Jamais de la vie.

--Oh! ne nie pas, je le sais.

Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une

semonce si violente qu'il dut se taire.

Puis elle reprit:

--Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu'au dîner. Je ne puis te

tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.

Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à

tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il

se décida pour la rue.

Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les

mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte

au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle «le Morbihan». Il regardait

les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et

il murmurait: «Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici!»

Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et

désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour

sommeiller jusqu'au dîner.

La bonne le réveilla en frappant à sa porte.

--C'est servi, monsieur.

Il descendit.

Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une

soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi

trois assiettes mélancoliques.

M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou.

On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de

croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe,

de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.

Après la soupe vint le bœuf, du bœuf trop cuit, fondu, graisseux, qui

tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec

dégoût, avec fatigue, avec rage.

Mme Padoie disait à son mari:

--Tu vas ce soir chez M. le premier président?

--Oui, ma chère.

--Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu

n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.

Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où

les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments

religieux.

Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de

charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.

Puis du fromage. C'était fini. Pas de café.

Quand Varajou comprit qu'il devrait passer la soirée en tête-à-tête

avec sa sœur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir

même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire glisser

les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce

supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire

régulariser quelque chose sur sa permission.

Et il se sauva, dès sept heures.

A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui

sort de l'eau. Il murmurait: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle

corvée!»

Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. Il

le trouva sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur,

cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et

causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux

joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les

billes en se heurtant.

On entendait leur voix compter: «Dix-huit,--dix-neuf.--Pas de

chance.--Oh! joli coup! bien joué!--Onze.--Il fallait prendre par la

rouge.--Vingt.--Bille en tête, bille en tête.--Douze. Hein! j'avais

raison?»

Varajou commanda: «Une demi-tasse et un carafon de fine, de la

meilleure.»

Puis il s'assit, attendant sa consommation.

Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades,

dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme

l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord, puis son carafon

d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire

maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.

Il se dit: «Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête.» Et

l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser.

Il appela le garçon.

--Hé, l'employé!

--Voilà, m'sieu.

--Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici!

L'homme resta stupide à cette question.

--Je n' sais pas, m'sieu. Mais ici!

--Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi!

--Mais je n' sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.

--Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?

--Les demoiselles! ah! ah!

--Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?

--Des demoiselles?

--Mais oui, des demoiselles!

Le garçon se rapprocha, baissa la voix:

--Vous demandez ousqu'est la maison?

--Mais oui, parbleu!

--Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à

droite.--C'est au 15.

--Merci, ma vieille. V'là pour toi.

--Merci, m'sieu.

Et Varajou sortit en répétant: «Deuxième à gauche, première à droite,

15.» Mais au bout de quelques secondes, il pensa: «Deuxième à

gauche,--oui.--Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou

à gauche? Bah! tant pis, nous verrons bien.»

Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la

première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez

belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres

éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte,

et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:

--C'est bien ici.

Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:

--Ohé! ohé!

Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat.

Il lui dit: «Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?

--Oui, monsieur.

--Au salon?

--Oui, monsieur.

--Je n'ai qu'à monter?

--Oui, monsieur.

--La porte en face.

--Oui, monsieur.

Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée

par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames

décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.

Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un

peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième,

âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase;

elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait

passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras

énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.

Le sous-officier salua:

--Bonjour, mesdames.

La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina.

--Bonjour, monsieur.

Il s'assit.

Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il

songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu;

et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un,

nous verrons bien.» Et il demanda:

--Alors, ça va bien?

La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit:

--Très bien! merci.

Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.

Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire

gêné:

--Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin...

Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et

Padoie, en habit noir, apparut.

Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il

sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser

tout autour du salon en hurlant: «V'là Padoie... V'là Padoie... V'là

Padoie...»

Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la

figure:

--Ah! ah! ah! farceur! farceur... Tu fais donc la fête, toi... Ah!

farceur... Et ma sœur!... Tu la lâches, dis!...

Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à

l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le

canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.

Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent,

tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à

défaillir.

Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se

précipita vers eux:

--Oh! monsieur le président... il est fou... il est fou... On nous

l'avait envoyé en convalescence... vous voyez bien qu'il est fou...

Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il

avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant

vers son beau-frère:

--Où donc sommes-nous ici? demanda-t-il.

Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia:

--Où... où... où nous sommes... Malheureux... misérable... infâme...

Où nous sommes... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur

le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de... de...

de Mortemain... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!...

canaille!...

_Une Soirée_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 29 mars 1887.

LA CONFESSION.

QUAND le capitaine Hector-Marie de Fontenne épousa Mlle Laurine

d'Estelle, les parents et amis jugèrent que cela ferait un mauvais

ménage.

Mlle Laurine, jolie, mince, frêle, blonde et hardie, avait, à douze

ans, l'assurance d'une femme de trente. C'était une de ces petites

Parisiennes précoces qui semblent nées avec toute la science de la

vie, avec toutes les ruses de la femme, avec toutes les audaces de

pensée, avec cette profonde astuce et cette souplesse d'esprit qui

font que certains êtres paraissent fatalement destinés, quoi qu'ils

fassent, à jouer et à tromper les autres. Toutes leurs actions semblent

préméditées, toutes leurs démarches calculées, toutes leurs paroles

soigneusement pesées, leur existence n'est qu'un rôle qu'ils jouent

vis-à-vis de leurs semblables.

Elle était charmante aussi; très rieuse, rieuse à ne savoir se retenir

ni se calmer quand une chose lui semblait amusante et drôle. Elle riait

au nez des gens de la façon la plus impudente, mais avec tant de grâce

qu'on ne se fâchait jamais.

Elle était riche, fort riche. Un prêtre servit d'intermédiaire pour

lui faire épouser le capitaine de Fontenne. Élevé dans une maison

religieuse, de la façon la plus austère, cet officier avait apporté

au régiment des mœurs de cloître, des principes très raides et

une intolérance complète. C'était un de ces hommes qui deviennent

infailliblement des saints ou des nihilistes, chez qui les idées

s'installent en maîtresses absolues, dont les croyances sont

inflexibles et les résolutions inébranlables.

C'était un grand garçon brun, sérieux, sévère, naïf, d'esprit simple,

court et obstiné, un de ces hommes qui passent dans la vie sans jamais

en comprendre les dessous, les nuances et les subtilités, qui ne

devinent rien, ne soupçonnent rien, et n'admettent pas qu'on pense,

qu'on juge, qu'on croie et qu'on agisse autrement qu'eux.

Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l'accepta pour mari.

Ils firent un excellent ménage. Elle fut souple, adroite et sage,

sachant se montrer telle qu'elle devait être, toujours prête aux

bonnes œuvres et aux fêtes, assidue à l'église et au théâtre, mondaine

et rigide, avec un petit air d'ironie, avec une lueur dans l'œil

en causant gravement avec son grave époux. Elle lui racontait ses

entreprises charitables avec tous les abbés de la paroisse et des

environs, et elle profitait de ces pieuses occupations pour demeurer

dehors du matin au soir.

Mais quelquefois, au milieu du récit de quelque acte de bienfaisance,

un fou rire la saisissait tout d'un coup, un rire nerveux impossible

à contenir. Le capitaine demeurait surpris, inquiet, un peu choqué en

face de sa femme qui suffoquait. Quand elle s'était un peu calmée, il

demandait: «Qu'est-ce que vous avez donc, Laurine?» Elle répondait: «Ce

n'est rien! Le souvenir d'une drôle de chose qui m'est arrivée.» Et

elle racontait une histoire quelconque.

Or, pendant l'été de 1883, le capitaine Hector de Fontenne prit part

aux grandes manœuvres du 32e corps d'armée.

Un soir, comme on campait aux abords d'une ville, après dix jours de

tente et de rase campagne, dix jours de fatigues et de privations, les

camarades du capitaine résolurent de faire un bon dîner.

M. de Fontenne refusa d'abord de les accompagner; puis, comme son refus

les surprenait, il consentit.

