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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
_Le texte de ce volume
est conforme à celui de l'édition originale_:
Le Rosier de Madame Husson.
_Paris, Quantin, 1888,
avec addition de_:
Souvenirs--Celles qui osent--L'Anglais d'Étretat
(_inédits_).
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LE ROSIER
DE
MADAME HUSSON
SOUVENIRS--CELLES QUI OSENT
L'ANGLAIS D'ÉTRETAT
[Illustration]
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCIX
_Tous droits réservés._
LE ROSIER
DE
MADAME HUSSON.
NOUS venions de passer Gisors, où je m'étais réveillé en entendant
le nom de la ville crié par les employés, et j'allais m'assoupir de
nouveau, quand une secousse épouvantable me jeta sur la grosse dame qui
me faisait vis-à-vis.
Une roue s'était brisée à la machine qui gisait en travers de la voie.
Le tender et le wagon de bagages, déraillés aussi, s'étaient couchés
à côté de cette mourante qui râlait, geignait, sifflait, soufflait,
crachait, ressemblait à ces chevaux tombés dans la rue, dont le flanc
bat, dont la poitrine palpite, dont les naseaux fument et dont tout
le corps frissonne, mais qui ne paraissent plus capables du moindre
effort pour se relever et se remettre à marcher.
Il n'y avait ni morts ni blessés, quelques contusionnés seulement,
car le train n'avait pas encore repris son élan, et nous regardions,
désolés, la grosse bête de fer estropiée, qui ne pourrait plus nous
traîner et qui barrait la route pour longtemps peut-être, car il
faudrait sans doute faire venir de Paris un train de secours.
Il était alors dix heures du matin, et je me décidai tout de suite à
regagner Gisors pour y déjeuner.
Tout en marchant sur la voie, je me disais: «Gisors, Gisors, mais je
connais quelqu'un ici. Qui donc? Gisors? Voyons, j'ai un ami dans cette
ville.» Un nom soudain jaillit dans mon souvenir: «Albert Marambot.»
C'était un ancien camarade de collège, que je n'avais pas vu depuis
douze ans au moins, et qui exerçait à Gisors la profession de médecin.
Souvent il m'avait écrit pour m'inviter; j'avais toujours promis, sans
tenir. Cette fois enfin je profiterais de l'occasion.
Je demandai au premier passant: «Savez-vous où demeure M. le docteur
Marambot?» Il répondit sans hésiter, avec l'accent traînard des
Normands: «Rue Dauphine.» J'aperçus en effet, sur la porte de la
maison indiquée, une grande plaque de cuivre où était gravé le nom de
mon ancien camarade. Je sonnai; mais la servante, une fille à cheveux
jaunes, aux gestes lents, répétait d'un air stupide: «I y est paas, i y
est paas.»
J'entendais un bruit de fourchettes et de verres, et je criai: «Hé!
Marambot.» Une porte s'ouvrit, et un gros homme à favoris parut, l'air
mécontent, une serviette à la main.
Certes, je ne l'aurais pas reconnu. On lui aurait donné quarante-cinq
ans au moins, et, en une seconde, toute la vie de province m'apparut,
qui alourdit, épaissit et vieillit. Dans un seul élan de ma pensée,
plus rapide que mon geste pour lui tendre la main, je connus son
existence, sa manière d'être, son genre d'esprit et ses théories sur le
monde. Je devinai les longs repas qui avaient arrondi son ventre, les
somnolences après dîner, dans la torpeur d'une lourde digestion arrosée
de cognac, et les vagues regards jetés sur les malades avec la pensée
de la poule rôtie qui tourne devant le feu. Ses conversations sur la
cuisine, sur le cidre, l'eau-de-vie et le vin, sur la manière de cuire
certains plats et de bien lier certaines sauces me furent révélées,
rien qu'en apercevant l'empâtement rouge de ses joues, la lourdeur de
ses lèvres, l'éclat morne de ses yeux.
Je lui dis: «Tu ne me reconnais pas. Je suis Raoul Aubertin.»
Il ouvrit les bras et faillit m'étouffer, et sa première phrase fut
celle-ci:
--Tu n'as pas déjeuné, au moins?
--Non.
--Quelle chance! je me mets à table et j'ai une excellente truite.
Cinq minutes plus tard je déjeunais en face de lui.
Je lui demandai:
--Tu es resté garçon?
--Parbleu!
--Et tu t'amuses ici?
--Je ne m'ennuie pas, je m'occupe. J'ai des malades, des amis. Je mange
bien, je me porte bien, j'aime à rire et chasser. Ça va.
--La vie n'est pas trop monotone dans cette petite ville?
--Non, mon cher, quand on sait s'occuper. Une petite ville, en somme,
c'est comme une grande. Les événements et les plaisirs y sont moins
variés, mais on leur prête plus d'importance; les relations y sont
moins nombreuses, mais on se rencontre plus souvent. Quand on connaît
toutes les fenêtres d'une rue, chacune d'elles vous occupe et vous
intrigue davantage qu'une rue entière à Paris.
C'est très amusant, une petite ville, tu sais, très amusant, très
amusant. Tiens, celle-ci, Gisors, je la connais sur le bout du doigt
depuis son origine jusqu'à aujourd'hui. Tu n'as pas idée comme son
histoire est drôle.
--Tu es de Gisors.
--Moi? Non. Je suis de Gournay, sa voisine et sa rivale. Gournay est à
Gisors ce que Lucullus était à Cicéron. Ici, tout est pour la gloire,
on dit: «les orgueilleux de Gisors». A Gournay, tout est pour le
ventre, on dit: «les mâqueux de Gournay». Gisors méprise Gournay, mais
Gournay rit de Gisors. C'est très comique, ce pays-ci.
Je m'aperçus que je mangeais quelque chose de vraiment exquis, des œufs
mollets enveloppés dans un fourreau de gelée de viande aromatisée aux
herbes et légèrement saisie dans la glace.
Je dis en claquant la langue pour flatter Marambot: «Bon, ceci.»
Il sourit: «Deux choses nécessaires, de la bonne gelée, difficile à
obtenir, et de bons œufs. Oh! les bons œufs, que c'est rare, avec le
jaune un peu rouge, bien savoureux! Moi, j'ai deux basses-cours, une
pour l'œuf, l'autre pour la volaille. Je nourris mes pondeuses d'une
manière spéciale. J'ai mes idées. Dans l'œuf comme dans la chair du
poulet, du bœuf ou du mouton, dans le lait, dans tout, on retrouve et
on doit goûter le suc, la quintessence des nourritures antérieures de
la bête. Comme on pourrait mieux manger si on s'occupait davantage de
cela!
