paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de
n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard
gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des
silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées
sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène
à _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer
la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit
d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
remplit.
Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un
certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre
bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des
ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est
riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair,
manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir.
A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler
des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un
repas.
En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous
offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons
et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu
nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux
citrons et trois gobelets.
Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait
un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu
de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron
fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les
mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son
burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois
gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et
avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le
croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue
et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu.
La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs.
Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et
Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du
divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de
ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu
de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de
cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là
pour faire cuire le mouton ou pour le manger.
Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu
de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que
personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.
Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie.
Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un
enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un
ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide
des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du
kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de
café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains,
comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée
dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il
boit. Le caïd ne le cède à personne.
Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le
privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau
rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de
coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième,
composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le
dîner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air
profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je
remercie Dieu; on lui répond de même _Allah iaatiksaha_, que Dieu te
donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui
veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront
de veiller avec eux.
El-Aghouat, juillet 1853.
--J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu
disparaître Aïn-Mahdy, avec le coeur serré par cette certitude de ne
jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de
l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de
l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis
éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos
cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant
d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses
étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond
de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le
frais dans l'alfa.
Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de
petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur
surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées
depuis le dernier simoun.
Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant
nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup
plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un
orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé
du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer
sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa
sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus
de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres.
Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort,
s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En
approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement
remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres
de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées
pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient
venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un
peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces
corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs
haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces
carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas
même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des
cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur
et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée
comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à
l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste
ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du
côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces
rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on
écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la
mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs,
qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il
y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces
doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en
passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout
historique de Si-Hadj-Aïca.
La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le
thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du
Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande
encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus
mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse
la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec
des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour,
recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour
son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa
provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi
dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est
mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins
pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente.
Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de
vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin
d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de
l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts
des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait
un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme
des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de
selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de
regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins
vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite
caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.
Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se
traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le
soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure
le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir;
il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs
terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous
installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et
moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud
asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit.
L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel
est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression
plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à
l'extrémité des palmiers.
Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle
se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que
tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici
l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide
devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule
déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me
représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux
bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe
que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel;
tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer.
N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le
fait chérir.
Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour
où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me
retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai
d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si
justement nommé--_Pays de la soif_.
TABLE DES MATIÈRES
DÉDICACE.--A Armand du Mesnil.
PRÉFACE I
I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1
Medeah, 22 mai 1853 1
El-Gouëa, 24 mai au soir 10
Boghari, 26 mai au matin 23
D'jelfa, 31 mai 34
D'jelfa, même date, cinq heures 65
D'jelfa, même date, sept heures 71
Ham'ra, 1er juin 1853 79
Ham'ra, même date, la nuit 84
2 juin 1853, à la halte, dix heures 85
Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94
A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96
El-Aghouat, 3 juin au soir 98
II.--EL-AGHOUAT 105
3 juin 1853, au soir 105
4 juin 1853 109
Juin 1853 117
Juin 1853 134
Juin 1853 147
Juin 1853 157
Juin 1853 173
La nuit, fin de juin 1853 185
1er juillet 1853 192
Juillet 1853 199
Juillet 1853 201
III.--TADJEMOUT-AÏN-MAHDY 208
Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208
Aïn-Mahdy, juillet 1853 241
Aïn-Mahdy, juillet 1853 254
Tadjemout, juillet, au soir 263
El-Aghouat, juillet 1853 267
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON
8, rue Garancière
Dépôt légal: 1877.
Mise en vente: 1877.
Numéro de publication: 7303.
Numéro d'impression: 5559.
Nouveau tirage: 1952.
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