Son voisin de table, le commandant de Favré, tout en causant des

opérations militaires, seule chose qui passionnât le capitaine, lui

versait à boire coup sur coup. Il avait fait très chaud dans le jour,

une chaleur lourde, desséchante, altérante; et le capitaine buvait sans

y songer, sans s'apercevoir que, peu à peu, une gaieté nouvelle entrait

en lui, une certaine joie vive, brûlante, un bonheur d'être, plein de

désirs éveillés, d'appétits inconnus, d'attentes indécises.

Au dessert il était gris. Il parlait, riait, s'agitait, saisi par une

ivresse bruyante, une ivresse folle d'homme ordinairement sage et

tranquille.

On proposa d'aller finir la soirée au théâtre; il accompagna ses

camarades. Un d'eux reconnut une actrice qu'il avait aimée; et un

souper fut organisé où assista une partie du personnel féminin de la

troupe.

Le capitaine se réveilla le lendemain dans une chambre inconnue et dans

les bras d'une petite femme blonde qui lui dit, en le voyant ouvrir les

yeux: «Bonjour, mon gros chat!»

Il ne comprit pas d'abord; puis, peu à peu, ses souvenirs lui

revinrent, un peu troublés cependant.

Alors il se leva sans dire un mot, s'habilla et vida sa bourse sur la

cheminée.

Une honte le saisit quand il se vit debout, en tenue, sabre au côté,

dans ce logis meublé, aux rideaux fripés, dont le canapé, marbré de

taches, avait une allure suspecte, et il n'osait pas s'en aller,

descendre l'escalier où il rencontrerait des gens, passer devant le

concierge, et, surtout sortir dans la rue sous les yeux des passants et

des voisins.

La femme répétait sans cesse: «Qu'est-ce qui te prend? As-tu perdu ta

langue? Tu l'avais pourtant bien pendue hier soir! En voilà un mufle!»

Il la salua avec cérémonie, et, se décidant à la fuite, regagna son

domicile à grands pas, persuadé qu'on devinait à ses manières, à sa

tenue, à son visage, qu'il sortait de chez une fille.

Et le remords le tenailla, un remords harassant d'homme rigide et

scrupuleux.

Il se confessa, communia; mais il demeurait mal à l'aise, poursuivi par

le souvenir de sa chute et par le sentiment d'une dette, d'une dette

sacrée contractée envers sa femme.

Il ne la revit qu'au bout d'un mois, car elle avait été passer chez ses

parents le temps des grandes manœuvres.

Elle vint à lui les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Il la reçut

avec une attitude embarrassée de coupable; et jusqu'au soir, il

s'abstint presque de lui parler.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls, elle lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, mon ami, je vous trouve très changé.

Il répondit d'un ton gêné:

--Mais je n'ai rien, ma chère, absolument rien.

--Pardon, je vous connais bien, et je suis sûre que vous avez quelque

chose, un souci, un chagrin, un ennui, que sais-je?

--Eh bien, oui, j'ai un souci.

--Ah! Et lequel?

--Il m'est impossible de vous le dire.

--A moi? Pourquoi ça? Vous m'inquiétez.

--Je n'ai pas de raisons à vous donner. Il m'est impossible de vous le

dire.

Elle s'était assise sur une causeuse, et il marchait, lui, de long en

large, les mains derrière le dos, en évitant le regard de sa femme.

Elle reprit:

--Voyons, il faut alors que je vous confesse, c'est mon devoir, et que

j'exige de vous la vérité; c'est mon droit. Vous ne pouvez pas plus

avoir de secret pour moi que je ne puis en avoir pour vous.

Il prononça, tout en lui tournant le dos, encadré dans la haute fenêtre:

--Ma chère, il est des choses qu'il vaut mieux ne pas dire. Celle qui

me tracasse est de ce nombre.

Elle se leva, traversa la chambre, le prit par le bras et, l'ayant

forcé à se retourner, lui posa les deux mains sur les épaules, puis

souriante, câline, les yeux levés:

--Voyons, Marie (elle l'appelait Marie aux heures de tendresse), vous

ne pouvez me rien cacher. Je croirais que vous avez fait quelque chose

de mal.

Il murmura:

--J'ai fait quelque chose de très mal.

Elle dit avec gaieté:

--Oh! si mal que cela? Ça m'étonne beaucoup de vous!

Il répondit vivement:

--Je ne vous dirai rien de plus. C'est inutile d'insister.

Mais elle l'attira jusqu'au fauteuil, le força à s'asseoir dedans,

s'assit elle-même sur sa jambe droite, et baisant d'un petit baiser

léger, d'un baiser rapide, ailé, le bout frisé de sa moustache:

--Si vous ne me dites rien, nous serons fâchés pour toujours.

Il murmura, déchiré par le remords et torturé d'angoisse:

--Si je vous disais ce que j'ai fait, vous ne me le pardonneriez jamais.

--Au contraire, mon ami, je vous pardonnerai tout de suite.

--Non, c'est impossible.

--Je vous le promets.

--Je vous dis que c'est impossible.

--Je jure de vous pardonner.

--Non, ma chère Laurine, vous ne le pourriez pas.

--Que vous êtes naïf, mon ami, pour ne pas dire niais! En refusant de

me dire ce que vous avez fait, vous me laisserez croire des choses

abominables; et j'y penserai toujours, et je vous en voudrai autant de

votre silence que de votre forfait inconnu. Tandis que si vous parlez

bien franchement, j'aurai oublié dès demain.

--C'est que...

--Quoi?

Il rougit jusqu'aux oreilles, et d'une voix sérieuse:

--Je me confesse à vous comme je me confesserais à un prêtre, Laurine.

Elle eut sur les lèvres ce rapide sourire qu'elle prenait parfois en

l'écoutant, et d'un ton un peu moqueur:

--Je suis tout oreilles.

Il reprit:

--Vous savez, ma chère, comme je suis sobre. Je ne bois que de l'eau

rougie, et jamais de liqueurs, vous le savez.

--Oui, je le sais.

--Eh bien, figurez-vous que, vers la fin des grandes manœuvres, je

me suis laissé aller à boire un peu, un soir, étant très altéré, très

fatigué, très las, et...

--Vous vous êtes grisé? Fi, que c'est laid!

--Oui, je me suis grisé.

Elle avait pris un air sévère:

--Mais là, tout à fait grisé, avouez-le, grisé à ne plus marcher, dites?

--Oh! non, pas tant que ça. J'avais perdu la raison, mais non

l'équilibre. Je parlais, je riais, j'étais fou.

Comme il se taisait, elle demanda:

--C'est tout?

--Non.

--Ah! et... après?

--Après... j'ai... j'ai commis une infamie.

Elle le regardait, inquiète, un peu troublée, émue aussi.

--Quoi donc, mon ami?

--Nous avons soupé avec... avec des actrices... et je ne sais comment

cela s'est fait, je vous ai trompée, Laurine!

Il avait prononcé cela d'un ton grave, solennel.

Elle eut une petite secousse, et son œil s'éclaira d'une gaieté

brusque, d'une gaieté profonde, irrésistible.

Elle dit:

--Vous... vous... vous m'avez...

Et un petit rire sec, nerveux, cassé, lui glissa entre les dents par

trois fois, qui lui coupait la parole.

Elle essayait de reprendre son sérieux; mais chaque fois qu'elle allait

prononcer un mot, le rire frémissait au fond de sa gorge, jaillissait,

vite arrêté, repartant toujours, repartant comme le gaz d'une bouteille

de champagne débouchée dont on ne peut retenir la mousse. Elle mettait

la main sur ses lèvres pour se calmer, pour enfoncer dans sa bouche

cette crise malheureuse de gaieté; mais le rire lui coulait entre

les doigts, lui secouait la poitrine, s'élançait malgré elle. Elle

bégayait: «Vous... vous... m'avez trompée...--Ah!... ah! ah! ah!... ah!

ah! ah!»

Et elle le regardait d'un air singulier, si railleur, malgré elle,

qu'il demeurait interdit, stupéfait.

Et tout d'un coup, n'y tenant plus, elle éclata... Alors elle se mit à

rire, d'un rire qui ressemblait à une attaque de nerfs. De petits cris

saccadés lui sortaient de la bouche, venus, semblait-il, du fond de la

poitrine; et, les deux mains appuyées sur le creux de son estomac,

elle avait de longues quintes jusqu'à étouffer, comme les quintes de

toux dans la coqueluche.

