rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la
tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la
beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de
vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de
comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils
conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont
drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils
seraient nus comme elles.
Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la
jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à
douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les
saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce
plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux
saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la
vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un
peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de
turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une
forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en
connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit,
la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants
sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains
parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus
gais.
Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de
demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me
regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que
j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de
suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tête nue;
ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit
visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes
yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec
cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat
sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la
fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle,
gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main
l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut
apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels
efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces
moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête
haute, son grand oeil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur,
effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle
devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je
m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je
ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui
font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant
un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le
paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons à la
fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends
qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que
j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une
fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que
ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants.
D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant
elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais
une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front
bombé, un oeil taciturne, qui me rappelle la _Mélancolie_ d'Albert
Dürer.
Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le
soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché
par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les
entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit,
s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les
dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de
fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une
trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille
nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à
petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre,
pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément
l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle
d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car
tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et répandant l'eau de toutes
parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop
longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros
ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce
détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des
yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins
précoces que leurs soeurs, des enfants beaucoup moins aimables. On
s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous
voyons.
Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu
comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres,
stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le
soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de
la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on
ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures
écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller
exactement comme des coquelicots.
Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute
différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une
antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.
Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se
partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la
droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé.
Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal
de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras
de ce petit fleuve appelé l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gardé par un
agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un
des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à
toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite
ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A
midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue
alors, quand je passe, d'un salut amical.
C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une
pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle
tenant au sablier, et divisée par noeuds, lui sert à marquer le nombre
de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à
la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à
sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et
descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant
sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts
d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce
vieillard condamné à additionner, noeud par noeud, tous les quarts
d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les
jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le
cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage
et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de
litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul
mélancolique.
Juin 1853.
--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari,
la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à
son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui
lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice,
l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la
bête de somme de la maison.
Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle
facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel
géographe en belle humeur: «_à fumer pipette et à ne rien faire_». La
définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce
pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point
usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans moeurs fumer
le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais
mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire».
Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la
Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a
créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où
dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant,
résument tout l'Orient.
Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres,
sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez
eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.
La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la
chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare
qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers
une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis,
on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure
encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit.
La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens
poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé
métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées:
l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes
blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois
sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes,
vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent
les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur
voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une
après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles
en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens,
qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du
pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y
ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous
les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de
ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec
un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du
Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.
Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable;
c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré;
on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'oeil y
plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et
cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je
ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours.
Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements
blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus
marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en
brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues
pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de
fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe
de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se
reposent.
Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou
se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un
étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que
parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation
pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune
homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore
imberbe, mais déjà coiffé du _ghaët_ viril et chaussé des _tmags_, à
peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent.
Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la
guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la
rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la
bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de
tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler,
quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est
pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des
personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou
deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas
représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme
beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la
mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être
bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions
ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts,
visages camards,--des médaillons de la colonne Trajane,--tout brûlés, et
ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient
planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de
maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se
promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de
venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé.
Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en
pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit
dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je
le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans
son cadre.
Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois
un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en
arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on
entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit
s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour
chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:
--Comment es-tu?
--Bien.
--Et comment, toi?
--Très bien.
Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos,
dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur
eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée
contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le
corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui
ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme
César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit
s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris;
d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts
passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés
l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de
se tenir par le petit doigt.
Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils
conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent
l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine
les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée:
la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être
postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par
d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur,
s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang
nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le
cadre de l'oeil, tout en eux est robuste, construit largement, et
semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est là
que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des
lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se
dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle
externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on
dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme,
à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de
flammes.
Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire.
Peu importe les noms de _gandoura_, _haïk_, _burnouss_, _ghaët_, etc.;
rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes
superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui
encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en
écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre
abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et
forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde
en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir
le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie.
C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le
plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.
A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes
de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_,
comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le
théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un
chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques
grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un
petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine,
et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils
n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui
de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à
cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché
par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle
espagnol ou _targui_, passé sous la selle ou pendant le long d'une
épaule.
Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que
ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils
diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu
quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à
pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de
tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert.
Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et
c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.--Le cavalier, au
contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui
rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché
sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil,
voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le
cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de
physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre:
l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son
prix, même après les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici,
d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?
L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers
Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin;
on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de
marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter
El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au
rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée
à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer
dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur
l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une
tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du
cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts
et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait
cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs
éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier
passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en
flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en
servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier
au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là
particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des
belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent
devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval.
Juin 1853.
--Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade
et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des
connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui,
lieutenant de préférence à _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires
indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie
qualité, ne me rendent les honneurs militaires.
Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces
gens-là par coeur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs
affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes,
le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa
vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre
de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour
moi, car il m'en fait obligeamment profiter.
Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte
des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de
gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa
femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs,
c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de
philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se
moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi.
On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa
barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans
cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un
regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de
porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite
d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique
autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas
moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et
sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que
je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de
longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens,
et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_,
comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la
frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre
avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir.