ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche,
presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du
marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant
contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à
leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de
l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée
d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant
toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses
grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou
deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,
quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans
l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une
silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air
bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient.
La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y
marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa
cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.
Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des
cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.
Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs
portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait
s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis,
de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on
semblait fêter le retour.
Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,
Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté,
éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux
deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons
devant un jeu de dames.
M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située
sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau,
servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de
la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au
centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres.
Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on
voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes
endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite
fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en
tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.
Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et
de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la
sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de
deux heures.
--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une
sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre,
ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux
ouvertures tendues de toile.
A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et
braquée sur le centre de la place.
4 juin 1853.
Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je
dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé
celles du bivouac.
J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez
étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar
Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence
et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient
d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est
question d'y établir le bureau arabe.
--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,
parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.
J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les
chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de
la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche
et de poussière.
La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au
rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et
de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux
domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira
d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop
de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à
trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux
lézards.
Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie,
troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas
assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé
chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,
un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous
y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et
quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer
le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce
petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un
escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très
raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si
singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par
coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais
t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la
cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un
point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième
sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur
toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le
talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié
seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous,
ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus
qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à
cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,
qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,
la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.
Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre
battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais
répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage
tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval
clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge,
en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près,
cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où
je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un coeur ferme
les fortes chaleurs de l'été.
Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et
surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne
est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre
bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité
me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de
serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour
infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement
d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité
privé de rien.
Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher
du soleil et reconnaître en même temps le voisinage.
De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais
à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la
fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière
l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de
collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le
troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement,
presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait,
jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le
prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de
sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais
débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et
je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant
une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un
nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_
(Montagnes-Bleues).
A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le
plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près
régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour
de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par
le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je
voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis
de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.
La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions
arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le
badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat,
Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des
ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée,
autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée
d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en
église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en
pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large
et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit
personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé.
Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain
mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement
d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain.
Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des
ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des
palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes
sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,
outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre
à tous les coins de la ville.
Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le
couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un
insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se
répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba
presque subitement.
Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut
tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon
thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était
magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes;
j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette
multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon
domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un
pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit,
monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit
bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.
Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit
qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et
d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant
la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un
voulait entrer.
Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner
le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë
destinée à se faire entendre de loin.
--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France!
Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la
reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques
minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir.
J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi
mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute
l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les
crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:
c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.
Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités
de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères
du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit
des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme
une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai
sur ma sangle, et me dis:
--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas
dormir?
Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y
avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne
comptais pas.
Juin 1853.
Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de
_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir
tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te
dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les
traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.
El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte
d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans
limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de
maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que
de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un
revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune.
Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun
d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par
une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune
fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du
kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de
l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est
planté avec assez d'audace.
Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et
sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à
l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,
qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part,
n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous
l'autorité d'un pouvoir central.
Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure
égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de
guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours
prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.
La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles,
est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la
mythologie d'El-Aghouat.
Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler
d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff,
jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier
kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de
la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette
époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le
marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris
parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait
appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les
nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des
L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un,
tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.
Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem,
tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un
massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est
Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains
d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef
réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à
quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec
trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait
confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous
les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup,
dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa
cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et
assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.
Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture
d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.
Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous.
Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui
nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par
ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne
française.
Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne
réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de
_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle
grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,
leur avait dit:
«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions
forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois
même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous
prendre tous ensemble et vous museler.»
En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous
le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu
loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses
marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa
tombe.
Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem
mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui,
par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans
chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait
la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train
de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On
ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur
El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège
commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait
eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
emplacement.
Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la
défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une
enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle
est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la
tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée
par rien.
La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le
marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon
faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite
portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et
forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même
arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff
forment successivement les trois autres.
Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans
qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en
annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la
douleur d'y contribuer.
D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et
repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le
mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros
cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud;
tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants,
couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr.
Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se
battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et
depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni
avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on
put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant
sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.
Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce
d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la
ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre
la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement.
La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce
petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait
régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et
cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce
fut le moment le plus meurtrier pour nous.
L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance
dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et
se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des
Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille
et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des
deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce,
et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.
Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah,
tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet
de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions
doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi
l'écoutant.
Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et
marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est
effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais
à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a
reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un
autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a
frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part
en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de
plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une
saillie dentelée à chaque angle.