Alors la scène arriva, la scène odieuse, imbécile, avec les reproches

inattendus, les récriminations intempestives, puis les larmes. Tout

y passa. Ils rentrèrent. Il l'avait laissée aller, sans répliquer,

engourdi par cette soirée divine, et atterré par cet orage de sottises.

Trois mois plus tard, il se débattait éperdument dans ces liens

invincibles et invisibles, dont une habitude pareille enlace notre vie.

Elle le tenait, l'opprimait, le martyrisait. Ils se querellaient du

matin au soir, s'injuriaient et se battaient.

A la fin, il voulut en finir, rompre à tout prix. Il vendit toutes ses

toiles, emprunta de l'argent aux amis, réalisa vingt mille francs (il

était encore peu connu) et il les laissa un matin sur la cheminée avec

une lettre d'adieu.

Il vint se réfugier chez moi.

Vers trois heures de l'après-midi, on sonna. J'allai ouvrir. Une femme

me sauta au visage, me bouscula, entra et pénétra dans mon atelier:

c'était elle.

Il s'était levé en la voyant paraître.

Elle lui jeta aux pieds l'enveloppe contenant les billets de banque,

avec un geste vraiment noble, et, d'une voix brève:

--Voici votre argent. Je n'en veux pas.

Elle était fort pâle, tremblante, prête assurément à toutes les

folies. Quant à lui, je le voyais pâlir aussi, pâlir de colère et

d'exaspération, prêt, peut-être, à toutes les violences.

Il demanda:

--Qu'est-ce que vous voulez?

Elle répondit:

--Je ne veux pas être traitée comme une fille. Vous m'avez implorée,

vous m'avez prise. Je ne vous demandais rien. Gardez-moi!

Il frappa du pied:

--Non, c'est trop fort! Si tu crois que tu vas...

Je lui avais saisi le bras.

--Tais-toi, Jean. Laisse-moi faire.

J'allai vers elle, et doucement, peu à peu, je lui parlai raison, je

vidai le sac des arguments qu'on emploie en pareille circonstance. Elle

m'écoutait, immobile, l'œil fixe, obstinée et muette.

A la fin, ne sachant plus que dire, et voyant que la scène allait mal

finir, je m'avisai d'un dernier moyen. Je prononçai:

--Il t'aime toujours, ma petite; mais sa famille veut le marier, et tu

comprends!...

Elle eut un sursaut:

--Ah!... ah!... je comprends alors...

Et, se tournant vers lui:

--Tu vas... tu vas... te marier?

Il répondit carrément:

--Oui.

Elle fit un pas:

--Si tu te maries, je me tue... tu entends.

Il prononça en haussant les épaules:

--Eh bien... tue-toi!

Elle articula deux ou trois fois, la gorge serrée par une angoisse

effroyable:

--Tu dis?... tu dis?... tu dis?... répète!

Il répéta:

--Eh bien, tue-toi, si cela te fait plaisir!

Elle reprit, toujours effrayante de pâleur:

--Il ne faudrait pas m'en défier. Je me jetterais par la fenêtre.

Il se mit à rire, s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit, et, saluant comme

une personne qui fait des cérémonies pour ne point passer la première:

--Voici la route. Après vous!

Elle le regarda une seconde d'un œil fixe, terrible, affolé; puis,

prenant son élan comme pour sauter une haie dans les champs, elle passa

devant moi, devant lui, franchit la balustrade et disparut...

Je n'oublierai jamais l'effet que me fit cette fenêtre ouverte, après

l'avoir vu traverser par ce corps qui tombait; elle me parut en une

seconde grande comme le ciel et vide comme l'espace. Et je reculai

instinctivement, n'osant pas regarder, comme si j'allais tomber

moi-même.

Jean, éperdu, ne faisait pas un geste.

On rapporta la pauvre fille avec les deux jambes brisées. Elle ne

marchera plus jamais.

Son amant, fou de remords et peut-être aussi touché de reconnaissance,

l'a reprise et épousée.

