correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que
Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un
petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y
développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un
rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses
d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé
contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente
rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des
jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours
semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en
pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se
compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée
des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la
vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points
d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de
la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de
deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la
croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux
apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse
du tableau.
A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre
adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la
_diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres.
Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante:
--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et
moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu
me comprends?
Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui,
_Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux
puissants de la terre.
A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par
l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient
derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de
lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre
ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la
solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le
soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un
cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes
les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs
des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux
et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que
nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne
boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du
mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait
deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds
comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles;
pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait
roucouler des tourterelles.
Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites
encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus
glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait
des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes
pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et
dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé
de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens
qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà
quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel
tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez
proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main
une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au
milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le
tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout:
Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix
la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas
vus depuis un mois.
Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd.
Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la
porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui,
privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs
demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout
d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout
espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais
un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants
des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il
faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer
toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé,
dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont
le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve
sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons
qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.
Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan.
Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle
arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était
basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne
restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en
poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six
petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six
becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un
bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau
partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après
l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise
de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller,
entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des
raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait,
bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même
incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix
grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se
courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus
complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et
filait en jetant un nouveau cri.
Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers
pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse
malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je
trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux
marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est
une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et
dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte.
Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme
des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et
je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable:
Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si
j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment
où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans
ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui
bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de
fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air
enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me
présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me
montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par
convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la
broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu
l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le
moindre appétit.
Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait
rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà
sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se
cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme
dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est
et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de
loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de
_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des
_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe
aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande
la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un
quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches
et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une
multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant
l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.
Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que
sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler
le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée
à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu,
tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre.
Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste
état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours
et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de
protéger les plantations.
Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne
en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est
contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre,
sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la
plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de
sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On
n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il
disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies.
Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les
débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je
retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais
avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville
accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au
delà de l'îlot vert des jardins, l'oeil découvrait un horizon de
terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions
vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais
où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable
des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans
aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les
deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de
place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y
avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle
une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît
point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus
beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le
soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de
bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne.
Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de
minuit qui répare et à son tour redonne la vie.
Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à
la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières,
corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de
gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages;
couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les
harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de
chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à
l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans
trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude,
entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de
papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le
désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le
pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu,
couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes
mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles
flétries.
Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont
toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles.
Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la
grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel
arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant,
régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi
je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses
compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont
l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de
touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela
rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du
_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la
ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers
normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que
chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre,
d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus
précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais,
le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et,
pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande
et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres
le _hamiss_.
Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des
poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que
les figuiers d'Europe; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus
doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands
caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les
aigrettes des palmiers d'un vert froid, légèrement jaunes ou
rougissantes au point de jonction des palmes, voilà les jardins de
Tadjemout, c'est-à-dire de tous les ksours du Sud.
Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils
se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de
fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre
vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de midi, ils le
recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne
les aperçoit pas, et c'est à peine si on les entend se déranger dans les
feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une petite
tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se réfugie sur un
palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un
moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au coeur de
l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les
dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout
redevient immobile.
Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas semblait avoir
rassemblé toutes les mouches et tous les affamés du quartier, le caïd,
qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines,
et je vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé et tout
fumant du petit agneau noir.
Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur
essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux
de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager tous que de nous
mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du caïd et nous
sortions par _Bab-Sfaïn_, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy.
Aïn-Mahdy, juillet 1853.
--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage;
rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte
du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce
n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient
vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à
m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques
lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de
guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague
perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière
intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville
abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un
palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat
était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre
d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour
faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela,
c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que
j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à
Aïn-Mahdy.
Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident
de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient
parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés
d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la
plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon;
c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître
Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le
soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se
dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de
Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le
voisinage d'une ville fréquentée.--Ces deux ou trois sentiers, séparés
par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a
moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le
gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus
poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers
d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les
petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on
remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La
route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on
rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tâf_, on la tourne;
l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit,
grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à
reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui
des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues,
presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des
canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De
rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos
têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans
inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en
temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves
étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du
poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_
jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces;
on eût pu dire que _la terre exhalait le musc_.
A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à
pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le
troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait
gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au
passage un rameau pâle de _k'tâf_. Les hommes étaient nègres, mais de
vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les
jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait
rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en
jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de
jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins
d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur
costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de
momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un
chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la
main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort
enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée
d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut.
Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos.
Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de
musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques
fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de
paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément
jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets
étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence;
c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient
des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que
chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en
avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition
plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec
énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme
une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes;
d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le
cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce
qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire
des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées.
C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient
d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en
allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les
douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à
Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et
faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul
nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue
odyssée fut _Ouaregla_.--«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,»
dit Aouïmer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce
que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent à rire
avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous
hommes, et ils répétèrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance:
j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandèrent de
l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous
souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir
s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au
fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus
d'une ligne verte.