Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tête à côté
de Ben-Ameur.
Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:
--Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour aller manger.
--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?
--Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une voix joyeuse.
--Et la lune?
--On l'a vue.
--Qui ça?
--Tout le monde.
--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'Aïn-Mahdy
n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes sûrs d'être
bien reçus.
Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers,
dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un
ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus
vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, la croupe argentée du
cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point
de mire; enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec son
cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et
trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route,
le tintement métallique d'un étrier.
Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant à nos chevaux le
soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y
marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein jour,
sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux n'était ferré. Tantôt,
on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la
résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au
contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et
comme un bercement d'avant en arrière, nous avertissait que le terrain
changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait
vaguement s'étendre à droite de longues dunes blafardes, clairsemées de
bouquets sombres.
La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une
nuit de canicule; c'était, depuis l'horizon jusqu'au zénith, le même
scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au
milieu de laquelle étincelaient de grands astres blancs et couraient
d'innombrables météores; quelques-uns avec tant d'éclat, que mon cheval
secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait dans
l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure
indéfinissable qui venait du ciel et qu'on eût dit produit par la
palpitation des étoiles.
Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont
la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait croisé les
étriers sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large selle,
les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui,
probablement, s'inquiétait peu de la route; M..., toujours à l'arrière,
s'occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de
sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; quant à Ben-Ameur, il
était impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il
veillait encore, ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le
croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claire d'Aouïmer
disait:--«Ya, Ben-Ameur, donne le tabac;» et quand la voix plus sourde
de l'indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve:--«Prends
garde aux abricots,» la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de
fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et
je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me
paraissaient les plus propres à me tenir éveillé.
Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir l'heure à ma
montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au
sommet duquel on voyait une tache sombre.
--Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié route.
--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rêvait.
--Où ça? demandai-je.
--Ici.
--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout
près.
Et nous continuâmes.
--Décidément le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant après une
nouvelle heure de silence.
Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les
étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est
le plus efficace des divertissements quand on s'endort.
Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une
heure, parut s'aplanir. De larges bouffées d'air, venant d'un horizon
plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions
un vaste pays où l'on pouvait distinguer des bois; on entendait à une
assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares
coassements.
--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet
avertissement des grenouilles parut consoler d'être venu si loin.
Une demi-heure après nous mettions pied à terre sur un large lit de
sable encore tiède, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage
d'un petit filet d'eau. De chaque côté s'alignait une haie épaisse de
roseaux; au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on
aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'étaient
les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la première fois, je
rencontrais de l'eau dans cette rivière avare appelée l'_Oued-M'zi_.
--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.
--Ce n'est pas la peine.
--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?
--A quoi bon?
Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux
des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument
jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une bougie
allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit,
sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il
avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que
sa flamme vacillât.
--Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.
Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'étendit.
--Et qui nous gardera? demandai-je.
--Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux.
Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; car, en ouvrant les
yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux
ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le feuillage
aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s'étendait comme un chemin
de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux
et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau
pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la
veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude,
et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince
ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas tendre. Des gangas,
par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière
avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir.
On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les
bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on se sentît fort
abandonné.
--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant à qui
l'Oued-M'zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son
pays. C'est dommage que l'eau soit si salée.
--On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose
d'astringent comme une forte solution d'alun.
Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du lit de la rivière et
nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans
l'ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide;
l'Oued-M'zi s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu
près dans l'est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations
chétives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la
guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu
là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du
Djebel-Milah; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement
bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de cette
immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait
sur un ciel d'une extraordinaire transparence.
Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà
appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une
bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une
musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les
deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le
petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la
direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former
au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.
--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un déplacement.
En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l'on put bientôt
reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs
bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la
mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins;
on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la
poussière sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se
disposaient à traverser l'Oued, à peu près vers l'endroit où nous nous
dirigions nous-mêmes.
Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la
composition de la caravane.
Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue
au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en
peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et
jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité de la
hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve très
clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur
éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge,
stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait,
pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de
moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune
était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme
à cheval et flanquée de chiens.
--Ce sont des _Arba_, dit Ali.
--Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le
Scheriff.
La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une
des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse
tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la
plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des
tribus sahariennes: «Les Arba, dit M. le général Daumas dans son
livre-itinéraire du _Sahara algérien_, sont très braves et peu soucieux
d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un grand luxe dans
leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct
violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus
pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» J'ajoute qu'on les
cite avec les _Saïd_ pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes
les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les
trouve mêlés à toutes les affaires de guerre; nous les avions contre
nous derrière les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez
les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs
cavaliers.
Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l'avant-garde à
cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc
porteur d'_atouche_ commençait à descendre majestueusement la rive
opposée.
Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme
pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à capucines d'argent,
ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés
horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse
appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille
conique empanaché de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss
rabattu jusqu'aux yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont on ne
voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et
basanées; d'autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord
en toison d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk roulé
en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste
pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché
d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés
de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs _chelils_,
ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au
mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de
fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut
la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces
nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment
exprimées par les comparaisons de leurs poètes.--Je reconnus ces chevaux
noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces
chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang
d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans
couleur d'or fin. D'autres, d'un gris foncé, sous le lustre de la sueur,
devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et
dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se
veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des
chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée
s'approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus
célèbres à cause du scandale qu'ils ont causé, et je compris la
différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des
maquignons.
Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de
l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus
simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans
barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le
distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses
vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur
extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de
trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa
vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de
babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains
posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une
jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil
doux encadré de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le
_koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son
cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de
brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et
faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de
son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer
portait son sabre et son fusil de luxe.
Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir,
énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa
crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de
voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il
avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous
regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans
couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille.
Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements;
et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de
fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et
la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros
diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours
violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets
marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son
cheval.
Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali
fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant
eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné
comprit le geste et ne bougea pas.
Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au
milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des
vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez
tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la
mienne pour un oeil difficile en fait d'élégance, et je ne pus
m'empêcher de dire au lieutenant:
--Comment trouvez-vous que nous représentions la France?
Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y
répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune
homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal,
enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les
cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber
deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du
salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur
nous.
Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée
dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis
carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois
sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant
dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux
de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les
chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués,
nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et
marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils
avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux
d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles
enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis,
dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs
du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une
procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute
espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du
damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond
noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du
violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des
verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis
de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats,
tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls
coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre
éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil
s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête
vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie
sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à
pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps
levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers
les tapisseries.
Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car,
immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les
tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille,
accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et
les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi,
rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de
cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires
pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les
pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse;
par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une
voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et
retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était
l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait
cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les
«maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On
voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des
bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand
les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge,
quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant
balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en
litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de
la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De
petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur
voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles
femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons;
tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits
ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans
leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia
rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le
poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de
leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des
béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était
aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu
de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à
l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons.
C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse
la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des
chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et
bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane.
Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous
continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des
montagnes de l'Est.
--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui
vaut mieux que la nôtre.
Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un
changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus
policé du monde.