Je riais.
--Tu es donc gourmand?
--Parbleu! Il n'y a que les imbéciles qui ne soient pas gourmands. On
est gourmand comme on est artiste, comme on est instruit, comme on
est poète. Le goût, mon cher, c'est un organe délicat, perfectible
et respectable comme l'œil et l'oreille. Manquer de goût, c'est être
privé d'une faculté exquise, de la faculté de discerner la qualité des
aliments, comme on peut être privé de celle de discerner les qualités
d'un livre ou d'une œuvre d'art; c'est être privé d'un sens essentiel,
d'une partie de la supériorité humaine; c'est appartenir à une des
innombrables classes d'infirmes, de disgraciés et de sots dont se
compose notre race; c'est avoir la bouche bête, en un mot, comme on a
l'esprit bête. Un homme qui ne distingue pas une langouste d'un homard,
un hareng, cet admirable poisson qui porte en lui toutes les saveurs,
tous les aromes de la mer, d'un maquereau ou d'un merlan, et une poire
crassane d'une duchesse, est comparable à celui qui confondrait Balzac
avec Eugène Sue, une symphonie de Beethoven avec une marche militaire
d'un chef de musique de régiment, et l'Apollon du Belvédère avec la
statue du général de Blanmont!
--Qu'est-ce donc que le général de Blanmont?
--Ah! c'est vrai, tu ne sais pas. On voit bien que tu n'es point
de Gisors? Mon cher, je t'ai dit tout à l'heure qu'on appelait les
habitants de cette ville les «orgueilleux de Gisors» et jamais épithète
ne fut mieux méritée. Mais déjeunons d'abord, et je te parlerai de
notre ville en te la faisant visiter.
Il cessait de parler de temps en temps pour boire lentement un
demi-verre de vin qu'il regardait avec tendresse en le reposant sur la
table.
Une serviette nouée au col, les pommettes rouges, l'œil excité, les
favoris épanouis autour de sa bouche en travail, il était amusant à
voir.
Il me fit manger jusqu'à la suffocation. Puis, comme je voulais
regagner la gare, il me saisit le bras et m'entraîna par les rues. La
ville, d'un joli caractère provincial, dominée par sa forteresse, le
plus curieux monument de l'architecture militaire du XIIe siècle qui
soit en France, domine à son tour une longue et verte vallée où les
lourdes vaches de Normandie broutent et ruminent dans les pâturages.
Le docteur me dit:--Gisors, ville de 4,000 habitants, aux confins de
l'Eure, mentionnée déjà dans les _Commentaires_ de Jules César: Cæsaris
ostium, puis Cæsartium, Cæsortium, Gisortium, Gisors. Je ne te mènerai
pas visiter le campement de l'armée romaine dont les traces sont encore
très visibles.
Je riais et je répondis:--Mon cher, il me semble que tu es atteint
d'une maladie spéciale que tu devrais étudier, toi médecin, et qu'on
appelle l'esprit de clocher.
Il s'arrêta net:--L'esprit de clocher, mon ami, n'est pas autre chose
que le patriotisme naturel. J'aime ma maison, ma ville et ma province
par extension, parce que j'y trouve encore les habitudes de mon
village; mais si j'aime la frontière, si je la défends, si je me fâche
quand le voisin y met le pied, c'est parce que je me sens déjà menacé
dans ma maison, parce que la frontière que je ne connais pas est le
chemin de ma province. Ainsi moi, je suis Normand, un vrai Normand; eh
bien, malgré ma rancune contre l'Allemand et mon désir de vengeance,
je ne le déteste pas, je ne le hais pas d'instinct comme je hais
l'Anglais, l'ennemi véritable, l'ennemi héréditaire, l'ennemi naturel
du Normand, parce que l'Anglais a passé sur ce sol habité par mes
aïeux, l'a pillé et ravagé vingt fois, et que l'aversion de ce peuple
perfide m'a été transmise avec la vie, par mon père... Tiens, voici la
statue du général.
--Quel général?
--Le général de Blanmont! Il nous fallait une statue. Nous ne sommes
pas pour rien les orgueilleux de Gisors! Alors nous avons découvert le
général de Blanmont. Regarde donc la vitrine de ce libraire.
Il m'entraîna vers la devanture d'un libraire où une quinzaine de
volumes jaunes, rouges ou bleus attiraient l'œil.
En lisant les titres, un rire fou me saisit; c'étaient: _Gisors, ses
origines, son avenir_, par M. X..., membre de plusieurs sociétés
savantes;
_Histoire de Gisors_, par l'abbé A...;
_Gisors, de César à nos jours_, par M. B..., propriétaire;
_Gisors et ses environs_, par le docteur C. D...;
_Les gloires de Gisors_, par un chercheur.
--Mon cher, reprit Marambot, il ne se passe pas une année, pas une
année, tu entends bien, sans que paraisse ici une nouvelle histoire de
Gisors; nous en avons vingt-trois.
--Et les gloires de Gisors? demandai-je.
--Oh! je ne te les dirai pas toutes, je te parlerai seulement des
principales. Nous avons eu d'abord le général de Blanmont, puis
le baron Davillier, le célèbre céramiste qui fut l'explorateur de
l'Espagne et des Baléares et révéla aux collectionneurs les admirables
faïences hispano-arabes. Dans les lettres, un journaliste de grand
mérite, mort aujourd'hui, Charles Brainne, et parmi les bien vivants le
très éminent directeur du _Nouvelliste de Rouen_, Charles Lapierre...
et encore beaucoup d'autres, beaucoup d'autres...
Nous suivions une longue rue, légèrement en pente, chauffée d'un bout
à l'autre par le soleil de juin, qui avait fait rentrer chez eux les
habitants.
Tout à coup, à l'autre bout de cette voie, un homme apparut, un ivrogne
qui titubait.
Il arrivait, la tête en avant, les bras ballants, les jambes molles,
par périodes de trois, six ou dix pas rapides, que suivait toujours
un repos. Quand son élan énergique et court l'avait porté au milieu
de la rue, il s'arrêtait net et se balançait sur ses pieds, hésitant
entre la chute et une nouvelle crise d'énergie. Puis il repartait
brusquement dans une direction quelconque. Il venait alors heurter une
maison sur laquelle il semblait se coller, comme s'il voulait entrer
dedans, à travers le mur. Puis il se retournait d'une secousse et
regardait devant lui, la bouche ouverte, les yeux clignotants sous le
soleil, puis d'un coup de reins, détachant son dos de la muraille, il
se remettait en route.
Un petit chien jaune, un roquet famélique, le suivait en aboyant,
s'arrêtant quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait.
--Tiens, dit Marambot, voilà le rosier de Mme Husson.
Je fus très surpris et je demandai: «Le rosier de Mme Husson, qu'est-ce
que tu veux dire par là?»
Le médecin se mit à rire.
--Oh! c'est une manière d'appeler les ivrognes que nous avons ici. Cela
vient d'une vieille histoire passée maintenant à l'état de légende,
bien qu'elle soit vraie en tous points.
--Est-elle drôle, ton histoire?
--Très drôle.
--Alors, raconte-la.
--Très volontiers. Il y avait autrefois dans cette ville une vieille
dame, très vertueuse et protectrice de la vertu, qui s'appelait Mme
Husson. Tu sais, je te dis les noms véritables et pas des noms de
fantaisie. Mme Husson s'occupait particulièrement des bonnes œuvres, de
secourir les pauvres et d'encourager les méritants. Petite, trottant
court, ornée d'une perruque de soie noire, cérémonieuse, polie, en fort
bons termes avec le bon Dieu représenté par l'abbé Malou, elle avait
une horreur profonde, une horreur native du vice, et surtout du vice
que l'Église appelle luxure. Les grossesses avant mariage la mettaient
hors d'elle, l'exaspéraient jusqu'à la faire sortir de son caractère.
Or c'était l'époque où l'on couronnait des rosières aux environs de
Paris, et l'idée vint à Mme Husson d'avoir une rosière à Gisors.
Elle s'en ouvrit à l'abbé Malou, qui dressa aussitôt une liste de
candidates.
Mais Mme Husson était servie par une bonne, par une vieille bonne
nommée Françoise, aussi intraitable que sa patronne.
Dès que le prêtre fut parti, la maîtresse appela sa servante et lui dit:
--Tiens, Françoise, voici les filles que me propose M. le curé pour le
prix de vertu; tâche de savoir ce qu'on pense d'elles dans le pays.
Et Françoise se mit en campagne. Elle recueillit tous les potins,
toutes les histoires, tous les propos, tous les soupçons. Pour ne rien
oublier, elle écrivait cela avec la dépense, sur son livre de cuisine,
et le remettait chaque matin à Mme Husson, qui pouvait lire, après
avoir ajusté ses lunettes sur son nez mince:
Pain................ quatre sous.
Lait................ deux sous.
Beurre.............. huit sous.
Malvina Levesque s'a dérangé l'an dernier avec Mathurin Poilu.
Un gigot............ vingt-cinq sous.
Sel................. un sou.
Rosalie Vatinel qu'a été rencontrée dans le boi Riboudet avec Césaire
Piénoir par Mme Onésime repasseuse, le vingt juillet à la brune.
Radis............... un sou.
Vinaigre............ deux sous.
Sel d'oseille....... deux sous.
Joséphine Durdent qu'on ne croit pas qu'al a fauté nonobstant qu'al
est en correspondance avec le fil Oportun qu'est en service à Rouen
et qui lui a envoyé un bonet en cado par la diligence.
Pas une ne sortit intacte de cette enquête scrupuleuse. Françoise
interrogeait tout le monde, les voisins, les fournisseurs,
l'instituteur, les sœurs de l'école et recueillait les moindres bruits.
Comme il n'est pas une fille dans l'univers sur qui les commères
n'aient jasé, il ne se trouva pas dans le pays une seule jeune personne
à l'abri d'une médisance.
Or Mme Husson voulait que la rosière de Gisors, comme la femme
de César, ne fût même pas soupçonnée, et elle demeurait désolée,
désespérée, devant le livre de cuisine de sa bonne.
On élargit alors le cercle des perquisitions jusqu'aux villages
environnants; on ne trouva rien.
Le maire fut consulté. Ses protégées échouèrent. Celles du Dr Barbesol
n'eurent pas plus de succès, malgré la précision de ses garanties
scientifiques.
Or, un matin, Françoise, qui rentrait d'une course, dit à sa maîtresse:
--Voyez-vous, madame, si vous voulez couronner quelqu'un, n'y a
qu'Isidore dans la contrée.
Mme Husson resta rêveuse.
Elle le connaissait bien, Isidore, le fils de Virginie la fruitière.
Sa chasteté proverbiale faisait la joie de Gisors depuis plusieurs
années déjà, servait de thème plaisant aux conversations de la ville
et d'amusement pour les filles qui s'égayaient à le taquiner. Agé de
vingt ans passés, grand, gauche, lent et craintif, il aidait sa mère
dans son commerce et passait ses jours à éplucher des fruits ou des
légumes, assis sur une chaise devant la porte.
Il avait une peur maladive des jupons qui lui faisait baisser les yeux
dès qu'une cliente le regardait en souriant, et cette timidité bien
connue le rendait le jouet de tous les espiègles du pays.
Les mots hardis, les gauloiseries, les allusions graveleuses le
faisaient rougir si vite que le Dr Barbesol l'avait surnommé le
thermomètre de la pudeur. Savait-il ou ne savait-il pas? se demandaient
les voisins, les malins. Était-ce le simple pressentiment de mystères
ignorés et honteux, ou bien l'indignation pour les vils contacts
ordonnés par l'amour qui semblait émouvoir si fort le fils de la
fruitière Virginie? Les galopins du pays, en courant devant sa
boutique, hurlaient des ordures à pleine bouche afin de le voir baisser
les yeux; les filles s'amusaient à passer et repasser devant lui en
chuchotant des polissonneries qui le faisaient rentrer dans la maison.
Les plus hardies le provoquaient ouvertement, pour rire, pour s'amuser,
lui donnaient des rendez-vous, lui proposaient un tas de choses
abominables.
Donc Mme Husson était devenue rêveuse.
Certes, Isidore était un cas de vertu exceptionnel, notoire,
inattaquable. Personne, parmi les plus sceptiques, parmi les plus
incrédules, n'aurait pu, n'aurait osé soupçonner Isidore de la plus
légère infraction à une loi quelconque de la morale. On ne l'avait
jamais vu non plus dans un café, jamais rencontré le soir dans les
rues. Il se couchait à huit heures et se levait à quatre. C'était une
perfection, une perle.
