Au bout d'une heure nous arrivions, en effet; et un grand dragon,

taillé en hercule, debout devant le bureau, agita un mouchoir en

apercevant la voiture.

Ma voisine sauta dans ses bras avec élan et l'embrassa vingt fois au

moins, en répétant: «Tu vas bien? Comme j'avais hâte de te revoir!»

Ma malle était descendue de l'impériale et je me retirais discrètement

quand elle me cria: «Oh! monsieur, vous vous en allez sans me dire

adieu.»

Je balbutiai: «Madame, je vous laissais à votre joie.»

Alors elle dit à son mari: «Remercie monsieur, mon chéri; il a été

charmant pour moi pendant tout le voyage. Il m'a même offert une place

dans le coupé qu'il avait pris pour lui tout seul. On est heureux de

rencontrer des compagnons aussi aimables.»

Le mari me serra la main en me remerciant avec conviction.

La jeune femme souriait en nous regardant... Moi je devais avoir l'air

fort bête!

_Un échec_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 16 juin 1885.

La nouvelle, dans le journal, débute par une introduction qui a été

supprimée.

ENRAGÉE?

MA chère Geneviève, tu me demandes de te raconter mon voyage de noces.

Comment veux-tu que j'ose? Ah! sournoise, qui ne m'avais rien dit, qui

ne m'avais même rien laissé deviner, mais là, rien de rien!... Comment!

tu es mariée depuis dix-huit mois, oui, depuis dix-huit mois, toi

qui te dis ma meilleure amie, toi qui ne me cachais rien, autrefois,

et tu n'as pas eu la charité de me prévenir? Si tu m'avais seulement

donné l'éveil, si tu m'avais mise en garde, si tu avais laissé entrer

un simple soupçon dans mon âme, un tout petit, tu m'aurais empêchée

de faire une grosse bêtise dont je rougis encore, dont mon mari rira

jusqu'à sa mort, et dont tu es seule coupable!

Je me suis rendue affreusement ridicule à tout jamais; j'ai commis une

de ces erreurs dont le souvenir ne s'efface pas, par ta faute, par ta

faute, méchante!... Oh! si j'avais su!

Tiens, je prends du courage en écrivant et je me décide à tout dire.

Mais promets-moi de ne pas trop rire.

Ne t'attends pas à une comédie. C'est un drame.

Tu te rappelles mon mariage. Je devais partir le soir même pour mon

voyage de noces. Certes, je ne ressemblais guère à la Paulette, dont

Gyp nous a si drôlement conté l'histoire dans un spirituel roman:

_Autour du mariage_. Et si ma mère m'avait dit, comme Mme d'Hautretan

à sa fille: «Ton mari te prendra dans ses bras... et...», je n'aurais

certes pas répondu comme Paulette en éclatant de rire: «Ne va pas plus

loin, maman... je sais tout ça aussi bien que toi, va...»

Moi je ne savais rien du tout, et maman, ma pauvre maman que tout

effraye, n'a pas osé effleurer ce sujet délicat.

Donc, à cinq heures du soir, après la collation, on nous a prévenus

que la voiture nous attendait. Les invités étaient partis, j'étais

prête. Je me rappelle encore le bruit des malles dans l'escalier et

la voix de nez de papa, qui ne voulait pas avoir l'air de pleurer. En

m'embrassant, le pauvre homme m'a dit: «Bon courage!» comme si j'allais

me faire arracher une dent. Quant à maman, c'était une fontaine. Mon

mari me pressait pour éviter ces adieux difficiles, j'étais moi-même

tout en larmes, quoique bien heureuse. Cela ne s'explique guère, et

pourtant c'est vrai. Tout à coup, je sentis quelque chose qui tirait ma

robe. C'était Bijou, tout à fait oublié depuis le matin. La pauvre bête

me disait adieu à sa manière. Cela me donna comme un petit coup dans le

cœur, et un grand désir d'embrasser mon chien. Je le saisis (tu sais

qu'il est gros comme le poing) et me mis à le dévorer de baisers. Moi,

j'adore caresser les bêtes. Cela me fait un plaisir doux, ça me donne

des sortes de frissons, c'est délicieux.

Quant à lui, il était comme fou; il remuait ses pattes, il me léchait,

il mordillait comme il fait quand il est très content. Tout à coup,

il me prit le nez dans ses crocs et je sentis qu'il me faisait mal.

Je poussai un petit cri et je reposai le chien par terre. Il m'avait

vraiment mordue en voulant jouer. Je saignais. Tout le monde fut

désolé. On apporta de l'eau, du vinaigre, des linges, et mon mari

voulut lui-même me soigner. Ce n'était rien, d'ailleurs, deux petits

trous qu'on eût dit faits avec des aiguilles. Au bout de cinq minutes,

le sang était arrêté et je partis.

Il était décidé que nous ferions un voyage en Normandie, de six

semaines environ.

Le soir, nous arrivions à Dieppe. Quand je dis «le soir», j'entends à

minuit.

Tu sais comme j'aime la mer. Je déclarai à mon mari que je ne me

coucherais pas avant de l'avoir vue. Il parut très contrarié. Je lui

demandai en riant «Est-ce que vous avez sommeil?»

Il répondit: «Non, mon amie, mais vous devriez comprendre que j'ai hâte

de me trouver seul avec vous.»

Je fus surprise: «Seul avec moi? Mais nous sommes seuls depuis Paris

dans le wagon.»

Il sourit: «Oui... mais... dans le wagon, ce n'est pas la même chose

que si nous étions dans notre chambre.»

Je ne cédai pas: «Eh bien, monsieur, nous sommes seuls sur la plage, et

voilà tout.»

Décidément, cela ne lui plaisait pas. Il dit pourtant: «Soit, puisque

vous le désirez.»

La nuit était magnifique, une de ces nuits qui vous font passer

dans l'âme des idées grandes et vagues, plutôt des sensations que

des pensées, avec des envies d'ouvrir les bras, d'ouvrir les ailes,

d'embrasser le ciel, que sais-je? On croit toujours qu'on va comprendre

des choses inconnues.

Il y a dans l'air du Rêve, de la Poésie pénétrante, du bonheur d'autre

part que de la terre, une sorte d'ivresse infinie qui vient des

étoiles, de la lune, de l'eau argentée et remuante. Ce sont là les

meilleurs instants qu'on ait dans la vie. Ils font voir l'existence

différente, embellie, délicieuse; ils sont comme la révélation de ce

qui pourrait être... ou de ce qui sera.

Cependant mon mari paraissait impatient de rentrer. Je lui disais:

«As-tu froid?--Non.--Alors regarde donc ce petit bateau là-bas, qui

semble endormi sur l'eau. Peut-on être mieux qu'ici? J'y resterais

volontiers jusqu'au jour. Dis, veux-tu que nous attendions l'aurore?»

Il crut que je me moquais de lui, et il m'entraîna presque de force

jusqu'à l'hôtel! Si j'avais su! Oh! le misérable!

Quand nous fûmes seuls, je me sentis honteuse, gênée, sans savoir

pourquoi, je te le jure. Enfin je le fis passer dans le cabinet de

toilette et je me couchai.

Oh! ma chère, comment dire ça? Enfin voici. Il prit sans doute mon

extrême innocence pour de la malice, mon extrême simplicité pour de

la rouerie, mon abandon confiant et niais pour une tactique, et il ne

garda point les délicats ménagements qu'il faut pour expliquer, faire

comprendre et accepter de pareils mystères à une âme sans défiance et

nullement préparée.

