On ne peut être un honnête homme, vraiment un honnête homme, dans

toute la force de ce terme, que si on est un respectueux. L'homme

qui respecte a les yeux fermés. Il croit. Nous autres, dont les yeux

sont grands ouverts sur le monde, qui vivons ici, dans ce palais de

la justice qui est l'égout de la société, où viennent échouer toutes

les infamies, nous autres qui sommes les confidents de toutes les

hontes, les défenseurs dévoués de toutes les gredineries humaines,

les soutiens, pour ne pas dire souteneurs, de tous les drôles et de

toutes les drôlesses, depuis les princes jusqu'aux rôdeurs de barrière,

nous qui accueillons avec indulgence, avec complaisance, avec une

bienveillance souriante tous les coupables pour les défendre devant

vous, nous qui, si nous aimons vraiment notre métier, mesurons notre

sympathie d'avocat à la grandeur du forfait, nous ne pouvons plus avoir

l'âme respectueuse. Nous voyons trop ce fleuve de corruption qui va

des chefs du Pouvoir aux derniers des gueux, nous savons trop comment

tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend. Places,

fonctions, honneurs, brutalement en échange d'un peu d'or, adroitement

en échange de titres et de parts dans les entreprises industrielles,

ou plus simplement contre un baiser de femme. Notre devoir et notre

profession nous forcent à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde,

car tout le monde est suspect; et nous demeurons surpris quand nous

nous trouvons en face d'un homme qui a, comme l'assassin assis devant

vous, la religion du respect assez puissante pour en devenir un martyr.

Nous autres, messieurs, nous avons de l'honneur comme on a des soins

de propreté, par dégoût de la bassesse, par un sentiment de dignité

personnelle et d'orgueil; mais nous n'en portons pas au fond du cœur la

foi aveugle, innée, brutale, comme cet homme.

Laissez-moi vous raconter sa vie.

Il fut élevé, comme on élevait autrefois les enfants, en faisant deux

parts de tous les actes humains: ce qui est bien et ce qui est mal.

On lui montra le bien avec une autorité irrésistible qui le lui fit

distinguer du mal, comme on distingue le jour de la nuit. Son père

n'appartenait pas à la race des esprits supérieurs qui, regardant

de très haut, voient les sources des croyances et reconnaissent les

nécessités sociales d'où sont nées ces distinctions.

Il grandit donc, religieux et confiant, enthousiaste et borné.

A vingt-deux ans il se maria. On lui fit épouser une cousine, élevée

comme lui, simple comme lui, pure comme lui. Il eut cette chance

inestimable d'avoir pour compagne une honnête femme au cœur droit,

c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare et de plus respectable au monde.

Il avait pour sa mère la vénération qui entoure les mères dans les

familles patriarcales, ce culte profond qu'on réserve aux divinités. Il

reporta sur sa femme un peu de cette religion, à peine atténuée par les

familiarités conjugales. Et il vécut dans une ignorance absolue de la

fourberie, dans un état de droiture obstinée et de bonheur tranquille

qui fit de lui un être à part. Ne trompant personne, il ne soupçonnait

pas qu'on pût le tromper, lui.

Quelque temps avant son mariage, il était entré comme caissier chez M.

Langlais, assassiné par lui dernièrement.

Nous savons, messieurs les jurés, par les témoignages de Mme Langlais,

de son frère M. Perthuis, associé de son mari, de toute la famille et

de tous les employés supérieurs de cette banque, que Lougère fut un

employé modèle, comme probité, comme soumission, comme douceur, comme

déférence envers ses chefs et comme régularité.

On le traitait d'ailleurs avec la considération méritée par sa conduite

exemplaire. Il était habitué à cet hommage et à l'espèce de vénération

témoignée à Mme Lougère, dont l'éloge était sur toutes les bouches.

Elle mourut d'une fièvre typhoïde en quelques jours.

Il ressentit assurément une douleur profonde, mais une douleur froide

et calme de cœur méthodique. On vit seulement à sa pâleur et à

l'altération de ses traits jusqu'à quel point il avait été blessé.

