arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on
y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce
jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du _3 décembre_, m'a paru
curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à
faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos
soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée
complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte
mortuaire, on lit: _4 décembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer
qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros
caractères: GÉNÉRAL BOUSKAREN.
--Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit
d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce,
c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit
cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance!
Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous?
Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions
absolument à découvert et formant cible.
--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz,
un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine
Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre_.
Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le
général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et
se retournait pour crier: «En avant.»
Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de
cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait
recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.
Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre
l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et
à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le
soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le
bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une
citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de
petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la
brèche.
Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant
dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes
après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt,
fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse
artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins
retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi
de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna
sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant
de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De
longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent
éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la
fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles
redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats
plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une
immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le
vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il
n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette
solitude un moment troublée.
La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_
(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le
petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant
le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument
qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre
entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les
noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit
égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la
poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les
atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre
les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.
A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant
dans la rue qui fait suite à _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le
coeur net tout de suite.
Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les
baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte
acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le
courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite
jusque là-bas.
--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne
connaîtrez jamais chose pareille!
Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le
sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient
de passer.
Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à
cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste
assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte,
me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout
ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des
morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu,
décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil
cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement
criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu
sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et
ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses
enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en
pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de
sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout
entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les
compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée
sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une
demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.»
Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais
comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux,
les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des
morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits.
Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent
cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant
longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que
l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence
a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à
craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel,
c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et
rendra bientôt tout à fait imaginaire.
--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus
pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante
masure que je voudrais bien voir par terre.
Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots
brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.
Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres,
habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le séjour qu'une
colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois
avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il
avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur
servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors
tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le
lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite
nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se
disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite.
Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les
Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par
conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir,
dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout
d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire,
c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre
compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur
vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de
la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues;
on se battait jusqu'au coeur de la ville. Ils arrivèrent pourtant,
mais trop tard.
Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil;
la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le
canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs
képis un mouchoir et des bijoux de femmes.--«Le mal est fait, mon
lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.
Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le
pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la
tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre
n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds,
ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs
vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches
mises à nu.
--Les malheureuses! dit le lieutenant.
--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les
bijoux manquaient.
Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de
kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on
avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les
bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme
qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait,
sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de
sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier.
--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.
Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus
d'un sens à ce souvenir.
Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne
dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les
survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le
schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui
suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit
mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants,
tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés
de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut
donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante
que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à
contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours
arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la
bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus
d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses
pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes.
Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si
bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des
palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de
sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui,
la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en
aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au
milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les
hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle.
La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent,
les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu
de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre.
Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut
l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus
rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes
les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on
dirait une ville entièrement déménagée.
--Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le
lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient
sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous
vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge.
Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une
forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et
je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils
n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux,
ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En
attendant:--Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé.
Juin 1853.
Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan
simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un
composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés
d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu
soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser
encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de
circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.
La première, la seule dont j'aie à parler, prend à _Bab-el-Chergui_ et
aboutit à _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur,
de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à
séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers.
Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à
midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un
cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on
peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le
convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour
peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des
tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont
jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles
de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble.
Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et
s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les
bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est
barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle
confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des
beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux
convois se rencontrent.
Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule où
l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des
échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs
tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres,
où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons,
avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau,
sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets
de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le
turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient
s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile
assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais,
je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce
soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un
peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces
anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour
colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme
produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.
Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le
commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des
traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux,
l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée
dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic
que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis,
sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le
commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements
ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en
cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à
raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les
Arabes les appellent les juifs du désert.
Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins,
délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée
par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue
liquide, en guise de mortier.
Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le
_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint.
Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi,
violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi
au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte
en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de
diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans
chaque losange.
Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat;
chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes
terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant
longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui,
dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme
point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert,
El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un
entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était
sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des
_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout
au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe,
où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés
par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les
mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a
point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête
de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la
vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait
l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien
changé.
Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la
distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec
le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la
soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit
animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis
mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un
des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis
s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé
limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse
universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins
qu'encourageant pour la soif.
On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures
du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande
chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque
toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et
traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres.
Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de
loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de
poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements
bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans
noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des
fameux haïks rouges, _haïk-ahmeur_, sur lesquels étincelait une confuse
orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me
rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double rangée de
figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je
revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable
lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je
ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si
chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter
sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort,
celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de
Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je
comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire
aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un
pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément.
Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en
quelques mots.
Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre,
d'une mante ou _mehlafa_. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et
légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se
porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les
pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le
voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux
environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du
visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis
découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière,
enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long
que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique
et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est
superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et
des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il
est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord,
quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout
sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient
d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou
voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins
pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne
vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir
lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait
semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains
maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes.
Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais
légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de
noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans
le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de
couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage;
des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles
d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui
s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles
portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche
droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de
gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur
permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des
attitudes de statues.