Et tout à coup, je crus qu'il avait perdu la tête. Puis, la peur

m'envahissant, je me demandai s'il me voulait tuer. Quand la terreur

vous saisit, on ne raisonne pas, on ne pense plus, on devient fou. En

une seconde, je m'imaginai des choses effroyables. Je pensai aux faits

divers des journaux, aux crimes mystérieux, à toutes les histoires

chuchotées de jeunes filles épousées par des misérables! Est-ce que

je le connaissais, cet homme? Je me débattais, le repoussant, éperdue

d'épouvante. Je lui arrachai même une poignée de cheveux et un côté de

la moustache, et, délivrée par cet effort, je me levai en hurlant «au

secours!» Je courus à la porte, je tirai les verrous et je m'élançai,

presque nue, dans l'escalier.

D'autres portes s'ouvrirent. Des hommes en chemise apparurent avec des

lumières à la main. Je tombai dans les bras de l'un d'eux en implorant

sa protection. Il se jeta sur mon mari.

Je ne sais plus le reste. On se battait, on criait; puis on a ri, mais

ri comme tu ne peux pas croire. Toute la maison riait, de la cave au

grenier. J'entendais dans les corridors de grandes fusées de gaieté,

d'autres dans les chambres au-dessus. Les marmitons riaient sous les

toits, et le garçon de garde se tordait sur son matelas, dans le

vestibule!

Songe donc: dans un hôtel!

Je me retrouvai ensuite seule avec mon mari, qui me donna quelques

explications sommaires, comme on explique une expérience de chimie

avant de la tenter. Il n'était pas du tout content. Je pleurai jusqu'au

jour, et nous sommes partis dès l'ouverture des portes.

Ce n'est pas tout.

Le lendemain, nous arrivions à Pourville, qui n'est encore qu'un

embryon de station de bains. Mon mari m'accablait de petits soins, de

tendresses. Après un premier mécontentement il paraissait enchanté.

Honteuse et désolée de mon aventure de la veille, je fus aussi aimable

qu'on peut l'être, et docile. Mais tu ne te figures pas l'horreur, le

dégoût, presque la haine qu'Henry m'inspira lorsque je sus cet infâme

secret qu'on cache si soigneusement aux jeunes filles. Je me sentais

désespérée, triste à mourir, revenue de tout et harcelée du besoin

de retourner auprès de mes pauvres parents. Le surlendemain, nous

arrivions à Étretat. Tous les baigneurs étaient en émoi: une jeune

femme, mordue par un petit chien, venait de mourir enragée. Un grand

frisson me courut dans le dos quand j'entendis raconter cela à table

d'hôte. Il me sembla tout de suite que je souffrais dans le nez et je

sentis des choses singulières tout le long des membres.

Je ne dormis pas de la nuit; j'avais complètement oublié mon mari. Si

j'allais aussi mourir enragée! Je demandai des détails le lendemain

au maître d'hôtel. Il m'en donna d'affreux. Je passai le jour à me

promener sur la falaise. Je ne parlais plus, je songeais. La rage!

quelle mort horrible! Henry me demandait: «Qu'as-tu? Tu sembles

triste.» Je répondais: «Mais rien, mais rien.» Mon regard effaré se

fixait sur la mer sans la voir, sur les fermes, sur les plaines, sans

que j'eusse pu dire ce que j'avais sous les yeux. Pour rien au monde je

n'aurais voulu avouer la pensée qui me torturait. Quelques douleurs, de

vraies douleurs, me passèrent dans le nez. Je voulus rentrer.

A peine revenue à l'hôtel, je m'enfermai pour regarder la plaie. On ne

la voyait plus. Et pourtant, je n'en pouvais douter, elle me faisait

mal.

J'écrivis tout de suite à ma mère une courte lettre qui dut lui

paraître étrange. Je demandais une réponse immédiate à des questions

insignifiantes. J'écrivis, après avoir signé: «Surtout n'oublie pas de

me donner des nouvelles de Bijou.»

Le lendemain, je ne pus manger, mais je refusai de voir un médecin.