Cependant Mme Husson hésitait encore. L'idée de substituer un rosier
à une rosière la troublait, l'inquiétait un peu, et elle se résolut à
consulter l'abbé Malou.
L'abbé Malou répondit: «Qu'est-ce que vous désirez récompenser, madame?
C'est la vertu, n'est-ce pas, et rien que la vertu.
«Que vous importe, alors, qu'elle soit mâle ou femelle! La vertu est
éternelle, elle n'a pas de patrie et pas de sexe: elle est _la Vertu_.»
Encouragée ainsi, Mme Husson alla trouver le maire.
Il approuva tout à fait. «Nous ferons une belle cérémonie, dit-il. Et
une autre année, si nous trouvons une femme aussi digne qu'Isidore
nous couronnerons une femme. C'est même là un bel exemple que nous
donnerons à Nanterre. Ne soyons pas exclusifs, accueillons tous les
mérites.»
Isidore, prévenu, rougit très fort et sembla content.
Le couronnement fut donc fixé au 15 août, fête de la Vierge Marie et de
l'empereur Napoléon.
La municipalité avait décidé de donner un grand éclat à cette
solennité et on avait disposé l'estrade sur les Couronneaux, charmant
prolongement des remparts de la vieille forteresse où je te mènerai
tout à l'heure.
Par une naturelle révolution de l'esprit public, la vertu d'Isidore,
bafouée jusqu'à ce jour, était devenue soudain respectable et enviée
depuis qu'elle devait lui rapporter 500 francs, plus un livret de
caisse d'épargne, une montagne de considération et de la gloire à
revendre. Les filles maintenant regrettaient leur légèreté, leurs
rires, leurs allures libres; et Isidore, bien que toujours modeste et
timide, avait pris un petit air satisfait qui disait sa joie intérieure.
Dès la veille du 15 août, toute la rue Dauphine était pavoisée de
drapeaux. Ah! j'ai oublié de te dire à la suite de quel événement cette
voie avait été appelée rue Dauphine.
Il paraîtrait que la Dauphine, une dauphine, je ne sais plus laquelle,
visitant Gisors, avait été tenue si longtemps en représentation par
les autorités, que, au milieu d'une promenade triomphale à travers la
ville, elle arrêta le cortège devant une des maisons de cette rue, et
s'écria: «Oh! la jolie habitation, comme je voudrais la visiter! A qui
donc appartient-elle?» On lui nomma le propriétaire, qui fut cherché,
trouvé et amené, confus et glorieux, devant la princesse.
Elle descendit de voiture, entra dans la maison, prétendit la connaître
du haut en bas et resta même enfermée quelques instants seule dans une
chambre.
Quand elle ressortit, le peuple, flatté de l'honneur fait à un citoyen
de Gisors, hurla: «Vive la Dauphine!» Mais une chansonnette fut rimée
par un farceur, et la rue garda le nom de l'altesse royale, car:
La princesse très pressée,
Sans cloche, prêtre ou bedeau,
L'avait, avec un peu d'eau,
Baptisée.
Mais je reviens à Isidore.
On avait jeté des fleurs tout le long du parcours du cortège, comme
on fait aux processions de la Fête-Dieu, et la garde nationale était
sur pied, sous les ordres de son chef, le commandant Desbarres, un
vieux solide de la Grande Armée qui montrait avec orgueil, à côté du
cadre contenant la croix d'honneur donnée par l'Empereur lui-même, la
barbe d'un cosaque cueillie d'un seul coup de sabre au menton de son
propriétaire par le commandant, pendant la retraite de Russie.
Le corps qu'il commandait était d'ailleurs un corps d'élite célèbre
dans toute la province, et la compagnie des grenadiers de Gisors se
voyait appelée à toutes les fêtes mémorables dans un rayon de quinze à
vingt lieues. On raconte que le roi Louis-Philippe, passant en revue
les milices de l'Eure, s'arrêta émerveillé devant la compagnie de
Gisors, et s'écria: «Oh! quels sont ces beaux grenadiers?
--Ceux de Gisors, répondit le général.
--J'aurais dû m'en douter,» murmura le roi.
Le commandant Desbarres s'en vint donc avec ses hommes, musique en
tête, chercher Isidore dans la boutique de sa mère.
Après un petit air joué sous ses fenêtres, le Rosier lui-même apparut
sur le seuil.
Il était vêtu de coutil blanc des pieds à la tête, et coiffé d'un
chapeau de paille qui portait, comme cocarde, un petit bouquet de
fleurs d'oranger.
Cette question du costume avait beaucoup inquiété Mme Husson, qui
hésita longtemps entre la veste noire des premiers communiants et le
complet tout à fait blanc. Mais Françoise, sa conseillère, la décida
pour le complet blanc en faisant voir que le Rosier aurait l'air d'un
cygne.
Derrière lui parut sa protectrice, sa marraine, Mme Husson triomphante.
Elle prit son bras pour sortir, et le maire se plaça de l'autre côté
du Rosier. Les tambours battaient. Le commandant Desbarres commanda:
«Présentez armes!» Le cortège se remit en marche vers l'église, au
milieu d'un immense concours de peuple venu de toutes les communes
voisines.
Après une courte messe et une allocution touchante de l'abbé Malou, on
repartit vers les Couronneaux où le banquet était servi sous une tente.
Avant de se mettre à table, le maire prit la parole. Voici son
discours textuel. Je l'ai appris par cœur, car il est beau:
«Jeune homme, une femme de bien, aimée des pauvres et respectée des
riches, Mme Husson, que le pays tout entier remercie ici, par ma
voix, a eu la pensée, l'heureuse et bienfaisante pensée de fonder en
cette ville un prix de vertu qui serait un précieux encouragement
offert aux habitants de cette belle contrée.
«Vous êtes, jeune homme, le premier élu, le premier couronné de
cette dynastie de la sagesse et de la chasteté. Votre nom restera
en tête de cette liste des plus méritants; et il faudra que votre
vie, comprenez-le bien, que votre vie tout entière réponde à cet
heureux commencement. Aujourd'hui, en face de cette noble femme qui
récompense votre conduite, en face de ces soldats-citoyens qui ont
pris les armes en votre honneur, en face de cette population émue,
réunie pour vous acclamer, ou plutôt pour acclamer en vous la vertu,
vous contractez l'engagement solennel envers la ville, envers nous
tous, de donner jusqu'à votre mort l'excellent exemple de votre
jeunesse.