Alors, messieurs, il se passa une chose bien naturelle.

Cet homme était marié depuis dix ans. Depuis dix ans il avait

l'habitude de sentir une femme près de lui, toujours. Il était

accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à

l'adieu du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de robe si cher

aux féminins, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle

qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins

lentes les heures. Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles

de la table peut-être, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et

qui nous deviennent peu à peu indispensables. Il ne pouvait plus vivre

seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il prit l'habitude

d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il

buvait un bock et restait là, immobile, suivant d'un œil distrait les

billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes,

écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses

voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois

une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle. Il finissait

souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. Mais il avait au fond

du cœur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un cœur et

d'une chair de femme; et, sans y songer, il se rapprochait un peu,

chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde,

attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme.

Bientôt ils causèrent, et il prit l'habitude, très douce pour lui,

de passer toutes ses soirées à ses côtés. Elle était gracieuse et

prévenante comme il convient dans ces commerces à sourires, et elle

s'amusait à renouveler sa consommation le plus souvent possible, ce

qui faisait aller les affaires. Mais chaque jour Lougère s'attachait

davantage à cette femme qu'il ne connaissait pas, dont il ignorait

toute l'existence et qu'il aima uniquement parce qu'il n'en voyait pas

d'autre.

La petite, qui était rusée, s'aperçut bientôt qu'elle pourrait tirer

parti de ce naïf et elle chercha quelle serait la meilleure façon de

l'exploiter. La plus fine assurément était de se faire épouser.

Elle y parvint sans aucune peine.

Ai-je besoin de vous dire, messieurs les jurés, que la conduite de

cette fille était des plus irrégulières et que le mariage, loin de

mettre un frein à ses écarts, sembla au contraire les rendre plus

éhontés?

Par un jeu naturel de l'astuce féminine, elle sembla prendre plaisir

à tromper cet honnête homme avec tous les employés de son bureau. Je

dis: avec tous. Nous avons des lettres, messieurs. Ce fut bientôt un

scandale public, que le mari seul, comme toujours, ignorait.

Enfin cette gueuse, dans un intérêt facile à concevoir, séduisit le

fils même du patron, jeune homme de dix-neuf ans, sur l'esprit et sur

les sens duquel elle eut bientôt une influence déplorable. M. Langlais,

qui avait jusque-là fermé les yeux par bonté, par amitié pour son

employé, ressentit en voyant son fils entre les mains, je devrais dire

entre les bras de cette dangereuse créature, une colère bien légitime.

Il eut le tort d'appeler immédiatement Lougère et de lui parler sous le

coup de son indignation paternelle.

Il ne me reste, messieurs, qu'à vous lire le récit du crime, fait par

les lèvres mêmes du moribond, et recueilli par l'instruction.

«Je venais d'apprendre que mon fils avait donné, la veille même, dix

mille francs à cette femme, et ma colère a été plus forte que ma

raison. Certes, je n'ai jamais soupçonné l'honorabilité de Lougère,

mais certains aveuglements sont plus dangereux que des fautes.

«Je le fis donc appeler près de moi et je lui dis que je me voyais

obligé de me priver de ses services.

«Il restait debout devant moi, effaré, ne comprenant pas. Il finit par

demander des explications avec une certaine vivacité.

«Je refusai de lui en donner, en affirmant que mes raisons

étaient d'ordre tout intime. Il crut alors que je le soupçonnais

d'indélicatesse, et, très pâle, m'adjura, me somma de m'expliquer.

Parti sur cette idée, il était fort et prenait le droit de parler haut.

«Comme je me taisais toujours, il m'injuria, m'insulta, arrivé à un tel

degré d'exaspération que je craignais des voies de fait.

«Or, soudain, sur un mot blessant qui m'atteignit en plein cœur, je lui

jetai à la face la vérité.

«Il demeura debout quelques secondes, me regardant avec des yeux

hagards; puis je le vis prendre sur mon bureau les longs ciseaux dont

je me sers pour émarger certains registres, puis je le vis tomber sur

moi le bras levé, et je sentis entrer quelque chose dans ma gorge, au

sommet de la poitrine, sans éprouver aucune douleur.»

Voici, messieurs les jurés, le simple récit de ce meurtre, que dire de

plus pour sa défense? Il a respecté sa seconde femme avec aveuglement

parce qu'il avait respecté la première avec raison.

Après une courte délibération, le prévenu fut acquitté.

_L'Assassin_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 1er novembre 1887.

LA MARTINE.

CELA lui était venu, un dimanche, après la messe. Il sortait de

l'église et suivait le chemin creux qui le reconduisait chez lui, quand

il se trouva derrière la Martine qui rentrait aussi chez elle.

Le père marchait à côté de sa fille, d'un pas important de fermier

riche. Dédaignant la blouse, il portait une sorte de veston de drap

gris et il était coiffé d'un chapeau melon à larges bords.

Elle, serrée dans un corset qu'elle ne laçait qu'une fois par semaine,

s'en allait droite, la taille étranglée, les épaules larges, les

hanches saillantes, en se dandinant un peu.

Coiffée d'un chapeau à fleurs confectionné par une modiste d'Yvetot,

elle montrait tout entière sa nuque forte, ronde, souple, où ses petits

cheveux follets voltigeaient, roussis par le grand air et le soleil.

Lui, Benoist, ne voyait que son dos; mais il connaissait bien le visage

qu'elle avait, sans qu'il l'eût cependant jamais remarqué plus que ça.

Et tout d'un coup, il se dit: «Nom d'un nom, c'est une belle fille tout

de même que la Martine.» Il la regardait aller, l'admirant brusquement,

se sentant pris d'un désir. Il n'avait point besoin de revoir la

figure, non. Il gardait les yeux plantés sur sa taille, se répétant à

lui-même, comme s'il eût parlé: «Nom d'un nom, c'est une belle fille.»

La Martine prit à droite pour entrer à «la Martinière», la ferme de son

père, Jean Martin; et elle se retourna en jetant un regard derrière

elle. Elle vit Benoist qui lui parut tout drôle. Elle cria: «Bonjour,

Benoist». Il répondit: «Bonjour, la Martine, bonjour, maît' Martin», et

il passa.

Quand il rentra chez lui, la soupe était sur la table. Il s'assit en

face de sa mère, à côté du valet et du goujat, tandis que la servante

allait tirer le cidre.

Il mangea quelques cuillerées, puis repoussa son assiette. La mère

demanda:

--C'est-i que t'es indispos?

Il répondit:

--Non, c'est comme une bouillie que j'aurais dans l' vente et qui m'ôte

la faim.

Il regardait les autres manger, tout en coupant de temps à autre une

bouchée de pain qu'il portait lentement à ses lèvres et mastiquait

longtemps. Il pensait à la Martine: «C'est tout de même une belle

fille.» Et dire qu'il ne s'en était pas aperçu jusque-là, et que ça lui

venait comme ça, tout d'un coup, et si fort qu'il n'en mangeait plus.

Il ne toucha guère au ragoût. Sa mère disait:

--Allons, Benoist, efforce té un p'tieu; c'est d' la côte de mouton, ça

te fera du bien. Quand on n'a point d'appétit, faut s'efforcer.

Il avalait quelque morceau, puis repoussait encore son assiette;--non,

ça ne se passait point, décidément.

Sur la relevée, il alla faire un tour aux terres et donna congé au

goujat, promettant de remuer les bêtes en passant.

La campagne était vide, vu le jour de repos. De place en place, dans un

champ de trèfle, des vaches écroulées lourdement, le ventre répandu,

ruminaient sous le grand soleil. Des charrues dételées attendaient au

coin d'un labouré; et les terres retournées, prêtes pour la semence,

développaient leurs larges carrés bruns au milieu de pièces jaunes où

pourrissait le pied court des blés et des avoines fauchés depuis peu.

Un vent d'automne un peu sec passait sur la plaine, annonçant une

soirée fraîche après le coucher du soleil. Benoist s'assit sur un

fossé, mit son chapeau sur ses genoux, comme s'il eût eu besoin de

garder la tête à l'air, et il prononça tout haut, dans le silence de la

campagne: «Pour une belle fille, c'est une belle fille.»

Il y pensa encore le soir, dans son lit, et le lendemain en s'éveillant.

Il n'était pas triste, il n'était pas mécontent; il n'eût pu dire

ce qu'il avait. C'était quelque chose qui le tenait, quelque chose

d'accroché dans son âme, une idée qui ne s'en allait pas et qui lui

faisait au cœur une espèce de chatouillement. Parfois une grosse mouche

se trouve enfermée dans une chambre. On l'entend voler en ronflant, et

ce bruit vous obsède, vous irrite. Soudain elle s'arrête; on l'oublie;

mais tout à coup elle repart, vous forçant à relever la tête. On ne

peut ni la prendre, ni la chasser, ni la tuer, ni la faire rester en

place. A peine posée, elle se remet à bourdonner.

Or le souvenir de la Martine s'agitait dans l'esprit de Benoist comme

une mouche emprisonnée.

Puis un désir le prit de la revoir, et il passa plusieurs fois devant

la Martinière. Il l'aperçut enfin étendant du linge sur une corde,

entre deux pommiers.

Il faisait chaud; elle n'avait gardé qu'une courte jupe, et sa seule

chemise sur sa peau dessinait bien ses reins cambrés quand elle levait

les bras pour accrocher ses serviettes.

Il resta blotti contre le fossé pendant plus d'une heure, même après

qu'elle fut partie. Il s'en revint plus hanté encore qu'auparavant.

Pendant un mois, il eut l'esprit plein d'elle, il tressaillait quand on

la nommait devant lui. Il ne mangeait plus, il avait chaque nuit des

sueurs qui l'empêchaient de dormir.

Le dimanche, à la messe, il ne la quittait pas des yeux. Elle s'en

aperçut et lui fit des sourires, flattée d'être appréciée ainsi.

Or, un soir, tout à coup, il la rencontra dans un chemin. Elle

s'arrêta en le voyant venir. Alors il marcha droit sur elle, suffoqué

par la peur et le saisissement, mais aussi résolu à lui parler. Il

commença en bredouillant:

--Voyez-vous, la Martine, ça ne peut plus durer comme ça.

Elle répondit, comme en se moquant de lui:

--Qu'est-ce qui ne peut plus durer, Benoist?

Il reprit:

--Que je pense à vous tant qu'il y a d'heures au jour.

Elle posa ses poings sur ses hanches:

--C'est pas moi qui vous force.

Il balbutia:

--Oui, c'est vous; je n'ai plus ni sommeil, ni repos, ni faim, ni rien.

Elle prononça très bas:

--Qu'est-ce qu'il faut, alors, pour vous guérir de ça?

Il resta saisi, les bras ballants, les yeux ronds, la bouche ouverte.

Elle lui tapa un grand coup de main dans l'estomac et s'enfuit en

courant.

A partir de ce jour, ils se rencontrèrent le long des fossés, dans

les chemins creux, ou bien, au jour tombant, au bord d'un champ, alors

qu'il rentrait avec ses chevaux et qu'elle ramenait ses vaches à

l'étable.

Il se sentait porté, jeté vers elle par un grand élan de son cœur et

de son corps. Il aurait voulu l'étreindre, l'étrangler, la manger,

la faire entrer en lui. Et il avait des frémissements d'impuissance,

d'impatience, de rage, de ce qu'elle n'était point à lui complètement,

comme s'ils n'eussent fait qu'un seul être.

On en jasait dans le pays. On les disait promis l'un à l'autre. Il lui

avait demandé, d'ailleurs, si elle voulait être sa femme, et elle lui

avait répondu: «Oui.»