Je demeurai assise toute la journée sur la plage à regarder les

baigneurs dans l'eau. Ils arrivaient gros ou minces, tous laids dans

leurs affreux costumes; mais je ne songeais guère à rire. Je pensais:

«Sont-ils heureux, ces gens! ils n'ont pas été mordus. Ils vivront,

eux! ils ne craignent rien. Ils peuvent s'amuser à leur gré. Sont-ils

tranquilles!»

A tout instant je portais la main à mon nez pour le tâter. N'enflait-il

pas? Et à peine rentrée à l'hôtel, je m'enfermais pour le regarder dans

la glace. Oh! s'il avait changé de couleur, je serais morte sur le coup.

Le soir, je me sentis tout à coup une sorte de tendresse pour mon mari,

une tendresse de désespérée. Il me parut bon, je m'appuyai sur son

bras. Vingt fois je faillis lui dire mon abominable secret, mais je me

tus.

Il abusa odieusement de mon abandon et de l'affaissement de mon âme. Je

n'eus pas la force de lui résister, ni même la volonté. J'aurais tout

supporté, tout souffert! Le lendemain, je reçus une lettre de ma mère.

Elle répondait à mes questions, mais ne me parlait pas de Bijou. Je

pensai sur-le-champ: «Il est mort et on me le cache.» Puis je voulus

courir au télégraphe pour envoyer une dépêche. Une réflexion m'arrêta:

«S'il est vraiment mort, on ne me le dira pas.» Je me résignai donc

encore à deux jours d'angoisses. Et j'écrivis de nouveau. Je demandais

qu'on m'envoyât le chien qui me distrairait, car je m'ennuyais un peu.

Des tremblements me prirent dans l'après-midi. Je ne pouvais lever

un verre plein sans en répandre la moitié. L'état de mon âme était

lamentable. J'échappai à mon mari vers le crépuscule et je courus à

l'église. Je priai longtemps.

En revenant, je sentis de nouvelles douleurs dans le nez et j'entrai

chez le pharmacien dont la boutique était éclairée. Je lui parlai

d'une de mes amies qui aurait été mordue et je lui demandai des

conseils. C'était un aimable homme, plein d'obligeance. Il me renseigna

abondamment. Mais j'oubliais les choses à mesure qu'il me les disait,

tant j'avais l'esprit troublé. Je ne retins que ceci: «Les purgations

étaient souvent recommandées.» J'achetai plusieurs bouteilles de je ne

sais quoi, sous prétexte de les envoyer à mon amie.

Les chiens que je rencontrais me faisaient horreur et me donnaient

envie de fuir à toutes jambes. Il me sembla plusieurs fois que j'avais

aussi envie de les mordre.

Ma nuit fut horriblement agitée. Mon mari en profita. Dès le lendemain,

je reçus la réponse de ma mère.--Bijou, disait-elle, se portait bien.

Mais on l'exposerait trop en l'expédiant ainsi tout seul par le chemin

de fer. Donc on ne voulait pas me l'envoyer. Il était mort!

Je ne pus encore dormir. Quant à Henry, il ronfla. Il se réveilla

plusieurs fois. J'étais anéantie.

Le lendemain, je pris un bain de mer. Je faillis me trouver mal en

entrant dans l'eau, tant je fus saisie par le froid. Je demeurai plus

ébranlée encore par cette sensation de glace. J'avais dans les jambes

des tressaillements affreux; mais je ne souffrais plus du tout du nez.

On me présenta, par hasard, le médecin inspecteur des bains, un

charmant homme. Je mis une habileté extrême à l'amener sur mon sujet.

Je lui dis alors que mon jeune chien m'avait mordue quelques jours

auparavant et je lui demandai ce qu'il faudrait faire s'il survenait

quelque inflammation. Il se mit à rire et répondit: «Dans votre

situation, je ne verrais qu'un moyen, madame, ce serait de vous faire

un nouveau nez.»