Voilà, mon cher.

Le soir venait. La jeune femme, ayant froid, voulut partir; et le

domestique se remit à rouler vers le village la petite voiture

d'invalide. Le peintre marchait à côté de sa femme, sans qu'ils eussent

échangé un mot, depuis une heure.

_Le Modèle_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 17 décembre 1883.

LA BARONNE.

TU pourras voir là des bibelots intéressants, me dit mon ami Boisrené,

viens avec moi.

Il m'emmena donc au premier étage d'une belle maison, dans une grande

rue de Paris. Nous fûmes reçus par un homme fort bien, de manières

parfaites, qui nous promena de pièce en pièce en nous montrant des

objets rares dont il disait le prix avec négligence. Les grosses

sommes, dix, vingt, trente, cinquante mille francs, sortaient de ses

lèvres avec tant de grâce et de facilité qu'on ne pouvait douter que

des millions ne fussent enfermés dans le coffre-fort de ce marchand

homme du monde.

Je le connaissais de renom depuis longtemps. Fort adroit, fort souple,

fort intelligent, il servait d'intermédiaire pour toutes sortes de

transactions. En relations avec tous les amateurs les plus riches de

Paris, et même de l'Europe et de l'Amérique, sachant leurs goûts, leurs

préférences du moment, il les prévenait par un mot ou par une dépêche,

s'ils habitaient une ville lointaine, dès qu'il connaissait un objet à

vendre pouvant leur convenir.

Des hommes de la meilleure société avaient eu recours à lui aux heures

d'embarras, soit pour trouver de l'argent de jeu, soit pour payer

une dette, soit pour vendre un tableau, un bijou de famille, une

tapisserie, voire même un cheval ou une propriété dans les jours de

crise aiguë.

On prétendait qu'il ne refusait jamais ses services quand il prévoyait

un espoir de gain.

Boisrené semblait intime avec ce curieux marchand. Ils avaient dû

traiter ensemble plus d'une affaire. Moi je regardais l'homme avec

beaucoup d'intérêt.

Il était grand, mince, chauve, fort élégant. Sa voix douce, insinuante,

avait un charme particulier, un charme tentateur qui donnait aux

choses une valeur spéciale. Quand il tenait un bibelot en ses doigts,

il le tournait, le retournait, le regardait avec tant d'adresse, de

souplesse, d'élégance et de sympathie que l'objet paraissait aussitôt

embelli, transformé par son toucher et par son regard. Et on l'estimait

immédiatement beaucoup plus cher qu'avant d'avoir passé de la vitrine

entre ses mains.

--Et votre Christ, dit Boisrené, ce beau Christ de la Renaissance que

vous m'avez montré l'an dernier?

L'homme sourit et répondit:

--Il est vendu, et d'une façon fort bizarre. En voici une histoire

parisienne, par exemple. Voulez-vous que je vous la dise?

--Mais oui.

--Vous connaissez la baronne Samoris?

--Oui et non. Je l'ai vue une fois, mais je sais ce que c'est!

--Vous le savez... tout à fait?

--Oui.

--Voulez-vous me le dire, afin que je voie si vous ne vous trompez

point?

--Très volontiers. Mme Samoris est une femme du monde qui a une fille

sans qu'on ait jamais connu son mari. En tout cas, si elle n'a pas eu

de mari, elle a des amants d'une façon discrète, car on la reçoit dans

une certaine société tolérante ou aveugle.

Elle fréquente l'église, reçoit les sacrements avec recueillement, de

façon à ce qu'on le sache, et ne se compromet jamais. Elle espère que

sa fille fera un beau mariage. Est-ce cela?

