Maintenant, pourquoi _Dictionnaire de la Langue verte_? Ce n'est pas là,
qu'on daigne me croire, un titre de fantaisie choisi pour accrocher le
regard du passant et forcer son attention: je ne l'ai pris que parce que
je devais le prendre, parce que les mots de ce _Dictionnaire_
appartiennent à la _Langue verte_.
Je n'ai pas plus inventé cette appellation singulière que je n'ai inventé
les divisions de _cant_ et de _slang_, qui servent à distinguer les
argots anglais, et qui m'aideront à distinguer les argots parisiens. Le
_cant_[1], c'est l'argot particulier; le _slang_, c'est l'argot général.
Les voleurs parlent spécialement le premier; tout le monde à Paris parle
le second,--je dis tout le monde; si bien qu'un étranger, un Russe par
exemple, ou un provincial, un Tourangeau, sachant à merveille «la langue
de Bossuet» et de Montesquieu, mais ignorant complètement la langue
verte, ne comprendrait pas un mot des conversations qu'il entendrait en
tombant à l'improviste dans un atelier de peintres ou dans un cabaret
d'ouvriers, dans le boudoir d'une lorette ou dans le bureau de rédaction
d'un journal. En France, on parle peut-être français; mais à Paris on
parle argot, et un argot qui varie d'un quartier à l'autre, d'une rue à
l'autre, d'un étage à l'autre. Autant de professions, autant de jargons
différents, incompréhensibles pour les profanes, c'est-à-dire pour les
gens qui ne font que traverser _Pantin_, la capitale des stupéfactions,
parce qu'elle est celle des étrangetés. L'argot des gens de lettres ne
ressemble pas plus à celui des ouvriers que celui des artistes ne
ressemble à celui des filles, ou celui des bourgeois à celui des
faubouriens, ou celui des voyous à celui des académiciens,--car les
académiciens aussi parlent argot au lieu de parler français, ainsi que le
prouveront les exemples semés dans ce livre.
[1] L'argot pur, l'idiome des révoltés, la langue des gens qui
vivent volontairement on fatalement en marge de la société, a été
baptisé d'autant de noms différents qu'il y a de nations
différentes: _cant_ en Angleterre (où, au XVIIe siècle, on
l'appelait impertinemment «français des colporteurs», _pedlars
french_), _germania_ en Espagne, _gergo_ en Italie, _bargoens_ en
Hollande, _calaô_ en Portugal, _rothwalsch_ ou _rothwelsch_
(italien rouge) en Allemagne, et _balaïbalan_ en Asie.
J'en conviens sans effort, c'est une langue sanglante et impie, le
_cant_, l'argot des voleurs et des assassins; une langue triviale et
cynique, brutale et impitoyable, athée aussi, féroce aussi, le _slang_,
l'argot des faubouriens et des filles, des voyous et des soldats, des
artistes et des ouvriers. Toutes deux, je le sais, renferment une
ménagerie de tropes audacieux, ricaneurs et blasphémateurs, une cohue de
mots sans racine dans n'importe quelle autre langue, sans aucune
étymologie, même lointaine, qui semblent crachés par quelque bouche
impure en veine de néologismes et recueillis par des oreilles badaudes;
mais toutes deux aussi, quoi qu'on fasse et dise, sont pleines
d'expressions pittoresques, de métaphores heureuses, d'images justes, de
mots bien bâtis et bien portants qui entreront un jour de droit dans le
_Dictionnaire de l'Académie_ comme ils sont entrés de fait dans la
circulation, et même dans la littérature[2], où ils se sont si vite
acclimatés et où, de voyous, ils sont devenus bourgeois. Et je ne parle
pas d'un vaudeville isolé, comme les _Deux Papas très bien_, où l'on
«dévide le jar» aussi proprement qu'à Poissy; je parle du _Dictionnaire_
de M. Littré et des œuvres dramatiques les plus importantes de ce temps,
les _Effrontés_ d'Émile Augier, la _Vie de Bohème_ d'Henry Murger, la
_Famille Benoiton_ de Victorien Sardou, etc.
[2] Pourquoi les littérateurs français ne feraient-ils pas ce que
n'ont pas craint de faire les littérateurs anglais, Ben Jonson,
Fletcher, Beaumont et autres dramaturges du cycle shakespearien,
qui parlaient si correctement «le grec de Saint-Gilles»? Grec de
Saint-Gilles ou langue verte, c'est tout un, et pendant que j'y
suis, pourquoi donc oublierais-je Richard Brome, John Webster,
Thomas Moore et Bulwer qui ont bravement employé le _slang_: le
premier dans _A jovial Crew, or the merry Beggars_, le second
dans _The White Devil, or Vittoria Corombona_, le troisième dans
_Tom Crib's Memorial to congress_, et le dernier dans son roman
de _Paul Clifford_?
Pour qu'il en soit ainsi, pour que des écrivains de valeur--au théâtre,
dans le roman, dans la fantaisie--se soient laissé raccrocher par ces
expressions hardies, forcées de faire le trottoir parce que, sans
domicile légal, il faut qu'elles aient des séductions, des
irrésistibilités que n'ont pas les mots de la langue officielle, il faut
qu'ils aient reconnu dans cette langue du ruisseau la succulence, le
nerf, le _chien_ de la langue préférée de Montaigne et de Malherbe[3].
[3] «Le parler que i'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel
sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux,
court et serré; non tant délicat et peigné, comme vehement et
brusque; plustost difficile qu'ennuyeux; esloingné d'affectation;
desréglé, descousu et hardy: chasque loppin y face son corps; non
pedantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plustost
soldatesque comme Suetone appelle celuy de Iulius Cesar.»
(_Essais_, liv. Ier, chap. XXV.)
«J'apprends tout mon françois des gens du port,» disait
Malherbe,--qui mentait un peu.
Qui sait d'ailleurs si cette langue parisienne, qui charrie tant de
paillettes d'or au milieu de tant d'immondices,--Flore étrange où tant de
plantes charmantes s'épanouissent au milieu de tant de plantes
vénéneuses--n'est pas appelée un jour à transfuser son sang rouge dans
les veines de la vieille langue française, appauvrie, épuisée depuis un
siècle, et qui finira par disparaître comme le sanscrit? Les puristes du
sérail ont beau la déclarer fixée, immuable, éternelle, cela ne l'empêche
pas de se déliter, de s'effriter, de se lézarder: si l'on n'y prend
garde, elle s'effondrera, malgré les béquilles que lui mettent en guise
d'étais, ses quarante architectes de l'Institut. _Caveant consules!_
Veillez au maintien de la langue parisienne, écrivains qui voulez qu'il y
ait encore une langue française!