Et comme je ne comprenais pas, il ajouta: «Cela d'ailleurs regarde

votre mari.»

Je n'étais pas plus avancée ni mieux renseignée en le quittant.

Henry, ce soir-là, semblait très gai, très heureux. Nous vînmes le soir

au Casino, mais il n'attendit pas la fin du spectacle pour me proposer

de rentrer. Rien n'avait plus d'intérêt pour moi, je le suivis.

Mais je ne pouvais tenir au lit, tous mes nerfs étaient ébranlés et

vibrants. Lui, non plus, ne dormait pas. Il m'embrassait, me caressait,

devenu doux et tendre comme s'il eût deviné enfin combien je souffrais.

Je subissais ses caresses sans même les comprendre, sans y songer.

Mais tout à coup une crise subite, extraordinaire, foudroyante, me

saisit. Je poussai un cri effroyable, et repoussant mon mari qui

s'attachait à moi, je m'élançai dans la chambre et j'allai m'abattre

sur la face, contre la porte. C'était la rage, l'horrible rage. J'étais

perdue!

Henry me releva, effaré, voulut savoir. Mais je me tus. J'étais

résignée maintenant. J'attendais la mort. Je savais qu'après quelques

heures de répit, une autre crise me saisirait, puis une autre, puis une

autre, jusqu'à la dernière qui serait mortelle.

Je me laissai reporter dans le lit. Au point du jour, les irritantes

obsessions de mon mari déterminèrent un nouvel accès, qui fut plus

long que le premier. J'avais envie de déchirer, de mordre, de hurler;

c'était terrible, et cependant moins douloureux que je n'aurais cru.

Vers huit heures du matin, je m'endormis pour la première fois depuis

quatre nuits.

A onze heures, une voix aimée me réveilla. C'était maman que mes

lettres avaient effrayée, et qui accourait pour me voir. Elle tenait à

la main un grand panier d'où sortirent soudain des aboiements. Je le

saisis, éperdue, folle d'espoir. Je l'ouvris, et Bijou sauta sur le

lit, m'embrassant, gambadant, se roulant sur mon oreiller, pris d'une

frénésie de joie.

Eh bien, ma chérie, tu me croiras si tu veux... Je n'ai encore compris

que le lendemain!

Oh! l'imagination! comme ça travaille! Et penser que j'ai cru?... Dis,

n'est-ce pas trop bête?...

Je n'ai jamais avoué à personne, tu le comprendras, n'est-ce pas, les

tortures de ces quatre jours. Songe, si mon mari l'avait su? Il se

moque déjà assez de moi avec mon aventure de Dieppe. Du reste, je ne

me fâche pas trop de ses plaisanteries. J'y suis faite. On s'accoutume

à tout dans la vie...

_Enragée?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 7 août 1883, sous la

signature: MAUFRIGNEUSE.

LE MODÈLE.

ARRONDIE en croissant de lune, la petite ville d'Étretat, avec ses

falaises blanches, son galet blanc et sa mer bleue, reposait sous le

soleil d'un grand jour de juillet. Aux deux pointes de ce croissant,

les deux portes, la petite à droite, la grande à gauche, avançaient

dans l'eau tranquille, l'une son pied de naine, l'autre sa jambe de

colosse; et l'aiguille, presque aussi haute que la falaise, large d'en

bas, fine au sommet, pointait vers le ciel sa tête aiguë.

Sur la plage, le long du flot, une foule assise regardait les

baigneurs. Sur la terrasse du Casino, une autre foule, assise ou

marchant, étalait sous le ciel plein de lumière un jardin de toilettes

où éclataient des ombrelles rouges et bleues, avec de grandes fleurs

brodées en soie dessus.

Sur la promenade, au bout de la terrasse, d'autres gens, les calmes,

les tranquilles, allaient d'un pas lent, loin de la cohue élégante.