--Oui, mais je complète vos renseignements: c'est une femme entretenue

qui se fait respecter de ses amants plus que si elle ne couchait pas

avec eux. C'est là un rare mérite; car, de cette façon, on obtient ce

qu'on veut d'un homme. Celui qu'elle a choisi, sans qu'il s'en doute,

lui fait la cour longtemps, la désire avec crainte, la sollicite avec

pudeur, l'obtient avec étonnement et la possède avec considération. Il

ne s'aperçoit point qu'il la paye, tant elle s'y prend avec tact; et

elle maintient leurs relations sur un tel ton de réserve, de dignité,

de comme il faut, qu'en sortant de son lit il souffletterait l'homme

capable de suspecter la vertu de sa maîtresse. Et cela de la meilleure

foi du monde.

J'ai rendu à cette femme, à plusieurs reprises, quelques services. Et

elle n'a point de secrets pour moi.

Or, dans les premiers jours de janvier, elle est venue me trouver pour

m'emprunter trente mille francs. Je ne les lui ai point prêtés, bien

entendu; mais comme je désirais l'obliger, je l'ai priée de m'exposer

très complètement sa situation afin de voir ce que je pourrais faire

pour elle.

Elle me dit les choses avec de telles précautions de langage qu'elle

ne m'aurait pas conté plus délicatement la première communion de sa

fillette. Je compris enfin que les temps étaient durs et qu'elle se

trouvait sans un sou.

La crise commerciale, les inquiétudes politiques que le gouvernement

actuel semble entretenir à plaisir, les bruits de guerre, la gêne

générale avaient rendu l'argent hésitant, même entre les mains des

amoureux. Et puis elle ne pouvait, cette honnête femme, se donner au

premier venu.

Il lui fallait un homme du monde, du meilleur monde, qui consolidât

sa réputation tout en fournissant aux besoins quotidiens. Un viveur,

même très riche, l'eût compromise à tout jamais et rendu problématique

le mariage de sa fille. Elle ne pouvait non plus songer aux agences

galantes, aux intermédiaires déshonorants qui auraient pu, pour

quelque temps, la tirer d'embarras.

Or elle devait soutenir son train de maison, continuer à recevoir à

portes ouvertes pour ne point perdre l'espérance de trouver, dans le

nombre des visiteurs, l'ami discret et distingué qu'elle attendait,

qu'elle choisirait.

Moi je lui fis observer que mes trente mille francs avaient peu de

chance de me revenir; car, lorsqu'elle les aurait mangés, il faudrait

qu'elle en obtînt, d'un seul coup, au moins soixante mille pour m'en

rendre la moitié.

Elle semblait désolée en m'écoutant. Et je ne savais qu'inventer quand

une idée, une idée vraiment géniale, me traversa l'esprit.

Je venais d'acheter ce Christ de la Renaissance que je vous ai montré,

une admirable pièce, la plus belle, dans ce style, que j'aie jamais vue.

--Ma chère amie, lui dis-je, je vais faire porter chez vous cet

ivoire-là. Vous inventerez une histoire ingénieuse, touchante,

poétique, ce que vous voudrez, pour expliquer votre désir de vous en

défaire. C'est, bien entendu, un souvenir de famille hérité de votre

père.

Moi, je vous enverrai des amateurs, et je vous en amènerai moi-même.

Le reste vous regarde. Je vous ferai connaître leur situation par un

mot la veille. Ce Christ-là vaut cinquante mille francs; mais je le

laisserais à trente mille. La différence sera pour vous.

Elle réfléchit quelques instants d'un air profond et répondit: «Oui,

c'est peut-être une bonne idée. Je vous remercie beaucoup.»

Le lendemain, j'avais fait porter mon Christ chez elle, et le soir même

je lui envoyais le baron de Saint-Hospital.

Pendant trois mois je lui adressai des clients, tout ce que j'ai de

mieux, de plus posé dans mes relations d'affaires. Mais je n'entendais

plus parler d'elle.

Or, ayant reçu la visite d'un étranger qui parlait fort mal le

français, je me décidai à le présenter moi-même chez la Samoris, pour

voir.

Un valet de pied tout en noir nous reçut et nous fit entrer dans un

joli salon, sombre, meublé avec goût, où nous attendîmes quelques

minutes. Elle apparut, charmante, me tendit la main, nous fit asseoir;

et quand je lui eus expliqué le motif de ma visite, elle sonna.