«Ne l'oubliez point, jeune homme. Vous êtes la première graine
jetée dans ce champ de l'espérance, donnez-nous les fruits que nous
attendons de vous.»
Le maire fit trois pas, ouvrit les bras et serra contre son cœur
Isidore qui sanglotait.
Il sanglotait, le Rosier, sans savoir pourquoi, d'émotion confuse,
d'orgueil, d'attendrissement vague et joyeux.
Puis le maire lui mit dans une main une bourse de soie où sonnait de
l'or, cinq cents francs en or!... et dans l'autre un livret de caisse
d'épargne. Et il prononça d'une voix solennelle: «Hommage, gloire et
richesse à la vertu.»
Le commandant Desbarres hurlait: «Bravo!» Les grenadiers vociféraient,
le peuple applaudit.
A son tour Mme Husson s'essuya les yeux.
Puis on prit place autour de la table où le banquet était servi.
Il fut interminable et magnifique. Les plats suivaient les plats; le
cidre jaune et le vin rouge fraternisaient dans les verres voisins et
se mêlaient dans les estomacs. Les chocs d'assiettes, les voix et la
musique qui jouait en sourdine faisaient une rumeur continue, profonde,
s'éparpillant dans le ciel clair où volaient les hirondelles. Mme
Husson rajustait par moments sa perruque de soie noire chavirée sur
une oreille et causait avec l'abbé Malou. Le maire, excité, parlait
politique avec le commandant Desbarres, et Isidore mangeait, Isidore
buvait, comme il n'avait jamais bu et mangé! Il prenait et reprenait de
tout, s'apercevant pour la première fois qu'il est doux de sentir son
ventre s'emplir de bonnes choses qui font plaisir d'abord en passant
dans la bouche. Il avait desserré adroitement la boucle de son pantalon
qui le serrait sous la pression croissante de son bedon, et silencieux,
un peu inquiété cependant par une tache de vin tombée sur son veston de
coutil, il cessait de mâcher pour porter son verre à sa bouche, et l'y
garder le plus possible, car il goûtait avec lenteur.
L'heure des toasts sonna. Ils furent nombreux et très applaudis. Le
soir venait; on était à table depuis midi. Déjà flottaient dans la
vallée les vapeurs fines et laiteuses, léger vêtement de nuit des
ruisseaux et des prairies; le soleil touchait à l'horizon; les vaches
beuglaient au loin dans les brumes des pâturages. C'était fini: on
redescendait vers Gisors. Le cortège, rompu maintenant, marchait en
débandade. Mme Husson avait pris le bras d'Isidore et lui faisait des
recommandations nombreuses, pressantes, excellentes.
Ils s'arrêtèrent devant la porte de la fruitière, et le Rosier fut
laissé chez sa mère.
Elle n'était point rentrée. Invitée par sa famille à célébrer aussi
le triomphe de son fils, elle avait déjeuné chez sa sœur, après avoir
suivi le cortège jusqu'à la tente du banquet.
Donc Isidore resta seul dans la boutique où pénétrait la nuit.
Il s'assit sur une chaise, agité par le vin et par l'orgueil, et
regarda autour de lui. Les carottes, les choux, les oignons répandaient
dans la pièce fermée leur forte senteur de légumes, leurs aromes
jardiniers et rudes, auxquels se mêlaient une douce et pénétrante odeur
de fraises et le parfum léger, le parfum fuyant d'une corbeille de
pêches.
Le Rosier en prit une et la mangea à pleines dents, bien qu'il eût le
ventre rond comme une citrouille. Puis tout à coup, affolé de joie, il
se mit à danser; et quelque chose sonna dans sa veste.
Il fut surpris, enfonça ses mains en ses poches et ramena la bourse aux
cinq cents francs qu'il avait oubliée dans son ivresse! Cinq cents
francs! quelle fortune! Il versa les louis sur le comptoir et les étala
d'une lente caresse de sa main grande ouverte pour les voir tous en
même temps. Il y en avait vingt-cinq, vingt-cinq pièces rondes, en
or! toutes en or! Elles brillaient sur le bois dans l'ombre épaissie,
et il les comptait et les recomptait, posant le doigt sur chacune et
murmurant: «Une, deux, trois, quatre, cinq,--cent;--six, sept, huit,
neuf, dix,--deux cents»; puis il les remit dans la bourse qu'il cacha
de nouveau dans sa poche.
Qui saura et qui pourrait dire le combat terrible livré dans l'âme du
Rosier entre le mal et le bien, l'attaque tumultueuse de Satan, ses
ruses, les tentations qu'il jeta en ce cœur timide et vierge? Quelles
suggestions, quelles images, quelles convoitises inventa le Malin pour
émouvoir et perdre cet élu? Il saisit son chapeau, l'élu de Mme Husson,
son chapeau qui portait encore le petit bouquet de fleurs d'oranger,
et, sortant par la ruelle derrière la maison, il disparut dans la nuit.
......................................................................
La fruitière Virginie, prévenue que son fils était rentré, revint
presque aussitôt et trouva la maison vide. Elle attendit, sans
s'étonner d'abord; puis, au bout d'un quart d'heure, elle s'informa.
Les voisins de la rue Dauphine avaient vu entrer Isidore et ne
l'avaient point vu ressortir. Donc on le chercha: on ne le découvrit
point. La fruitière, inquiète, courut à la mairie: le maire ne
savait rien, sinon qu'il avait laissé le Rosier devant sa porte. Mme
Husson venait de se coucher quand on l'avertit que son protégé avait
disparu. Elle remit aussitôt sa perruque, se leva et vint elle-même
chez Virginie. Virginie, dont l'âme populaire avait l'émotion rapide,
pleurait toutes ses larmes au milieu de ses choux, de ses carottes et
de ses oignons.
On craignait un accident. Lequel? Le commandant Desbarres prévint la
gendarmerie qui fit une ronde autour de la ville; et on trouva, sur la
route de Pontoise, le petit bouquet de fleurs d'oranger. Il fut placé
sur une table autour de laquelle délibéraient les autorités. Le Rosier
avait dû être victime d'une ruse, d'une machination, d'une jalousie;
mais comment? Quel moyen avait-on employé pour enlever cet innocent, et
dans quel but?
Las de chercher sans trouver, les autorités se couchèrent. Virginie
seule veilla dans les larmes.