Un jeune homme, connu, célèbre, un peintre, Jean Summer, marchait,

d'un air morne, à côté d'une petite voiture de malade où reposait une

jeune femme, sa femme. Un domestique poussait doucement cette sorte de

fauteuil roulant, et l'estropiée contemplait d'un œil triste la joie du

ciel, la joie du jour, et la joie des autres.

Ils ne parlaient point. Ils ne se regardaient pas.

--Arrêtons-nous un peu, dit la jeune femme.

Ils s'arrêtèrent, et le peintre s'assit sur un pliant, que lui présenta

le valet.

Ceux qui passaient derrière le couple immobile et muet le regardaient

d'un air attristé. Toute une légende de dévouement courait. Il l'avait

épousée malgré son infirmité, touché par son amour, disait-on.

Non loin de là, deux jeunes hommes causaient, assis sur un cabestan,

et le regard perdu vers l'horizon.

--Non, ce n'est pas vrai; je te dis que je connais beaucoup Jean Summer.

--Mais alors, pourquoi l'a-t-il épousée? Car elle était déjà infirme

lors de son mariage, n'est-ce pas?

--Parfaitement. Il l'a épousée... il l'a épousée... comme on épouse,

parbleu, par sottise!

--Mais encore?...

--Mais encore... mais encore, mon ami. Il n'y a pas d'encore. On est

bête, parce qu'on est bête. Et puis, tu sais bien que les peintres ont

la spécialité des mariages ridicules; ils épousent presque tous des

modèles, des vieilles maîtresses, enfin des femmes avariées sous tous

les rapports. Pourquoi cela? Le sait-on? Il semblerait, au contraire,

que la fréquentation constante de cette race de dindes qu'on nomme les

modèles aurait dû les dégoûter à tout jamais de ce genre de femelles.

Pas du tout. Après les avoir fait poser, ils les épousent. Lis donc

ce petit livre, si vrai, si cruel et si beau, d'Alphonse Daudet: _les

Femmes d'artistes_.

Pour le couple que tu vois là, l'accident s'est produit d'une façon

spéciale et terrible. La petite femme a joué une comédie ou plutôt un

drame effrayant. Elle a risqué le tout pour le tout, enfin. Était-elle

sincère? Aimait-elle Jean? Sait-on jamais cela? Qui donc pourra

déterminer d'une façon précise ce qu'il y a d'âpreté et ce qu'il y a de

réel dans les actes des femmes? Elles sont toujours sincères dans une

éternelle mobilité d'impressions. Elles sont emportées, criminelles,

dévouées, admirables, et ignobles, pour obéir à d'insaisissables

émotions. Elles mentent sans cesse, sans le vouloir, sans le savoir,

sans comprendre, et elles ont, avec cela, malgré cela, une franchise

absolue de sensations et de sentiments qu'elles témoignent par des

résolutions violentes, inattendues, incompréhensibles, folles, qui

déroutent nos raisonnements, nos habitudes de pondération et toutes

nos combinaisons égoïstes. L'imprévu et la brusquerie de leurs

déterminations font qu'elles demeurent pour nous d'indéchiffrables

énigmes. Nous nous demandons toujours: «Sont-elles sincères? Sont-elles

fausses?»

Mais, mon ami, elles sont en même temps sincères et fausses, parce

qu'il est dans leur nature d'être les deux à l'extrême et de n'être ni

l'un ni l'autre.

Regarde les moyens qu'emploient les plus honnêtes pour obtenir de

nous ce qu'elles veulent. Ils sont compliqués et simples, ces moyens.

Si compliqués que nous ne les devinons jamais à l'avance, si simples

qu'après en avoir été les victimes, nous ne pouvons nous empêcher de

nous en étonner et de nous dire: «Comment! elle m'a joué si bêtement

que ça?»

Et elles réussissent toujours, mon bon, surtout quand il s'agit de se

faire épouser.

Mais voici l'histoire de Summer.

