Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire
ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais
je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un
Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de
loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en
marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les
Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on
voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée
de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait
l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une
imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir
un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un
renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont
l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on
pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grâce
de Dieu_. Ce jour-là je fus indigné.--Hier, en me séparant des musiciens
nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume.
Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique
à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de
_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher
d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un
jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille,
l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des
airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue
française.
Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt,
nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement
renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée
de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce
moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la
ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait
dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers
échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour
baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette
ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du
soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui
commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout
cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et
de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.
Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est
une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et
coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés
pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville
très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne
un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de
sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre
ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est
par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte:
_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est
pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours
carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les
portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures;
un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que
haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé,
garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des
enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à
l'intérieur une véritable place d'armes.
La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète
cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe,
comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans
ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas,
elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture
mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et
la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de
fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du
marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée
d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me
liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir
avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher
ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un
caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que
l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si
hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas
trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et
répondait à tout ce que j'avais rêvé.
Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa
largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait
personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre
poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur,
d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud,
à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était
occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté,
du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la
rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer
dans la direction du couchant.
Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison
de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, où l'on nous fit entrer, et que
nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans
des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où
nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse
garnie de tapis pour la nuit.
Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni
dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile,
dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un
homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide,
le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la
coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus
qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne;
et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards,
qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait
aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter
l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre
d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je
m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.--Les deux spahis
soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les
plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de
grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière
qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à
l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y
avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un
instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui
équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez
nombreux de serviteurs et d'amis.
Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt
j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil
couchant.
--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils
attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aouïmer jeta
fort irréligieusement un éclat de rire de _giaour_ et continua
d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir,
à sept heures trente-cinq minutes.
--Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au
lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.
Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne
les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures
trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin
du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le
premier jour du _Baïram_. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce
moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux
spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les
Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient
de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste,
et que le jeûne durait encore.
A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous
ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et
long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil
d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous
d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un oeil qui se
dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la
fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment
plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut
tout à fait.
Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence,
descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le
Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand
enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans
rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à
moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des
chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient
rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai,
pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans
attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les
_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui
était en même temps notre lit.
Aïn-Mahdy, juillet 1853.
--La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne
saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de
moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect
qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts
dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument
qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais
c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne;
un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose
de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui
participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se
ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout
imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est.
La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse.
On trouve qu'elle a la forme «d'un oeuf d'autruche coupé en deux dans
le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est
admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau
général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les
angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour
l'oeil.
Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de
clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il
s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour
d'_El-Outaya_, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine
ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale
d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout,
pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en
a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.
Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et
la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la
source _Aïn-Mahdy_. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les
jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec
son sablier qui sert d'horloge à toute la ville.
C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée
d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'_Aïn_, la place occupée par
la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées
circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sédentaires;
c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le
sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était
armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles;
Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les
meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment
où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux,
dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la
querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes»,
prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant
jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et
cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de
Troie.--L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la
mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du
marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran,
Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite.
Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les
événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son
épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement
très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu
ce «[Greek: Mênin aeide thea]» entonné par leur poète arabe... «O muse!
chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?
Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze
filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever
ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière,
il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer
qu'aux bonnes oeuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne
voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât
libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire
de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des
années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son
oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se
tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant.
Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et,
pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à
Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue,
on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on,
qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.
Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité
religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe
perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à
perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa
maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé
sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour
passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses
ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et
dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à
pièce.
C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de
longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement
à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les
écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort
en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel
de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le
même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là
sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des
pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même
vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par
une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air
d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un
séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies.
Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la
vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents
lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours
trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés
plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle _fantasia_,
surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas
entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne
marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes
à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le
brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé
sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes.
Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des
pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et
c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont
en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la
certitude de résister.
Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se
rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche
encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à
El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la _melhafa_
(mante), et sont hermétiquement voilées.
Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de
l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la
ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par
la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit,
remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne
laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du
fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du
terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau,
éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout
l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur,
s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes
ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les
maîtres comme dans la nature.
Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le
pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible
aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant
après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts
flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de
vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte
léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois
venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait
soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour
de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe,
magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni
geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui
semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on
devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une
ampleur démesurée.
Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne
l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie
arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple
à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les
femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un
appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon
avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de
l'art, une erreur de point de vue.
Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de
Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité
dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la
négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est
guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à
claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées
par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant
nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre
approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons;
des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de
repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
bourgeois.
Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse,
en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse
une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le
ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au
nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se
relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent
toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action
simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam,
au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone
amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'OEdipe et
cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs,
voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes
les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce
guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...--Princesse,
c'est un chef.--Mais où est donc ce frère chéri?--Il est debout à côté
d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?--Je le
vois, mais pas trop distinctement.»
Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes
sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la
place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de
l'_Aïn_, pareil au tombeau de _Zethus_.
J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un
éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838;
et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté
sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici
que les autruches.
Tadjemout, juillet, au soir.
--Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous
avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au
pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était
assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il
avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin
à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de
ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds
grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le
chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans
cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.
Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la
tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et
je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet
sera tout ficelé pour le prochain voyage.
En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer
du même coup le guide et le mulet.
Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux,
nous aurions eu l'air de pauvres.