Ils attendaient une occasion pour en parler à leurs parents.

Or, brusquement, elle ne vint plus aux heures de rencontre. Il ne

l'apercevait même point en rôdant autour de la ferme. Il ne pouvait que

l'entrevoir à la messe le dimanche. Et, justement un dimanche, après le

prône, le curé annonça du haut de la chaire qu'il y avait promesse de

mariage entre Victoire-Adélaïde Martin et Joséphin-Isidore Vallin.

Benoist sentit quelque chose dans ses mains, comme si on en avait

enlevé le sang. Ses oreilles bourdonnaient; il n'entendait plus rien,

et il s'aperçut au bout de quelque temps qu'il pleurait dans son livre

de messe.

Pendant un mois il garda la chambre. Puis il se remit au travail.

Mais il n'était point guéri et il y pensait toujours. Il évitait de

passer par les chemins qui contournaient sa demeure, pour ne point même

apercevoir les arbres de sa cour, ce qui le forçait à un grand circuit

qu'il faisait matin et soir.

Elle était mariée maintenant avec Vallin, le plus riche fermier du

canton. Benoist et lui ne se parlaient plus, bien qu'ils fussent

camarades depuis l'enfance.

Or, un soir, comme Benoist passait devant la mairie, il apprit qu'elle

était grosse. Au lieu d'en ressentir une grande douleur, il en éprouva

au contraire une espèce de soulagement. C'était fini, maintenant, bien

fini. Ils étaient plus séparés par cela que par le mariage. Vraiment,

il aimait mieux ça.

Des mois passèrent, encore des mois. Il l'apercevait quelquefois, s'en

allant au village de sa démarche alourdie. Elle devenait rouge en le

voyant, baissait la tête et hâtait le pas. Et lui se détournait de sa

route pour ne la point croiser et rencontrer ses yeux.

Mais il songeait avec terreur qu'il pouvait au premier matin se trouver

face à face avec elle et contraint de lui parler. Que lui dirait-il

maintenant, après tout ce qu'il lui avait dit autrefois en lui tenant

les mains et lui baisant les cheveux auprès des joues? Il pensait

souvent encore à leurs rendez-vous le long des fossés. C'était vilain

ce qu'elle avait fait, après tant de promesses.

Peu à peu, cependant, le chagrin s'en allait de son cœur; il n'y

restait plus que de la tristesse. Et, un jour, pour la première fois,

il reprit son ancien chemin contre la ferme qu'elle habitait. Il

regardait de loin le toit de la maison. C'était là dedans! là dedans

qu'elle vivait avec un autre! Les pommiers étaient en fleur, les coqs

chantaient sur le fumier. Toute la demeure semblait vide, les gens

étant partis aux champs pour les travaux printaniers. Il s'arrêta près

de la barrière et regarda dans la cour. Le chien dormait devant sa

niche, trois veaux s'en allaient d'un pas lent, l'un derrière l'autre,

vers la mare. Un gros dindon faisait la roue devant la porte, en

paradant devant les poules avec des manières de chanteur en scène.

Benoist s'appuya contre le pilier et il se sentit soudain repris par

une grosse envie de pleurer. Mais, tout à coup, il entendit un cri,

un grand cri d'appel qui sortait de la maison. Il demeura éperdu, les

mains crispées sur les barres de bois, écoutant toujours. Un autre

cri, prolongé, déchirant, lui entra dans les oreilles, dans l'âme

et dans la chair. C'était elle qui criait comme ça! Il s'élança,

traversa la prairie, poussa la porte et il la vit, étendue par terre,

crispée, la figure livide, les yeux hagards, saisie par les douleurs de

l'enfantement.

Alors il resta debout, plus pâle et plus tremblant qu'elle, balbutiant:

--Me v'là, me v'là, la Martine.

Elle répondit, en haletant:

--Oh! ne me quittez point, ne me quittez point, Benoist.

Il la regardait, ne sachant plus que dire, que faire. Elle se remit à

crier:

--Oh! oh! ça me déchire! Oh! Benoist?

Et elle se tordait affreusement.

Soudain, un besoin furieux envahit Benoist de la secourir, de

l'apaiser, d'ôter son mal. Il se pencha, la prit, l'enleva, la porta

sur son lit; et, pendant qu'elle geignait toujours, il la dévêtit,

enlevant son caraco, sa robe, sa jupe. Elle se mordait les poings pour

ne point crier. Alors il fit comme il avait coutume de faire aux bêtes,

aux vaches, aux brebis, aux juments: il l'aida et il reçut dans ses

mains un gros enfant qui geignait.

Il l'essuya, l'enveloppa d'un torchon qui séchait devant le feu et

le posa sur un tas de linge à repasser demeuré sur la table; puis il

revint à la mère.

Il la mit de nouveau par terre, changea le lit, la recoucha. Elle

balbutiait: «Merci, Benoist, t'es un brave cœur.» Et elle pleurait un

peu, comme si un regret l'eût envahie.

Lui, il ne l'aimait plus, plus du tout. C'était fini. Pourquoi?

Comment? Il n'eût pas su le dire. Ce qui venait de se passer l'avait

guéri mieux que n'auraient fait dix ans d'absence.

Elle demanda, épuisée et palpitante:

--Qué que c'est?

Il répondit d'une voix calme:

--C'est une fille qu'est bien avenante.

Ils se turent de nouveau. Au bout de quelques secondes, la mère, d'une

voix faible, prononça:

--Montre-la-moi, Benoist.

Il alla chercher la petite et il la présentait comme s'il eût tenu le

pain bénit, quand la porte s'ouvrit et Isidore Vallin parut.

Il ne comprit point d'abord; puis, soudain, il devina.

Benoist, consterné, balbutiait:

--J' passais, je passais comme ça, quand j'ai entendu qu'elle criait et

j' suis v'nu... v'là t' n'éfant, Vallin!

Alors le mari, les larmes aux yeux, fit un pas, prit le frêle moutard

que lui tendait l'autre, l'embrassa, demeura quelques secondes

suffoqué, reposa l'enfant sur le lit, et présentant à Benoist ses deux

mains:

--Tope là, tope là, Benoist, maintenant, entre nous, vois-tu, tout

est dit. Si tu veux, j' s'rons une paire d'amis, mais là, une paire

d'amis!...

Et Benoist répondit:

--J' veux bien, pour sûr, j' veux bien.

_La Martine_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 11 septembre 1883,

sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

UNE SOIRÉE.

LE maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission

pour les passer chez sa sœur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison

à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa

famille, avait écrit à sa sœur qu'il pourrait lui consacrer une semaine

de liberté. Ce n'est point qu'il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite

femme moralisante, dévote, et toujours irritée; mais il avait besoin

d'argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents,

les Padoie étaient les seuls qu'il n'eût jamais rançonnés.

Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant

des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et

ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie,

ancien employé des finances, qui venait d'être nommé receveur des

contributions à Vannes.

Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la

maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de

discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur

sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers,

murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit

et recommença sa discussion.

Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne

comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres

parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait

comprendre personne.

Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant:

«Quel crétin!» Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était

grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui

faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d'un bonnet de

velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il

faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou

se répétait: «Quel crétin!»

Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas

de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de

ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant,

plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du

haut de son ignorance. Quand il avait dit: «Nom d'un chien, quelle

fête!» il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût

capable son esprit.

Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda:

--Vous allez bien?

--Pas mal, comme vous voyez. Et vous?

--Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à nous venir voir.

--Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais vous savez, dans le métier

militaire, on n'a pas grande liberté.

--Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est très aimable.

--Et Joséphine va bien?

--Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.

--Où est-elle donc?

--Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici;

c'est une ville très comme il faut.

--Je m'en doute.

Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère

sans empressement, lui tendit la joue et demanda:

--Il y a longtemps que tu es ici?

--Non, à peine une demi-heure.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 4 / 9 段