Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse,

dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai

cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous

les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le

degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop

curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie

de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible

que repoussant.

Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois

ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque

face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une

galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La

porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient

tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre

autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de

bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en

général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu

dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des

animaux de toute sorte.

Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours

d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui

disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant

derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier

qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de

tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et

dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à

charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des

doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à

un peigne; enfin, peu à peu, l'oeil s'accoutumant aux ténèbres du

lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la

forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands

yeux stupéfiés fixés sur vous.

La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une

industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux

objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas

prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.

Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la

même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre,

le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les

femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à

travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi

les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus

âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une

large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que

leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite

quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs

doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se

pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout

petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine

sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci

que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on

parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la

chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.

Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas

contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y

voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du

lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par

terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières,

des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os

rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas.

Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que

le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'oeil; fais-y

descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet

innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien

jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie

contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent;

imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant

d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce

moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont

je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi

nous allons visiter nos amis.

La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent,

les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant.

Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement

des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.

Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris

entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un

moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache

un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort,

prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant

de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore,

comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes

étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.

Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on

prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un

moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que

certains jours d'Europe.

--Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes

entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de

petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre

au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât

de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on

n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus

pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.

Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux

heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion,

a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire

qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les _slougui_; notre

homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût.

Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En

fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le

dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers;

d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la

pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais

question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe

valide et son bon oeil.

En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un

mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y

apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer

dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des

sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais

y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un

peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; à

l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de

_Recheg_; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et

revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la

gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu

d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour

certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on

recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes

brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont

elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au

tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais

rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre

ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de

gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre,

que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici,

séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un

emprisonnement.

Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se

consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre

ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait

_delim_ (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait,

alors seulement, citer une aventure digne de lui.

Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de

faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à

moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des moeurs, des tableaux, tout un

pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je

ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues

marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes

chaudes, les _areq_, où l'oiseau dépose ses oeufs; çà et là des traces

aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le

jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et

toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite

passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point

imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant:

par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de

sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager.

Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa

manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait

tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il

partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de

l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il

boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce

pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et

dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on

admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de

le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et,

de son oeil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un

côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au

vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à

coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et

pendant un moment il ne bougea plus.

N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des

femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le

feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait

plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par

quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient

tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les

voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du

mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le

lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.

Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur

un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme

un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le

vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui

entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant

l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il

fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait

d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et

le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux

mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement

des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri

d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla

donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il

partit d'un grand éclat de rire.

On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses

mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis

luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers.

--Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.

--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude

chasseur.

--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son

affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.

Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui

venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot.

Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.

--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui

garde les eaux?

Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et

se rassit.

Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant

sur nous toutes les bénédictions du ciel.

--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand

nous fûmes seuls.

--C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en

douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là,

c'est un brave homme.

--Vous le connaissez?

--La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4

décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de

_Bab-el-Chettet_, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma

capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que

dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar,

son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je

dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre,

puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le

ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé

à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin,

je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,

il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.

Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en

loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son

fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer

chez lui.

Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir

tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y

avait pas moyen de le lui rendre;--à moins qu'il ne se soit traîné,

ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline,

là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens,

que personne n'a ramassés.

Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous

dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte,

qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il

était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à

l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait

achever sa nuit chez _Djeridi_.

--_Ya Aouïmer_, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.

--Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.

--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que

l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard

possible.

Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville,

c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu;

chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande

bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec

cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent,

brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place

est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli

par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau,

ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des

almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur,

et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre

peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des

effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à

s'en griser.

On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure

avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y

voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du

côté de l'échoppe à tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine

de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles,

quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_,

de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à

l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de

Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux,

celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus

qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.

L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé

que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent

très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont

on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet

constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes

dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de

demi-clair de lune.

Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus

d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le

balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement

amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre,

tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son

souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine

s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les

rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent

les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps

seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux

airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.

L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant

éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir

vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne

me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais,

moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.

Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je

voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés

comme s'il réfléchissait.

Je me penchai vers lui et je lui dis:

--A quoi pensez-vous?

--A rien, me répondit-il.

--Et que dites-vous de cette nuit?

--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits

où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu

près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand

philosophe pour un soldat.

Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:

--Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?

Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage,

depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la

fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main

un des bouts de son foulard, il se mit à danser.

La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines

parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.

Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent;

quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les

bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant

à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La

nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose

de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était

trois heures et demie.

--Allons dormir, me dit le lieutenant.

--Où ça? demandai-je.

--Sur la place, si vous voulez.

Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous,

nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes.

Juin 1853.

Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne

fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun

nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et

stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est

et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et

le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement

dans les palmes un doux balancement pareil à celui du _panka_ indien.

Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures

à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me

résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments

de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est

décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à

occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un

soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et

quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos

à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les

lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en

plein midi.

Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près

de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle

l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au

contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est

pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et,

presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques

jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui

est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très

beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il

est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du

monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui

n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux,

effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de

collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une

éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette

chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu

près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles.

Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un

peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires

blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à

la mer;--dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de

nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher

derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des

bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du

sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs,

presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de

lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au

paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des

sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité

radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte

d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et

des choses, avoir passé dans les visages.

La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé,

composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait

être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'oeil s'accoutume

à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre,

et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible

à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par

les spectacles, en réalité les plus simples.

Un été dans le Sahara · 第 10 / 16 段