l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a
qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide
et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement.
C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent--j'insiste avec
intention sur cette remarque,--de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé
et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes
lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en
continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le
contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien
d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à
l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je
n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco,
l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a
seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec
le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein
sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit
une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui
tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces
bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
et faut-il être averti pour s'en rendre compte.
C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en
face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la
vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes,
ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui
seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y
suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne,
hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc
de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux
élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur
d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez
roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on
tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu
après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore
endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on
vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette
heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds
fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques
petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent
assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court
moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre
que tous les pays du monde ont le réveil joyeux.
Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du
Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui
viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de
la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits
bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité
de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou
s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître
de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y
en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même
sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur
plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de
paillettes lumineuses; je les suis de l'oeil du côté de Rass-el-Aïoun;
je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je
continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande
est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure
après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes
bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre
égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette
fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit,
diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.--On peut dire que la
matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée
s'est écoulée entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de
rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de
petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à
mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les
collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des
exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles
montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite;
tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
midi qui commence.
A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne
autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte,
abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête.
Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes
pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se
tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du
bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un
calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi,
muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses
vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits
abricots roses, exposés là pour sécher;--çà et là, quelques trous noirs
marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un
violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre
dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui
borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres
toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs
trois collines.
De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme
endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et
se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la
défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle
ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un
parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par
compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de
murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne
distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de
forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de
palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne
reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des
parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières,
on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin,
du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont
passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir
les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de
la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des
oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir.
C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où
le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son
centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le
frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est
plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les
couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se
couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze
ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y
découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la
terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide
devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant
commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers
l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être
ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du
vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine
par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignorât-on, on sent
qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de
la haute mer.
Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur
la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle
direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les
uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus
obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur
confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes
qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs
et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel
saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis
les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension
inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, _Tembektou_ et
_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays nègre dont on
n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche,
peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous
l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à
poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances
qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le
commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair
soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien.
On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue
rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux
chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec
lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde
aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où
viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon
que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à
coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale,
parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout
de quelques secondes.
La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par
des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues
flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les
sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la
chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu
soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les
palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville;
on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer
les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux
qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert
ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes
violettes, et la nuit s'apprête à venir.
Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une
certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai
absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer.
C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et
se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de
lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux
approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette
perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent
traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce
cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela
ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue;
je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.
La nuit, fin de juin 1853.
Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis
cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en
prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de
l'oeil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au
plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles
qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à
couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te
l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient
mêlées de sable.
J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq
minutes, je ne voyais plus du tout.--Le désert était extraordinaire; à
chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et
venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait
alors comme un champ de blé.
J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour
essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le
bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce
temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à
peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me
cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à
tâtons.
En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon
domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et
accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui,
c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant à Ahmet, il est absent par
congé jusqu'à demain.
En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en
entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le
bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur
asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de
toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant
que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six
heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis
par m'endormir.
Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma
bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme
si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en
rire et te l'avouer.
Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé,
pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de
ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs
blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai
trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes
pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille,
pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de
broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les
inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans
voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de
ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein
de paille d'_alfa_.
J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume,
car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée
soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à
ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de
petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des
_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur
particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents
ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un
reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on
l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) à cause de la
ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a
prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand
s'introduire dans la terrasse.
Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me
causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable
dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux,
qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs,
beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit,
elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du
plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit
dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours.
Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner
la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient
aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée
vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles
descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les
ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après,
elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait,
traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer.
Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez
moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là,
j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes.
Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être
assez drôle.
Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un
fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu
près _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à
Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon
ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à
peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia,
rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé,
taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un
désoeuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a
fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix;
enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le
M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme
tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues
où ces gens-là posent alors sans le vouloir.
Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne
réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut
être sûr que toute autre tentative échouera.
En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays
auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent
tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur
se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi
qu'elles l'entendent.
L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une
maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré
en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car
le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens,
paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle.
Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il
entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru.
--Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne
répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop
court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de
rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail.
Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
--Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse
tranquilles.
Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se
turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet:
--Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes
et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de
l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était
entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français;
qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et
qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient
pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés
d'en discuter.
Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les
mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste
indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me
dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement
mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en
crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas
coucher toutes les nuits dans le mien.
Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à
la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans
la ville.
1er juillet 1853.
Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma
terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à
quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les
grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes
plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de
gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un
jour encore, on les aperçut roulés sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain,
nous nagions de nouveau dans le bleu.
La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces
et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne
rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer
est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine
laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas
mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit:
Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le
matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond:
_Makan_, il n'y en a plus.
En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui
jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
Je me réveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu après, je sens comme
une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le
point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme
tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs
seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts
autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois.
A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa
dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air
satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit.
Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures;
et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques
minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice.