III

On s'étonnera peut-être de voir réunis, confondus dans une promiscuité

fâcheuse, le cant et le slang, l'argot des gredins et celui des honnêtes

gens, les adorables mimologismes des enfants et les expectorations

repoussantes des faubouriens. C'était une nécessité née de la confusion

déplorable des classes sociales à Paris, où le crime coudoie le travail,

où le cynisme heurte l'innocence, où le vice flâne en compagnie de la

vertu, où l'esprit emboîte le pas à la bêtise. Frères ennemis, ces

argots, mais frères,--comme les hommes qui les parlent.

On pourrait s'étonner aussi, et tout aussi justement, de voir attribuer à

la langue populaire une foule de mots sortis de la langue du bagne, de la

prison et des mauvais lieux. Au premier abord, cela choque autant que

cela surprend, oui; mais en réfléchissant à la façon dont s'enrichissent

les langues, on comprend et l'on s'incline, attristé. Une expression

tombe des lèvres flétries d'un forçat, non pas au bagne, où il est

défendu aux honnêtes gens d'aller, mais dans un cabaret, dans une rue de

Paris, où il est interdit aux coquins de séjourner et où ils accourent

tous comme des frelons sur un gâteau de miel: dix paires d'oreilles la

ramassent et dix bouches la répètent, sans l'essuyer. Elle fait son

chemin d'atelier en atelier, de faubourg en faubourg, jusqu'au jour où,

tombant à son tour des lèvres d'un ivrogne[4], dans un café littéraire ou

dans une brasserie artistique, elle est alors recueillie par quelque

curieux aux écoutes, par quelque flâneur aux aguets, qui la trouve

accentuée, originale, et la colporte çà et là,--tant et si bien que,

finalement, elle entre dans un article, puis dans un livre, puis dans la

circulation générale. Allez donc maintenant l'en retirer, comme tachée de

boue et de sang! Essayez donc, au nom de la morale et du goût, de la

démonétiser par décret comme une pièce de trente sols! Elle n'est pas

frappée à la Monnaie fondée par Richelieu, elle ne porte pas l'effigie de

l'un des Quarante, elle n'est pas d'un métal très pur, tout cela est

vrai; mais elle sonne bien, argent ou cuivre, et cela suffit pour qu'elle

soit échangée comme monnaie courante de la conversation.

[4] «Il faut voir de quels mots elle enrichit la langue!»

dit Nicolas Boileau de la femme de Jérôme Boileau, son frère aîné,

laquelle, au dire de Brossette, «avoit un talent particulier pour

inventer des noms ridicules et des injures populaires».

Il en est de même des mots à panaches et à images improvisés par des

néologues en haillons ou en blouse, par Gavroche ou par Cabrion. L'esprit

court les rues et les ateliers; l'œil du voyou ou du rapin, toujours

ouvert, comprend plus rapidement que l'œil du bourgeois, toujours

endormi ou toujours affairé: lorsqu'un ridicule ou un vice insolent passe

à la portée de cet impitoyable rayon visuel, il est happé,--gare à la

gouaillerie féroce qui va le fusiller! Ce que, dans mes déambulations

diurnes et nocturnes à Paris, j'ai entendu de phrases énormes, pimentées,

saisissantes, cruelles, appliquées en plein dos comme des coups de pied,

ou en plein visage comme des soufflets, à de pauvres diables de l'un ou

de l'autre sexe, affligés, celui-ci de cette infirmité, celle-là de ce

ridicule; ce que j'ai entendu composerait un gros livre--inimprimable.

Ah! je ne sais pas ce que l'homme a fait à l'homme, mais il se venge bien

odieusement de lui--sur lui!

Il y a mille moyens de contagion pour un mot, et c'est précisément ce qui

universalise l'argot. La rue d'abord, où passe tout le monde; le cabaret,

si diversement peuplé; le mauvais lieu,--une autre rue. Quelque envie

qu'aient les gens les plus chastes de mettre un cadenas à leurs oreilles,

ils entendent--et retiennent--Dieu sait quels vocables excentriques,

bouffons, audacieux, hauts en couleur. Les filles--drôlesses et petites

dames mêlées--ont un jargon bariolé qui participe beaucoup de leurs

relations aussi multiples que fugaces. Toutes les professions masculines

avec lesquelles elles sont en contact permanent donnent à leur langage

une teinte polyglotte très prononcée,--polyglotte et cosmopolite, car

elles gardent volontiers de ces commerces incessants un certain nombre de

mots étrangers qu'elles francisent à leur manière. Un étranger en apprend

plus long qu'un Parisien, en un mois de séjour dans un boudoir ou dans

une antichambre d'actrice,--et il emporte chez lui une singulière opinion

de la «langue de Bossuet». Pauvre Bossuet! Pauvre langue!

Dictionnaire de la langue verte · 第 32 / 143 题