Or, le lendemain soir, quand passa, à son retour, la diligence de
Paris, Gisors apprit avec stupeur que son Rosier avait arrêté la
voiture à deux cents mètres du pays, était monté, avait payé sa place
en donnant un louis dont on lui remit la monnaie, et qu'il était
descendu tranquillement dans le cœur de la grande ville.
L'émotion devint considérable dans le pays. Des lettres furent
échangées entre le maire et le chef de la police parisienne, mais
n'amenèrent aucune découverte.
Les jours suivaient les jours, la semaine s'écoula.
Or, un matin, le Dr Barbesol, sorti de bonne heure, aperçut, assis sur
le seuil d'une porte, un homme vêtu de toile grise, et qui dormait
la tête contre le mur. Il s'approcha et reconnut Isidore. Voulant
le réveiller, il n'y put parvenir. L'ex-Rosier dormait d'un sommeil
profond, invincible, inquiétant, et le médecin, surpris, alla requérir
de l'aide afin de porter le jeune homme à la pharmacie Boncheval.
Lorsqu'on le souleva, une bouteille vide apparut, cachée sous lui,
et, l'ayant flairée, le docteur déclara qu'elle avait contenu de
l'eau-de-vie. C'était un indice qui servit pour les soins à donner.
Ils réussirent. Isidore était ivre, ivre et abruti par huit jours de
soûlerie, ivre et dégoûtant à n'être pas touché par un chiffonnier.
Son beau costume de coutil blanc était devenu une loque grise, jaune,
graisseuse, fangeuse, déchiquetée, ignoble; et sa personne sentait
toutes sortes d'odeurs d'égout, de ruisseau et de vice.
Il fut lavé, sermonné, enfermé, et pendant quatre jours ne sortit
point. Il semblait honteux et repentant. On n'avait retrouvé sur lui ni
la bourse aux cinq cents francs, ni le livret de caisse d'épargne, ni
même sa montre d'argent, héritage sacré laissé par son père le fruitier.
Le cinquième jour, il se risqua dans la rue Dauphine. Les regards
curieux le suivaient et il allait le long des maisons la tête basse,
les yeux fuyants. On le perdit de vue à la sortie du pays vers la
vallée; mais deux heures plus tard il reparut, ricanant et se heurtant
aux murs. Il était ivre, complètement ivre.
Rien ne le corrigea.
Chassé par sa mère, il devint charretier et conduisit les voitures de
charbon de la maison Pougrisel, qui existe encore aujourd'hui.
Sa réputation d'ivrogne devint si grande, s'étendit si loin, qu'à
Évreux même on parlait du Rosier de Mme Husson, et les pochards du pays
ont conservé ce surnom.
Un bienfait n'est jamais perdu.
......................................................................
Le Dr Marambot se frottait les mains en terminant son histoire. Je lui
demandai:
--As-tu connu le Rosier, toi?
--Oui, j'ai eu l'honneur de lui fermer les yeux.
--De quoi est-il mort?
--Dans une crise de _delirium tremens_, naturellement.
Nous étions arrivés près de la vieille forteresse, amas de murailles
ruinées que dominent l'énorme tour Saint-Thomas de Cantorbéry et la
tour dite du Prisonnier.
Marambot me conta l'histoire de ce prisonnier qui, au moyen d'un clou,
couvrit de sculptures les murs de son cachot, en suivant les mouvements
du soleil à travers la fente étroite d'une meurtrière.
Puis j'appris que Clotaire II avait donné le patrimoine de Gisors à
son cousin saint Romain, évêque de Rouen, que Gisors cessa d'être la
capitale de tout le Vexin après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, que
la ville est le premier point stratégique de toute cette partie de la
France, et qu'elle fut, par suite de cet avantage, prise et reprise un
nombre infini de fois. Sur l'ordre de Guillaume le Roux, le célèbre
ingénieur Robert de Bellesme y construisit une puissante forteresse
attaquée plus tard par Louis le Gros, puis par les barons normands,
défendue par Robert de Candos, cédée enfin à Louis le Gros par Geoffroy
Plantagenet, reprise par les Anglais à la suite d'une trahison des
Templiers, disputée entre Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion,
brûlée par Edouard III d'Angleterre qui ne put prendre le château,
enlevée de nouveau par les Anglais en 1419, rendue plus tard à Charles
VII par Richard de Marbury, prise par le duc de Calabre, occupée par la
Ligue, habitée par Henri IV, etc., etc.
Et Marambot, convaincu, presque éloquent, répétait:
--Quels gueux, ces Anglais!!! Et quels pochards, mon cher; tous
Rosiers, ces hypocrites-là!
Puis après un silence, tendant son bras vers la mince rivière qui
brillait dans la prairie:
--Savais-tu qu'Henry Monnier fût un des pêcheurs les plus assidus des
bords de l'Epte?
--Non, je ne savais pas.
--Et Bouffé, mon cher, Bouffé a été ici peintre vitrier.
--Allons donc!
--Mais oui. Comment peux-tu ignorer ces choses-là!
_Le Rosier de Madame Husson_ a paru dans _la Nouvelle Revue_ du
15 juin 1887.
UN ÉCHEC.
J'ALLAIS à Turin en traversant la Corse.
JE pris à Nice le bateau pour Bastia, et, dès que nous fûmes en mer,
je remarquai, assise sur le pont, une jeune femme gentille et assez
modeste, qui regardait au loin. Je me dis: «Tiens, voilà ma traversée.»
Je m'installai en face d'elle et je la regardai en me demandant tout ce
qu'on doit se demander quand on aperçoit une femme inconnue qui vous
intéresse: sa condition, son âge, son caractère. Puis on devine, par
ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas. On sonde avec l'œil et la pensée
les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur
du buste quand elle est assise; on tâche de découvrir la cheville; on
remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les
attaches, et la qualité de l'oreille qui indique l'origine mieux qu'un
extrait de naissance toujours contestable. On s'efforce de l'entendre
parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de
son cœur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les
nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la
contexture mystérieuse d'une âme, l'accord étant toujours parfait, bien
que difficile à saisir, entre la pensée même et l'organe qui l'exprime.
Donc j'observais attentivement ma voisine, cherchant les signes,
analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes.
Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains:
«Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses.»
Elle commença par l'article de tête avec un petit air content et
friand. Le titre de la feuille me sauta aux yeux: l'_Écho de Paris_. Je
demeurai perplexe. Elle lisait une chronique de Scholl. Diable! c'était
une scholliste--une scholliste? Elle se mit à sourire: une gauloise.