La petite femme est un modèle, bien entendu. Elle posait chez lui. Elle

était jolie, élégante surtout, et possédait, paraît-il, une taille

divine. Il devint amoureux d'elle, comme on devient amoureux de toute

femme un peu séduisante qu'on voit souvent. Il s'imagina qu'il l'aimait

de toute son âme. C'est là un singulier phénomène. Aussitôt qu'on

désire une femme, on croit sincèrement qu'on ne pourra plus se passer

d'elle pendant tout le reste de sa vie. On sait fort bien que la chose

vous est déjà arrivée; que le dégoût a toujours suivi la possession;

qu'il faut, pour pouvoir user son existence à côté d'un autre être,

non pas un brutal appétit physique, bien vite éteint, mais une

accordance d'âme, de tempérament et d'humeur. Il faut savoir démêler,

dans la séduction qu'on subit, si elle vient de la forme corporelle,

d'une certaine ivresse sensuelle ou d'un charme profond de l'esprit.

Enfin, il crut qu'il l'aimait; il lui fit un tas de promesses de

fidélité et il vécut complètement avec elle.

Elle était vraiment gentille, douée de cette niaiserie élégante qu'ont

facilement les petites Parisiennes. Elle jacassait, elle babillait,

elle disait des bêtises qui semblaient spirituelles par la manière

drôle dont elles étaient débitées. Elle avait à tout moment des gestes

gracieux bien faits pour séduire un œil de peintre. Quand elle levait

les bras, quand elle se penchait, quand elle montait en voiture, quand

elle vous tendait la main, ses mouvements étaient parfaits de justesse

et d'à-propos.

Pendant trois mois, Jean ne s'aperçut point qu'au fond elle ressemblait

à tous les modèles.

Ils louèrent pour l'été une petite maison à Andrésy.

J'étais là, un soir, quand germèrent les premières inquiétudes dans

l'esprit de mon ami.

Comme il faisait une nuit radieuse, nous voulûmes faire un tour au bord

de la rivière. La lune versait dans l'eau frissonnante une pluie de

lumière, émiettait ses reflets jaunes dans les remous, dans le courant,

dans tout le large fleuve lent et fuyant.

Nous allions le long de la rive, un peu grisés par cette vague

exaltation que jettent en nous ces soirs de rêve. Nous aurions

voulu accomplir des choses surhumaines, aimer des êtres inconnus,

délicieusement poétiques. Nous sentions frémir en nous des extases,

des désirs, des aspirations étranges. Et nous nous taisions, pénétrés

par la sereine et vivante fraîcheur de la nuit charmante, par cette

fraîcheur de la lune qui semble traverser le corps, le pénétrer,

baigner l'esprit, le parfumer et le tremper de bonheur.

Tout à coup Joséphine (elle s'appelle Joséphine) poussa un cri:

--Oh! as-tu vu le gros poisson qui a sauté là-bas?

Il répondit sans regarder, sans savoir:

--Oui, ma chérie.

Elle se fâcha.

--Non, tu ne l'as pas vu, puisque tu avais le dos tourné.

Il sourit:

--Oui, c'est vrai. Il fait si bon que je ne pense à rien.

Elle se tut; mais, au bout d'une minute, un besoin de parler la saisit,

et elle demanda:

--Iras-tu demain à Paris?

Il prononça:

--Je n'en sais rien.

Elle s'irritait de nouveau:

--Si tu crois que c'est amusant, ta promenade sans rien dire! On parle,

quand on n'est pas bête.

Il ne répondit pas. Alors, sentant bien, grâce à son instinct pervers

de femme, qu'elle allait l'exaspérer, elle se mit à chanter cet air

irritant dont on nous a tant fatigué les oreilles et l'esprit depuis

deux ans:

Je regardais en l'air.

Il murmura:

--Je t'en prie, tais-toi.

Elle prononça, furieuse:

--Pourquoi veux-tu que je me taise?

Il répondit:

--Tu nous gâtes le paysage.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20 · 第 2 / 9 段