Le valet de pied reparut.

--Voyez, dit-elle, si Mlle Isabelle peut laisser entrer dans sa

chapelle.

La jeune fille apporta elle-même la réponse. Elle avait quinze ans, un

air modeste et bon, toute la fraîcheur de sa jeunesse.

Elle voulait nous guider elle-même dans sa chapelle.

C'était une sorte de boudoir pieux où brûlait une lampe d'argent devant

le Christ, mon Christ, couché sur un lit de velours noir. La mise en

scène était charmante et fort habile.

L'enfant fit le signe de la croix, puis nous dit: «Regardez, messieurs,

est-il beau?»

Je pris l'objet, je l'examinai et je le déclarai remarquable.

L'étranger aussi le considéra, mais il semblait beaucoup plus occupé

par les deux femmes que par le Christ.

On sentait bon dans leur logis, on sentait l'encens, les fleurs et

les parfums. On s'y trouvait bien. C'était là vraiment une demeure

confortable qui invitait à rester.

Quand nous fûmes rentrés dans le salon, j'abordai, avec réserve et

délicatesse, la question de prix. Mme Samoris demanda, en baissant les

yeux, cinquante mille francs.

Puis elle ajouta: «Si vous désiriez le revoir, monsieur, je ne sors

guère avant trois heures; et on me trouve tous les jours.»

Dans la rue, l'étranger me demanda des détails sur la baronne qu'il

avait trouvée exquise. Mais je n'entendis plus parler de lui ni d'elle.

Trois mois encore se passèrent.

Un matin, voici quinze jours à peine, elle arriva chez moi à l'heure du

déjeuner, et posant un portefeuille entre mes mains: «Mon cher, vous

êtes un ange. Voici cinquante mille francs; c'est moi qui achète votre

Christ, et je le paye vingt mille francs de plus que le prix convenu,

à la condition que vous m'enverrez toujours... toujours des clients...

car il est encore à vendre... mon Christ...

........................................................................

_La Baronne_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 mai 1887.

UNE VENTE.

LES nommés Brument (Césaire-Isidore) et Cornu (Prosper-Napoléon)

comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine-Inférieure sous

l'inculpation de tentative d'assassinat, par immersion, sur la femme

Brument, épouse légitime du premier des prévenus.

Les deux accusés sont assis côte à côte sur le banc traditionnel. Ce

sont deux paysans. Le premier est petit, gros, avec des bras courts,

des jambes courtes et une tête ronde, rouge, bourgeonnante, plantée

directement sur le torse, rond aussi, court aussi, sans une apparence

de cou. Il est éleveur de porcs et demeure à Cacheville-la-Goupil,

canton de Criquetot.

Cornu (Prosper-Napoléon) est maigre, de taille moyenne, avec des bras

démesurés. Il a la tête de travers, la mâchoire torse et il louche. Une

blouse bleue, longue comme une chemise, lui tombe aux genoux, et ses

cheveux jaunes, rares et collés sur le crâne, donnent à sa figure un

air usé, un air sale, un air abîmé tout à fait affreux. On l'a surnommé

«le curé» parce qu'il sait imiter dans la perfection les chants

d'église et même le bruit du serpent. Ce talent attire en son café, car

il est cabaretier à Criquetot, un grand nombre de clients qui préfèrent

la «messe à Cornu» à la messe au bon Dieu.

Mme Brument, assise au banc des témoins, est une maigre paysanne qui

semble toujours endormie. Elle demeure immobile, les mains croisées sur

ses genoux, le regard fixe, l'air stupide.

Le président continue l'interrogatoire:

--Ainsi donc, femme Brument, ils sont entrés dans votre maison et ils

vous ont jetée dans un baril plein d'eau. Dites-nous les faits par le

détail. Levez-vous.

