La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la

ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche,

presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du

marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,

celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant

contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à

leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de

l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée

d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant

toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses

grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou

deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,

quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans

l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une

silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air

bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient.

La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y

marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa

cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.

Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des

cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.

Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis

de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs

portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait

s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis,

de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on

semblait fêter le retour.

Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,

Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté,

éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux

deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons

devant un jeu de dames.

M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située

sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau,

servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de

la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au

centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres.

Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on

voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes

endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite

fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en

tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre

de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.

Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et

de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la

sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de

deux heures.

--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une

sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre,

ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux

ouvertures tendues de toile.

A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et

braquée sur le centre de la place.

4 juin 1853.

Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je

dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé

celles du bivouac.

J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez

étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar

Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche

et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence

et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient

d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est

question d'y établir le bureau arabe.

--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,

parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.

J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les

chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de

la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche

et de poussière.

La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au

rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et

de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux

domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira

d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop

de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à

trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux

lézards.

Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie,

troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas

assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la

rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé

chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,

un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous

y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et

quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer

le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce

petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un

escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très

raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si

singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par

coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais

t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la

cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un

point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième

sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur

toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le

talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié

seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous,

ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus

qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à

cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,

qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,

la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.

Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre

battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais

répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage

tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval

clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me

sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge,

en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près,

cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où

je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un coeur ferme

les fortes chaleurs de l'été.

Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et

surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne

est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre

bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité

me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de

serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour

infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement

d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité

privé de rien.

Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher

du soleil et reconnaître en même temps le voisinage.

De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais

à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la

fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière

l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de

collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le

troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement,

presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait,

jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le

prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de

sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais

débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et

je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant

une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un

nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_

(Montagnes-Bleues).

A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le

plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près

régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour

de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par

le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je

voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis

de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.

La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions

arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le

badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat,

Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des

ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée,

autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée

d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en

église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en

pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large

et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit

personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé.

Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain

mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement

d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain.

Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des

ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des

palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes

sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,

outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre

à tous les coins de la ville.

Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le

couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un

insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se

répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba

presque subitement.

Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut

tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon

thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était

magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes;

j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette

multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon

domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un

pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit,

monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit

bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.

Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit

qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et

d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant

la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un

voulait entrer.

Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner

le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë

destinée à se faire entendre de loin.

--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France!

Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la

reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques

minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir.

J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi

mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute

l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les

crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:

c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.

Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités

de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères

du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit

des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme

une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai

sur ma sangle, et me dis:

--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas

dormir?

Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y

avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne

comptais pas.

Juin 1853.

Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de

_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir

tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te

dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les

traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.

El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte

d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans

limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de

maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que

de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un

revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune.

Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun

d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par

une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune

fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du

kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de

l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est

planté avec assez d'audace.

Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et

sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à

l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,

qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part,

n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous

l'autorité d'un pouvoir central.

Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure

égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de

guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours

prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.

La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles,

est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la

mythologie d'El-Aghouat.

Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler

d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff,

jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier

kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de

la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette

époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader

canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le

marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris

parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait

appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les

nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des

L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un,

tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.

Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem,

tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un

massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est

Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains

d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef

réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à

quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec

trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait

confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous

les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup,

dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa

cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et

assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.

Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture

d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.

Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous.

Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui

nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par

ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne

française.

Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne

réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de

_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle

grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,

leur avait dit:

«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions

forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois

même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous

prendre tous ensemble et vous museler.»

En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous

le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu

loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il

devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses

marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa

tombe.

Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem

mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui,

par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,

l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans

chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait

la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train

de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On

ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur

El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,

celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège

commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait

eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique

emplacement.

Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la

défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une

enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle

est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la

tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée

par rien.

La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le

marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon

faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite

portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et

forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même

arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff

forment successivement les trois autres.

Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans

qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en

annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la

douleur d'y contribuer.

D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et

repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le

mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros

cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud;

tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants,

couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr.

Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se

battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et

depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni

avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on

put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant

sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.

Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce

d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la

ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce

petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre

la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement.

La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce

petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait

régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et

cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce

fut le moment le plus meurtrier pour nous.

L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance

dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et

se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des

Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille

et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des

deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce,

et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.

Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah,

tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet

de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de

rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions

doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi

l'écoutant.

Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et

marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est

effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais

à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a

reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un

autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a

frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part

en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de

plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une

saillie dentelée à chaque angle.

Un été dans le Sahara · 第 7 / 16 段