I
Après l'étude des insectes, ces infiniment petits de la création divine,
il n'en est peut-être pas de plus attrayante que l'étude des mots, ces
infiniment petits de la création humaine,--aussi destructeurs les uns que
les autres, les uns du sol, les autres de l'âme. Le jour où l'homme est
devenu savant, il est devenu méchant: la bouche est un arc dont les
syllabes sont les flèches. C'est avec cela que nous nous entretuons
depuis l'invention de la parole et de sa sœur de lait l'écriture.
Qu'on se rassure! Je ne veux pas remettre de béquet au paradoxe usé de
Jean-Jacques, lequel, d'ailleurs, quoique usé, peut marcher encore
longtemps: je me contente de constater en passant l'influence désastreuse
d'un bienfait. Je regrette peut-être de savoir écrire et de savoir
parler, mais je ne regrette pas de savoir lire et de savoir écouter: si
mon esprit n'y a rien gagné en ornements, il y a gagné en autre chose.
J'ai souffert de savoir, j'en souffrirai jusqu'au bout de ma vie
mortelle, mais je suis trop civilisé et trop Parisien pour ne pas aimer
les picotements de mes plaies. Quand je rendrai mon âme au Créateur,--qui
en sera probablement aussi embarrassé que j'en ai été moi-même--je ne me
serai pas beaucoup amusé, mais j'aurai été violemment distrait en ayant
été violemment houspillé. Distraction passe rentes.
Bonne ou mauvaise, la parole--ou l'écriture, car toutes deux marchent de
pair,--est une invention sur laquelle il n'y a pas à revenir. Cela est,
que cela soit! Mais précisément parce que cela est, l'entomologie
littéraire est une science fort attrayante qui a consumé au moins autant
de vaillants cerveaux que l'autre entomologie. Celle-ci compte parmi ses
illustrations Réaumur, Linné, Bonnet, Latreille, Lamarck, Van Geer,
Duméril, etc., etc. Celle-là compte parmi les siennes:--pour ne pas
remonter trop haut:--Érasme, Guillaume Budé, les Scaliger, les Vossius,
Casaubon, Turnèbe, Saumaise, les Estienne, Du Cange, Estienne Pasquier,
P. Borel, le président Fauchet, Gilles Ménage, Dom Rivet, Le Duchat,
Bernard de la Monnoye, Lacurne de Sainte-Palaye, Dupont de Nemours, et,
en se rapprochant davantage de nous, Gabriel Peignot, Roquefort, Charles
Nodier, Francisque Michel, F. Genin, Marty-Laveaux, Burgaud des Marets,
Charles d'Héricault, le comte Jaubert, et d'autres encore. Ah! les
entomologistes littéraires ne manquent pas en France!
Moi, je ne compte pas, bien entendu; je fais nombre seulement,--comme les
zéros. Je n'ai jamais mis ma gloire à écrire un livre utile sur la
matière, comme ont fait la plupart de mes illustres devanciers: j'ai
chassé aux mots comme on chasse aux papillons,--pour mon propre plaisir.
Aux papillons et aux scarabées aussi, aux chenilles aussi, aux
_anoplures_ aussi,--aux anoplures surtout, dirai-je hardiment, sans
vergogne aucune. Pourquoi m'en défendre? Toutes les curiosités sont
permises: les yeux ont le droit de voir, les oreilles de tout entendre;
seules, les lèvres n'ont pas toujours le droit de tout révéler,--ce qui
est un mal. J'ai laissé aux délicats d'en haut, aux aristocrates de la
philologie, le soin de trier, de classer et d'étiqueter leurs trouvailles
de choix. Ravageur littéraire, j'ai obscurément, pendant sept ou huit
ans, battu de mon crochet tous les ruisseaux, promené ma lanterne sourde
dans les coins ténébreux, ramassant sans cesse et sans fin, heureux d'un
tesson comme Rousseau d'une pervenche, et enrichissant chaque jour mon
musée d'un nouveau débris, sans lui enlever un grain de sa poussière, un
atome de sa boue, une parcelle de sa rouille: tel trouvé, tel conservé.
En mouchant une expression malpropre, on s'expose à lui arracher le nez,
c'est-à-dire le caractère, l'originalité.
Ce sont ces mots morveux que je me suis plu à colliger pendant sept ou
huit ans et à réunir en un corps de livre dont je n'espérais jamais tirer
parti que pour moi seul, pour ma propre édification. Le hasard--qui est
le dieu des livres encore plus que des hommes--en a décidé autrement; le
DICTIONNAIRE DE LA LANGUE VERTE a paru et l'empressement du public à en
épuiser la première édition jusqu'au dernier exemplaire m'a prouvé qu'il
y avait de par le monde d'autres curieux que moi. Je m'en réjouis sans
m'en enorgueillir, ayant pour vice capital la modestie, et, quoique mon
nom soit désormais fatalement accolé au DICTIONNAIRE DE LA LANGUE VERTE
comme celui du Florentin Vespuce au Nouveau-Monde, je ne fais aucune
difficulté pour déclarer que je n'ai pas eu l'honneur de découvrir cette
Amérique; il y a eu avant moi de hardis ravageurs parisiens. Je n'ai pas
à leur décerner de remerciements, n'ayant pas jugé bon de me servir
d'eux, ni à leur adresser d'éloges, n'en ayant déjà pas de trop pour moi.
Car enfin, il faut bien que je me décide à le répéter: enfant du pavé de
Paris, et d'une famille où l'on est faubourien de père en fils depuis
cinq ou six générations, j'ai cueilli sur leur tige et ramassé sur leur
fumier natal tous les mots de mon Dictionnaire, tous les termes
bizarres, toutes les expressions pittoresques qui s'y trouvent
accumulées: il n'en est pas une seule que je n'aie entendue de mes
oreilles, cent fois au moins, dans la rue Saint-Antoine ou dans la rue
Neuve-Bréda, dans un atelier de peintres ou dans un atelier d'ouvriers,
dans les brasseries littéraires ou dans les cabarets populaciers, ici ou
là, même ailleurs où beaucoup de délicats n'osent pas aller de peur de
s'y crotter l'oreille et de s'y salir l'esprit, et où je n'ai pas craint
d'aller, moi, parce que nous avons, nous autres moralistes, le double
privilège de la salamandre et de l'hermine, et que nous pouvons traverser
toutes les flammes sans en être roussis, toutes les fanges sans en être
souillés.
Voilà ce qui constitue le mérite, j'oserai ajouter la saveur, du
_Dictionnaire de la Langue verte_, dont je désire qu'on dise--au lieu de
le redouter--ce qu'on a dit du _Tableau de Paris_ de Sébastien Mercier,
qu'il a été pensé dans la rue et écrit sur une borne: cette ironie serait
son éloge et ma récompense, parce qu'elle prouverait qu'il est un fidèle
tableau des mœurs ondoyantes et diverses des Parisiens de l'an 1865-66.
Et puis, qu'on m'en sache gré ou non, j'ai la conviction d'avoir fait
quelque chose d'utile en remuant cette fange, en plongeant résolument
dans les entrailles mêmes de cet océan de boue, d'où, si j'ai rapporté
des madrépores et des polypes monstrueux, j'ai dû rapporter aussi
quelques coraux et quelques perles.