Et chaque effort qu'elle faisait pour se calmer amenait un nouvel

accès, chaque parole qu'elle voulait dire la faisait se tordre plus

fort.

«Mon... mon... mon... pauvre ami... ah! ah! ah!... ah! ah! ah!»

Il se leva, la laissant seule sur le fauteuil, et devenant soudain très

pâle, il dit:

--Laurine, vous êtes plus qu'inconvenante.

Elle balbutia, dans un délire de gaieté:

--Que... que voulez-vous... je... je... je ne peux pas... que... que

vous êtes drôle... ah! ah! ah! ah!...

Il devenait livide et la regardait maintenant d'un œil fixe où une

pensée étrange s'éveillait.

Tout d'un coup, il ouvrit la bouche comme pour crier quelque chose,

mais ne dit rien, tourna sur ses talons, et sortit en tirant la porte.

Laurine, pliée en deux, épuisée, défaillante, riait encore d'un rire

mourant, qui se ranimait par moments comme la flamme d'un incendie

presque éteint.

_La Confession_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 12 août 1884.

DIVORCE.

MAÎTRE Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans

plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis,

ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le

nouveau client.

C'était un gros homme rouge, à favoris blonds et drus, un homme ventru,

sanguin et vigoureux. Il salua:

--Prenez un siège, dit l'avocat.

Le client s'assit et, après avoir toussé:

--Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une

affaire de divorce.

--Parlez, monsieur, je vous écoute.

--Monsieur, je suis un ancien notaire.

--Déjà!

--Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.

--Continuez.

--Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.

--Vous n'êtes pas le seul.

--Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout à fait

spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière.

Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très

bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses?

--Qu'entendez-vous par là?

--Croyez-vous que certaines idées soient aussi dangereuses pour

certains esprits que le poison pour le corps?

--Mais, oui, peut-être.

--Certainement. Il y a des idées qui entrent en nous, nous rongent,

nous tuent, nous rendent fou, quand nous ne savons pas leur résister.

C'est une sorte de phylloxera des âmes. Si nous avons le malheur

de laisser une de ces pensées-là se glisser en nous, si nous ne

nous apercevons pas dès le début qu'elle est une envahisseuse, une

maîtresse, un tyran, qu'elle s'étend heure par heure, jour par

jour, qu'elle revient sans cesse, s'installe, chasse toutes nos

préoccupations ordinaires, absorbe toute notre attention et change

l'optique de notre jugement, nous sommes perdus.

Voici donc ce qui m'est arrivé, monsieur. Comme je vous l'ai dit,

j'étais notaire à Rouen, et un peu gêné, non pas pauvre, mais pauvret,

mais soucieux, forcé à une économie de tous les instants, obligé de

limiter tous mes goûts, oui, tous! et c'est dur à mon âge.

Comme notaire, je lisais avec grand soin les annonces des

quatrièmes pages des journaux, les offres et demandes, les petites

correspondances, etc., etc.; et il m'était arrivé plusieurs fois, par

ce moyen, de faire faire à quelques clients des mariages avantageux.

Un jour, je tombe sur ceci:

«Demoiselle jolie, bien élevée, comme il faut, épouserait homme

honorable et lui apporterait deux millions cinq cent mille francs bien

nets. Rien des agences.»

Or, justement, ce jour-là, je dînais avec deux amis, un avoué et un

filateur. Je ne sais comment la conversation vint à tomber sur les

mariages, et je leur parlai, en riant, de la demoiselle aux deux

millions cinq cent mille francs.

Le filateur dit: «Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là?»

L'avoué plusieurs fois avait vu des mariages excellents conclus dans

ces conditions, et il donna des détails; puis il ajouta, en se tournant

vers moi:

--Pourquoi diable ne vois-tu pas ça pour toi-même? Cristi, ça t'en

enlèverait des soucis, deux millions cinq cent mille francs.

Nous nous mîmes à rire tous les trois, et on parla d'autre chose.

Une heure plus tard je rentre chez moi.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 5 / 9 段