festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en
dévotion.
Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur.
Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est
d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays
sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je
ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte
de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage.
Juillet 1853.
Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit:
--Que faisons-nous, ce soir?
--Ce que vous voudrez.
--Où allons-nous?
--Où vous voudrez.
Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes
les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve
que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la
soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu
où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire
une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux
fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.
Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez
Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours
devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes.
--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise
qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté.
Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes.
Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la
ville, une pioche à la main.
--D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.
--De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous
étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec
que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous
cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de
Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas
un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous
suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui
dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans
entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous
traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut
qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je
reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à
pareille heure, du rocher aux chiens.
Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis
lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du
pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou
dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces
bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
l'hiver.
Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, surtout un peu au
delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes
difformes et noirs comme de la houille.
On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers,
galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le
plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en
avant de la colline dans le lit à sec de l'Oued. Du point où souvent je
vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et
surveillant d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle.
Par moments, ou entend là-dedans des luttes effroyables; on voit le
sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomérés tout à
coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
elles-mêmes accourent pour se mêler au combat.
La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins,
chassant dans les enclos, déterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la
tombée du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on
est tout étonné d'entendre de la ville.
--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: les voilà qui font le
tour par _Bab-el-Chettet_.
En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la
meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous
deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans
plus de bruit que des chacals.
--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds de vous.
Il me montrait une canne énorme, d'un bois noueux, poli, verdâtre,
cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte
jamais, sinon pour se mettre en tenue.
Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et après avoir hésité
entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de
pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret
de ne pouvoir nous étendre.
A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L'oasis
se dressait en noir à quelques cents mètres de nous; au delà régnait une
ligne grisâtre représentant l'épaisseur des collines et de la ville, de
même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement
commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu'on entendait
distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun.
La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute en minute.
--A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps,
nous vaudra mieux que le cabaret.
C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien
fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond très sensible,
quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que
discipliné, et auprès duquel il est aussi agréable de parler quand il
vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler.
Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois,
dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je
l'espère, par une confidence.
Tout à coup, il me toucha le bras et me dit:
--Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche.
Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement
quelques pas en avant.
A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme habillé de blanc,
portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé.
Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je l'entendis crier
d'une voix tranquille:
--_Ache-Koun?_--Qui est là?
--C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je
reconnus.
Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi.
--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son
fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des
loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout
ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il
paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le
faire et allons plus loin, car nous le gênerions.
--Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu;
il est encore plus sournois que je ne croyais.
Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ à sa place
accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à noeuds passée dans
les doigts.
Juillet 1853.
On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la
fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour
venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant
la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare.
J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y
puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle,
à défaut d'herbes.
Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée,
compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est
entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un
dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins,
on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon.
Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se
déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit
mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles,
formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste
labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en
sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie
arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors
suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à
dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y
avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir;
ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi
hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres,
pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans
l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin
voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de
_djerid_ ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous
laquelle on passe à genoux.
On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on
est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers,
poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes,
et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de
France, surtout des oignons.
Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parlé, si tu revois
encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisière du
bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de
terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié du tronc;
puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs
de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres
dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer
cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers;
peut-être trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays
pour résumer toutes les poésies de l'Orient.
Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de
retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.
Juillet 1853.
Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c'est décidément
demain que je me mets en course), je n'entendis rien résonner au fond de
la cantine où j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus
qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait que cinq francs
cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le
lieutenant et moi; il me dit:
--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous
m'attendrez.
Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier
quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par
terre. Nous sortîmes tous trois.
Dans la rue, le lieutenant me dit:
--Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir,
saisissez-le ou appelez.
Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il
avait le bras passé dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du
coin de l'oeil, et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde
sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer de lui sur un
simple soupçon.
Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria:
--Qu'en avez-vous fait?
Je me retournai: Ahmet n'était plus là.
--J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant.
Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un
détour, puis un second, puis un troisième; arrivés au bout du zigzag
nous avions,--à droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous,
un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre
les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.
--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son
burnouss autour du bras?
--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par là, il
est entré dans l'eau et il court.
--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit
dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera.
--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin?
--Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par
El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a à choisir entre deux, ou
quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous
savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on
voyage, il faut emporter de quoi vivre.
Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le
contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps
nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques
maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet avait des
intelligences.
--J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a passé la
nuit dernière au café; il avait sa djebira pleine d'argent; il a régalé
tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son
père.
--Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais dû en prévoir la
fin.
Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d'effroi, mais
n'aboutirent à rien. Les hommes étaient absents; les jeunes femmes
effrayées s'enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient
grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice.
--L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons à demain.
Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma porte,
lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et,
précipitamment, se retirer sous la voûte.
--Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant,
les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le
porche, qu'on ne voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à
coup le lieutenant me dit:
--Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, de saisir un
burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami
poussa une sorte de cri très aigu qui fit résonner la voûte et alla
retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était
collé contre la muraille.
--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main
remontant le long du corps avait pris l'homme à la gorge.
--Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt:
--Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.
A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et
Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le
lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la poitrine
lui dit tranquillement:
--Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.
Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine;
c'était le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son maître.
--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son
ami, allons, viens; et il l'entraîna. Sur la place, cependant, il y eut
une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand
regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua pas moins de
répéter: «Pauvre Ahmet! de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui
s'adoucit jusqu'à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait
le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une
certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu séance
tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il eût volé, puis il avoua
seulement une partie de la somme.
--Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je.
--Viens, me dit-il, on va te le remettre.
Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d'après
les soupçons que j'avais sur lui.
L'oeil du M'zabite s'anima d'une singulière expression quand il nous
vit paraître devant sa petite échoppe, et qu'Ahmet lui-même lui dit:
--Donne l'argent.
Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur
associé; puis, après quelques minutes d'hésitation pendant lesquelles je
reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la
cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y
prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec
effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la
banquette. C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le reste avait
payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.
Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d'habitude
se fixa sur moi d'une façon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché,
lui dit amicalement:
--Qu'avais-tu besoin de voler?
--L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit Ahmet; c'était
écrit.
Et il se laissa emmener.
--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bâton?
demandai-je au lieutenant.
--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en
charge Moloud.
Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique que j'aimais, m'a fait
réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses;
et je me suis promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne.
III
TADJEMOUT-AIN-MAHDY
Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853
Mercredi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passeports,
sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche,
pliés et cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de _Tadjemout_,
l'autre au caïd d'_Aïn-Mahdy_. Il nous autorisait en outre à prendre
deux cavaliers d'escorte, à notre choix.
--Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le
grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et
maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.
La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait
encore 46 degrés à l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une
orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil
de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous
n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos
bagages.
De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était un petit animal de
couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour
parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses
montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle.
L'énorme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais à la condition de le
monter; proposition inacceptable, car il l'aurait écrasé. Il y avait du
monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait
partir.
--Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un
gamin de douze ans qui se trouvait là.
--Oui, Sidi, répondit l'enfant.
--Tu connais le chemin?
--Oui.
--Alors, en route, dit le lieutenant.
Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le
posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui
remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux
spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête.
--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait guère à
être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de
marche. Comment t'appelles-tu?
--Ali.
--Fils de qui?
--Ben-Abdallah-bel-Hadj.
--Où demeures-tu?
--Bab-el-Chettet.
--Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez
Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N...
emmène son fils à Aïn-Mahdy.
--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.
--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.
Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle
était déjà déserte; toutes les ruelles l'étaient de même. A travers les
portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs
inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne allait finir
et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à
pleine bouche dans les réjouissances du _Baïram_, _aïd-el-seghir_,
_petite fête_, qui suit le Rhamadan.
--Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je en voyant
l'air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit
Ali, dont le coeur semblait faiblir.
--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à
ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot
jusqu'à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la
vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur formant l'avant-garde
et chevauchant botte à botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le
lieutenant et moi; mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une
bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval
étant déjà dans la plus grande agitation.
Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et
faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du
_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on
respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les
collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme
de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l'écartement de deux
mamelons violets.
--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'étroite
coupure où précisément l'astre allait plonger. C'était en effet le
défilé du nord-ouest et la route d'Aïn-Mahdy.
--Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer.
Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je
marchai les yeux fermés pour en adoucir l'insupportable éclat. Peu à
peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque écarlate,
échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le
disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste
voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous entendîmes le canon de
la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à
la fois comme une secousse.
--Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à
coup volte-face.
Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua
ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes pour le suivre
de l'oeil; un flocon de fumée blanche se balançait au-dessus de
l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.
--Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le
couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune.
Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l'espace
compris entre deux lunes, c'est-à-dire un peu moins d'un mois solaire.
Le jeûne quotidien commence et finit à cette minute très fictive où l'on
est présumé: «_ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.»
Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable où
trois _Adouls_ déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son
premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle
visible pendant un très court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il
suffirait d'un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et
pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi
douter; mais c'est une question trop grave et qui touche à trop
d'impatiences pour qu'à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, y
compris les _T'olba_, ne soit pas du même avis.
Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la
file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux
comme un pavé de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé
par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et
Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles
glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.