Alors pas bégueule, bon enfant. Très bien. Une scholliste--oui, ça aime
l'esprit français, la finesse et le sel, même le poivre. Bonne note. Et
je pensai: voyons la contre-épreuve.
J'allai m'asseoir auprès d'elle et je me mis à lire, avec non moins
d'attention, un volume de poésies que j'avais acheté au départ: _la
Chanson d'amour_, par Félix Frank.
Je remarquai qu'elle avait cueilli le titre sur la couverture, d'un
coup d'œil rapide, comme un oiseau cueille une mouche en volant.
Plusieurs voyageurs passaient devant nous pour la regarder. Mais elle
ne semblait penser qu'à sa chronique. Quand elle l'eut finie, elle posa
le journal entre nous deux.
Je la saluai et je lui dis:
--Me permettez-vous, madame, de jeter un coup d'œil sur cette feuille?
--Certainement, monsieur.
--Puis-je vous offrir, pendant ce temps, ce volume de vers?
--Certainement, monsieur; c'est amusant?
Je fus un peu troublé par cette question. On ne demande pas si un
recueil de vers est amusant. Je répondis:
--C'est mieux que cela, c'est charmant, délicat et très artiste.
--Donnez alors.
Elle prit le livre, l'ouvrit et se mit à le parcourir avec un petit air
étonné prouvant qu'elle ne lisait pas souvent de vers.
Parfois, elle semblait attendrie, parfois elle souriait, mais d'un
autre sourire qu'en lisant son journal.
Soudain, je lui demandai:--Cela vous plaît-il?
--Oui, mais j'aime ce qui est gai, moi, ce qui est très gai, je ne suis
pas sentimentale.
Et nous commençâmes à causer. J'appris qu'elle était femme d'un
capitaine de dragons en garnison à Ajaccio et qu'elle allait rejoindre
son mari.
En quelques minutes, je devinai qu'elle ne l'aimait guère, ce mari!
Elle l'aimait pourtant, mais avec réserve, comme on aime un homme
qui n'a pas tenu grand'chose des espérances éveillées aux jours des
fiançailles. Il l'avait promenée de garnison en garnison, à travers un
tas de petites villes tristes, si tristes! Maintenant, il l'appelait
dans cette île qui devait être lugubre. Non, la vie n'était pas
amusante pour tout le monde. Elle aurait encore préféré demeurer chez
ses parents, à Lyon, car elle connaissait tout le monde à Lyon. Mais il
lui fallait aller en Corse maintenant. Le ministre, vraiment, n'était
pas aimable pour son mari, qui avait pourtant de très beaux états de
services.
Et nous parlâmes des résidences qu'elle eût préférées.
Je demandai:--Aimez-vous Paris?
Elle s'écria:--Oh! monsieur, si j'aime Paris! Est-il possible de faire
une pareille question? Et elle se mit à me parler de Paris avec une
telle ardeur, un tel enthousiasme, une telle frénésie de convoitise que
je pensai: «Voilà la corde dont il faut jouer.»
Elle adorait Paris, de loin, avec une rage de gourmandise rentrée,
avec une passion exaspérée de provinciale, avec une impatience affolée
d'oiseau en cage qui regarde un bois toute la journée, de la fenêtre où
il est accroché.
Elle se mit à m'interroger, en balbutiant d'angoisse; elle voulait
tout apprendre, tout, en cinq minutes. Elle savait les noms de tous
les gens connus, et de beaucoup d'autre encore dont je n'avais jamais
entendu parler.
--Comment est M. Gounod? Et M. Sardou? Oh! monsieur, comme j'aime
les pièces de M. Sardou! Comme c'est gai, spirituel! Chaque fois que
j'en vois une, je rêve pendant huit jours! J'ai lu aussi un livre
de M. Daudet qui m'a tant plu! _Sapho_, connaissez-vous ça? Est-il
joli garçon, M. Daudet? L'avez-vous vu? Et M. Zola, comment est-il?
Si vous saviez comme _Germinal_ m'a fait pleurer! Vous rappelez-vous
le petit enfant qui meurt sans lumière? Comme c'est terrible! J'ai
failli en faire une maladie. Ça n'est pas pour rire, par exemple!
J'ai lu aussi un livre de M. Bourget, _Cruelle énigme_! J'ai une
cousine qui a si bien perdu la tête de ce roman-là qu'elle a écrit à
M. Bourget. Moi, j'ai trouvé ça trop poétique. J'aime mieux ce qui est
drôle. Connaissez-vous M. Grévin? Et M. Coquelin? Et M. Damala? Et M.
Rochefort! On dit qu'il a tant d'esprit! Et M. de Cassagnac? Il paraît
qu'il se bat tous les jours?..
......................................................................
Au bout d'une heure environ, ses interrogations commençaient à
s'épuiser; et ayant satisfait sa curiosité de la façon la plus
fantaisiste, je pus parler à mon tour.
Je lui racontai des histoires du monde, du monde parisien, du grand
monde. Elle écoutait de toutes ses oreilles, de tout son cœur. Oh!
certes, elle a dû prendre une jolie idée des belles dames, des
illustres dames de Paris. Ce n'étaient qu'aventures galantes, que
rendez-vous, que victoires rapides et défaites passionnées. Elle me
demandait de temps en temps:
--Oh! c'est comme ça, le grand monde?
Je souriais d'un air malin:
--Parbleu. Il n'y a que les petites bourgeoises qui mènent une vie
plate et monotone par respect de la vertu, d'une vertu dont personne ne
leur sait gré...
Et je me mis à saper la vertu à grands coups d'ironie, à grands
coups de philosophie, à grands coups de blague. Je me moquai, avec
désinvolture, des pauvres bêtes qui se laissent vieillir sans avoir
rien connu de bon, de doux, de tendre ou de galant, sans avoir jamais
savouré le délicieux plaisir des baisers dérobés, profonds, ardents, et
cela parce qu'elles ont épousé une bonne cruche de mari dont la réserve
conjugale les laisse aller jusqu'à la mort dans l'ignorance de toute
sensualité raffinée et de tout sentiment élégant.
Puis, je citai encore des anecdotes, des anecdotes de cabinets
particuliers, des intrigues que j'affirmais connues de l'univers
entier. Et, comme refrain, c'était toujours l'éloge discret, secret,
de l'amour brusque et caché, de la sensation volée comme un fruit, en
passant, et oubliée aussitôt qu'éprouvée.
La nuit venait, une nuit calme et chaude. Le grand navire, tout secoué
par sa machine, glissait sur la mer, sous l'immense plafond du ciel
violet, étoilé de feu.
La petite femme ne disait plus rien. Elle respirait lentement et
soupirait parfois. Soudain elle se leva:
--Je vais me coucher, dit-elle, bonsoir, monsieur.
Et elle me serra la main.
Je savais qu'elle devait prendre le lendemain soir la diligence qui
va de Bastia à Ajaccio à travers les montagnes, et qui reste en route
toute la nuit.
Je répondis:
--Bonsoir, madame.
Et je gagnai, à mon tour, la couchette de ma cabine.
J'avais loué, dès le matin du lendemain, les trois places du coupé,
toutes les trois, pour moi tout seul.
Comme je montais dans la vieille voiture qui allait quitter Bastia, à
la nuit tombante, le conducteur me demanda si je ne consentirais point
à céder un coin à une dame.
Je demandai brusquement:
--A quelle dame?
--A la dame d'un officier qui va à Ajaccio.
--Dites à cette personne que je lui offrirai volontiers une place.
Elle arriva, ayant passé la journée à dormir, disait-elle. Elle
s'excusa, me remercia et monta.
Ce coupé était une espèce de boîte hermétiquement close et ne prenant
jour que par les deux portes. Nous voici donc en tête-à-tête, là
dedans. La voiture allait au trot, au grand trot; puis elle s'engagea
dans la montagne. Une odeur fraîche et puissante d'herbes aromatiques
entrait par les vitres baissées, cette odeur forte que la Corse répand
autour d'elle, si loin que les marins la reconnaissent au large, odeur
pénétrante comme la senteur d'un corps, comme une sueur de la terre
verte imprégnée de parfums, que le soleil ardent a dégagés d'elle, a
évaporés dans le vent qui passe.
Je me remis à parler de Paris, et elle recommença à m'écouter avec une
attention fiévreuse. Mes histoires devenaient hardies, astucieusement
décolletées, pleines de mots voilés et perfides, de ces mots qui
allument le sang.
La nuit était tombée tout à fait. Je ne voyais plus rien, pas même la
tache blanche que faisait tout à l'heure le visage de la jeune femme.
Seule la lanterne du cocher éclairait les quatre chevaux qui montaient
au pas.
Parfois le bruit d'un torrent roulant dans les rochers nous arrivait,
mêlé au son des grelots, puis se perdait bientôt dans le lointain,
derrière nous.
J'avançai doucement le pied, et je rencontrai le sien qu'elle ne
retira pas. Alors je ne remuai plus, j'attendis, et soudain, changeant
de note, je parlai tendresse, affection. J'avais avancé la main et
je rencontrai la sienne. Elle ne la retira pas non plus. Je parlais
toujours, plus près de son oreille, tout près de sa bouche. Je sentais
déjà battre son cœur contre ma poitrine. Certes, il battait vite et
fort--bon signe;--alors, lentement, je posai mes lèvres dans son cou,
sûr que je la tenais, tellement sûr que j'aurais parié ce qu'on aurait
voulu.
Mais, soudain, elle eut une secousse comme si elle se fût réveillée,
une secousse telle que j'allai heurter l'autre bout du coupé. Puis,
avant que j'eusse pu comprendre, réfléchir, penser à rien, je reçus
d'abord cinq ou six gifles épouvantables, puis une grêle de coups de
poing qui m'arrivaient, pointus et durs, tapant partout, sans que je
pusse les parer dans l'obscurité profonde qui enveloppait cette lutte.
J'étendais les mains, cherchant, mais en vain, à saisir ses bras. Puis,
ne sachant plus que faire, je me retournai brusquement, ne présentant
plus à son attaque furieuse que mon dos, et cachant ma tête dans
l'encoignure des panneaux.
Elle parut comprendre, au son des coups peut-être, cette manœuvre de
désespéré, et elle cessa brusquement de me frapper.
Au bout de quelques secondes elle regagna son coin et se mit à pleurer
par grands sanglots éperdus qui durèrent une heure au moins.
Je m'étais rassis, fort inquiet et très honteux. J'aurais voulu parler,
mais que lui dire? Je ne trouvais rien! M'excuser? C'était stupide!
Qu'est-ce que vous auriez dit, vous! Rien non plus, allez.
Elle larmoyait maintenant et poussait parfois de gros soupirs, qui
m'attendrissaient et me désolaient. J'aurais voulu la consoler,
l'embrasser comme on embrasse les enfants tristes, lui demander pardon,
me mettre à ses genoux. Mais je n'osais pas.
C'est fort bête ces situations-là!
Enfin, elle se calma, et nous restâmes, chacun dans notre coin,
immobiles et muets, tandis que la voiture allait toujours, s'arrêtant
parfois pour relayer. Nous fermions alors bien vite les yeux, tous les
deux, pour n'avoir point à nous regarder quand entrait dans le coupé
le vif rayon d'une lanterne d'écurie. Puis la diligence repartait; et
toujours l'air parfumé et savoureux des montagnes corses nous caressait
les joues et les lèvres, et me grisait comme du vin.
Cristi, quel bon voyage si... si ma compagne eût été moins sotte!
Mais le jour lentement se glissa dans la voiture, un jour pâle de
première aurore.
Je regardai ma voisine. Elle faisait semblant de dormir. Puis le
soleil, levé derrière les montagnes, couvrit bientôt de clarté un golfe
immense tout bleu, entouré de monts énormes aux sommets de granit. Au
bord du golfe une ville blanche, encore dans l'ombre, apparaissait
devant nous.
Ma voisine alors fit semblant de s'éveiller, elle ouvrit les yeux (ils
étaient rouges), elle ouvrit la bouche comme pour bâiller, comme si
elle avait dormi longtemps. Puis elle hésita, rougit, et balbutia:
--Serons-nous bientôt arrivés?
--Oui, madame, dans une heure à peine.
Elle reprit en regardant au loin:
--C'est très fatigant de passer une nuit en voiture.
--Oh! oui, cela casse les reins.
--Surtout après une traversée.
--Oh! oui.
--C'est Ajaccio devant nous?
--Oui, madame.
--Je voudrais bien être arrivée.
--Je comprends ça.
Le son de sa voix était un peu troublé; son allure un peu gênée, son
œil un peu fuyant. Pourtant elle semblait avoir tout oublié.
Je l'admirais. Comme elles sont rouées d'instinct, ces mâtines-là?
Quelles diplomates!