Elle se lève. Elle semble haute comme un mât avec son bonnet qui la

coiffe d'une calotte blanche. Elle s'explique d'une voix traînante:

--J'écossais d'z'haricots. V'là qu'ils entrent. Je m' dis «qué qu'ils

ont. Ils sont pas naturels, ils sont malicieux». Ils me guettaient

comme ça, de travers, surtout Cornu, vu qu'il louche. J'aime point à

les voir ensemble, car c'est deux pas grand'chose en société. J' leur

dis: «Qué qu' vous m' voulez?» Ils répondent point. J'avais quasiment

une méfiance...

Le prévenu Brument interrompt avec vivacité la déposition et déclare:

--J'étais bu.

Alors Cornu, se tournant vers son complice, prononce d'une voix

profonde comme une note d'orgue:

--Dis qu' j'étions bus tous deux et tu n' mentiras point.

LE PRÉSIDENT, avec sévérité.--Vous voulez dire que vous étiez ivres?

BRUMENT.--Ça n' se demande pas.

CORNU.--Ça peut arriver à tout l' monde.

LE PRÉSIDENT, à la victime.--Continuez votre déposition, femme Brument.

--Donc, v'là Brument qui m' dit: «Veux-tu gagner cent sous?» Oui, que

j' dis, vu qu' cent sous, ça s' trouve point dans l' pas d'un cheval.

Alors i m' dit: «Ouvre l'œil et fais comme mé», et le v'là qui s'en va

quérir l' grand baril défoncé qu'est sous la gouttière du coin; et pi

qu'il le renverse, et pis qu'il l'apporte dans ma cuisine, et pi qu'il

le plante droit au milieu, et pi qu'il me dit: «Va quérir d' l'iau

jusqu'à tant qu'il sera plein.»

Donc me v'là que j' vas à la mare avec deux siaux et qu' j'apporte de

l'iau, et pi encore de l'iau pendant ben une heure, vu que çu baril il

était grand comme une cuve, sauf vot' respect, m'sieu l' président.

Pendant çu temps-là, Brument et Cornu ils buvaient un coup, et pi

encore un coup, et pi encore un coup. Ils se complétaient de compagnie

que je leur dis: «C'est vous qu'êtes pleins, pu pleins qu' çu baril.»

Et v'là Brument qui m' répond: «Ne te tracasse point, va ton train, ton

tour viendra, chacun son comptant.» Mé je m'occupe point d' son propos,

vu qu'il était bu.

Quand l' baril fut empli rasibus, j' dis:

V'là, c'est fait.

Et v'là Cornu qui m' donne cent sous. Pas Brument, Cornu; c'est Cornu

qui m' les a donnés. Et Brument m' dit:

--Veux-tu gagner encore cent sous?

--Oui, que j' dis, vu que j' suis pas accoutumée à des étrennes comme

ça.

Alors il me dit:

--Débille té.

--Que j' me débille?

--Oui, qu'il m' dit.

--Jusqu'où qu' tu veux que j' me débille?

Il me dit:

--Si ça te dérange, garde ta chemise, ça ne nous oppose point.

Cent sous, c'est cent sous, v'là que je m' débille, mais qu' ça ne

m'allait point de m' débiller d'vant ces deux propre-à-rien. J'ôte ma

coiffe, et pi mon caraco, et pi ma jupe, et pi mes sabots. Brument m'

dit: «Garde tes bas itou; j' sommes bons enfants.»

Et Cornu qui réplique: «J' sommes bons enfants.»

Donc me v'là quasiment comme not' mère Ève. Et qu'ils se lèvent, qu'ils

ne tenaient pu debout, tant ils étaient bus, sauf vot' respect, m'sieu

l' président.

Je m' dis: «Qué qui manigancent?»

Et Brument dit: «Ça y est?»

Cornu dit: «Ça y est!»

Et v'là qu'ils me prennent, Brument par la tête et Cornu par les pieds,

comme on prendrait, comme qui dirait un drap de lessive. Mé, v'là que

j' gueule.

Et Brument m' dit: «Tais-té, misère.»

Et qu'ils me lèvent au-dessus d' leurs bras, et qu'ils me piquent dans

le baril qu'était plein d'iau, que je n'ai eu une révolution des sangs,

une glaçure jusqu'aux boyaux.

Et Brument dit:

--Rien que ça?

Cornu dit:

--Rien de pu.

Brument dit:

--La tête y est point, ça compte.

Cornu dit:

--Mets-y la tête.

Et v'là Brument qui m' pousse la tête quasiment pour me néyer, que

l'iau me faufilait dans l' nez, que j' véyais déjà l' Paradis. Et v'là

qu'il pousse. Et j' disparais.

Et pi qu'il aura eu eune peurance. Il me tire de là et il me dit: «Va

vite te sécher, carcasse.»

Mé, je m'ensauve, et j' m'en vas courant chez m'sieu l' curé qui m'

prête une jupe d' sa servante, vu qu' j'étais en naturel, et i va

quérir maît' Chicot l' garde champêtre qui s'en va ta Criquetot quérir

les gendarmes qui vont ta la maison m'accompagnant.

V'là que j' trouvons Brument et Cornu qui s' tapaient comme deux

béliers.

Brument gueulait: «Pas vrai, j' te dis qu'y en a t'au moins un mètre

cube. C'est l' moyen qu'est pas bon.»

Cornu gueulait: «Quatre siaux, ça fait pas quasiment un demi-mètre

cube. T'as pas ta répliquer, ça y est.»

Le brigadier leur y met la main sur le poil. J'ai pu rien.

Elle s'assit. Le public riait. Les jurés stupéfaits se regardaient. Le

président prononça:

--Prévenu Cornu, vous paraissez être l'instigateur de cette infâme

machination. Expliquez-vous?

Et Cornu, à son tour, se leva:

--Mon président, j'étions bus.

Le président répliqua gravement:

--Je le sais. Continuez!

--J'y vas. Donc, Brument vint à mon établissement vers les neuf

heures, et il se fit servir deux fil-en-dix, et il me dit: «Y en a pour

toi, Cornu.» Et je m'assieds vis-à-vis, et je bois, et par politesse,

j'en offre un autre. Alors, il a réitéré, et moi aussi, si bien que de

fil en fil, vers midi, nous étions toisés.

Alors Brument se met à pleurer; ça m'attendrit. Je lui demande ce qu'il

a. Il me dit: «Il me faut mille francs pour jeudi.» Là-dessus, je

deviens froid, vous comprenez. Et il me propose à brûle tout le foin:

«J' te vends ma femme.»

J'étais bu, et j' suis veuf. Vous comprenez, ça me remue. Je ne la

connaissais point, sa femme; mais une femme, c'est une femme, n'est-ce

pas? Je lui demande: «Combien ça que tu me la vends?»

Il réfléchit ou bien il fait semblant. Quand on est bu, on n'est pas

clair, et il me répond: «Je te la vends au mètre cube.»

Moi, ça n' m'étonne pas, vu que j'étais autant bu que lui, et que le

mètre cube ça me connaît dans mon métier. Ça fait mille litres, ça

m'allait.

Seulement, le prix restait à débattre. Tout dépend de la qualité. Je

lui dis: «Combien ça, le mètre cube?»

Il me répond:

--Deux mille francs.

Je fais un saut comme un lapin, et puis je réfléchis qu'une femme ça

ne doit pas mesurer plus de trois cents litres. J' dis tout de même:

«C'est trop cher.»

Il répond:

--J' peux pas à moins. J'y perdrais.

Vous comprenez: on n'est pas marchand de cochons pour rien. On connaît

son métier. Mais s'il est ficelle, le vendeux de lard, moi je suis

fil, vu que j'en vends. Ah! ah! ah! Donc je lui dis: «Si elle était

neuve, j' dis pas; mais a t'as servi, pas vrai, donc c'est du r'tour.

J' t'en donne quinze cents francs l' mètre cube, pas un sou de plus. Ça

va-t-il?»

Il répond:

--Ça va. Tope là!

J' tope et nous v'là partis, bras dessus, bras dessous. Faut bien qu'on

s'entr'aide dans la vie.

Mais eune peur me vint: «Comment qu' tu vas la litrer à moins d' la

mettre en liquide?»

Alors i m'explique son idée, pas sans peine, vu qu'il était bu. Il

me dit: «J' prends un baril, j' l'emplis d'eau _rasibus_. Je la mets

d'dans. Tout ce qui sortira d'eau, je l' mesurerons, ça fait l'

compte.»

Je lui dis:

--C'est vu, c'est compris. Mais c' t'eau qui sortira, a coulera;

comment que tu feras pour la reprendre?

Alors i me traite d'andouille, et il m'explique qu'il n'y aura qu'à

remplir le baril du déficit une fois qu' sa femme en sera partie. Tout

ce qu'on remettra d'eau, ça f'ra la mesure. Je suppose dix seaux: ça

donne un mètre cube. Il n'est pas bête tout de même quand il est bu,

c'te rosse-là!

Bref, nous v'là chez lui, et j' contemple la particulière. Pour une

belle femme, c'est pas une belle femme. Tout le monde peut le voir,

vu que la v'là. Je me dis: «J' suis r'fait, n'importe, ça compte;

belle ou laide, ça fait pas moins le même usage, pas vrai, monsieur le

président? Et pi je constate qu'elle est maigre comme une gaule. Je me

dis: «Y en a pas quatre cents litres.» Je m'y connais, étant dans les

liquides.

L'opération, elle vous l'a dite. J'y avons même laissé les bas et la

chemise à mon détriment.

Quand ça fut fait, v'là qu'elle se sauve. Je dis: «Attention! Brument,

elle s'écape.»

Il réplique: «As pas peur, j' la rattraperons toujours. Faudra bien

qu'elle revienne gîter. J'allons mesurer l' déficit.»

J' mesurons. Pas quatre seaux. Ah! ah! ah! ah!

Le prévenu se met à rire avec tant de persistance qu'un gendarme est

obligé de lui taper dans le dos. S'étant calmé, il reprend:

Bref, Brument déclare: «Rien de fait, c'est pas assez.» Moi je gueule,

il gueule, je surgueule, il tape, je cogne. Ça dure autant que le

jugement dernier, vu que j'étions bus.

V'là les gendarmes! Ils nous sacréandent, ils nous carottent. En

prison. Je demande des dommages.

Il s'assit.

Brument déclara vrais en tous points les aveux de son complice. Le

jury, consterné, se retira pour délibérer.

Il revint au bout d'une heure et acquitta les prévenus avec des

considérants sévères appuyés sur la majesté du mariage, et établissant

la délimitation précise des transactions commerciales.

Brument s'achemina en compagnie de son épouse vers le domicile conjugal.

Cornu retourna à son commerce.

_Une Vente_ a paru dans _le Gil-Blas_ du vendredi 22 février 1884,

sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

L'ASSASSIN.

LE coupable était défendu par un tout jeune avocat, un débutant qui

parla ainsi:

--Les faits sont indéniables, messieurs les jurés. Mon client, un

honnête homme, un employé irréprochable, doux et timide, a assassiné

son patron dans un mouvement de colère qui paraît incompréhensible.

Voulez-vous me permettre de faire la psychologie de ce crime, si je

puis ainsi parler, sans rien atténuer, sans rien excuser? Vous jugerez

ensuite.

Jean-Nicolas Lougère est fils de gens très honorables qui ont fait de

lui un homme simple et respectueux.

Là est son crime: le respect! C'est un sentiment, messieurs, que

nous ne connaissons plus guère aujourd'hui, dont le nom seul semble

exister encore et dont toute la puissance a disparu. Il faut entrer

dans certaines familles arriérées et modestes, pour y retrouver

cette tradition sévère, cette religion de la chose ou de l'homme, du

sentiment ou de la croyance revêtus d'un caractère sacré, cette foi qui

ne supporte ni le doute ni le sourire, ni l'effleurement d'un soupçon.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 3 / 9 段