Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie

n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande,

peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des

serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut

prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur

l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand,

mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de

barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une

pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches

sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme

une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte

un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse,

déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou,

car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître,

quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui

fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare

le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de

femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à

l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher

pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe

tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son

maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il

manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas

qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible,

et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de

grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M.

N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il

devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat,

afin de rendre son exil volontaire plus doux.

Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille,

et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune,

quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme

_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous

coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne

l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son

grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa

bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt

que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter

mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les

cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée

à El-Aghouat.

Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A

défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime;

car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque

convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les

autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas

de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au

reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont

de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service,

est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni

oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui

relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour

à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus

apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité

n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout

utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire

valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de

les employer.

Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frère _Brahim_ et le

_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et

en perpétuelle émulation d'importance.

Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en

servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle.

Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà

d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette

coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait

qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet.

Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets,

yatagan passé sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, à

franges ornées de noeuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si

quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste

amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk

un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de

cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne

à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de

plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se

rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans

barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents.

De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également

vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et

c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali

pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali

se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais

c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne

pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le

spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur

le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de

ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant

d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son

frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure

souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à

cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali

mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de

Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le

céder à son tour contre un cheval.

Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les

copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on

rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes;

elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits

caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une

autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure,

d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme

enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous,

ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en

introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à

présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief,

d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures

pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y

a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce

que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi

la splendeur inanimée des statues.

Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.

Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné.

Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos

forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant

les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus

rien entendre.

Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord

du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la

longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la

plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié

morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs

bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie

retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le

fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près

des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une

corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine

en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées,

accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y

presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire

enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert;

et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du

marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin;

l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se

termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A

droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et

d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir

tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre,

d'ouvrir les yeux.

On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail.

On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont

descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les

tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans

le _fondouk_.

Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je

l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre

murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre

angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et

ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont

qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui

s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé

vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution

serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes

cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme

si j'étais menacé d'être enseveli vivant.

Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces

vipères redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommandé

de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y

endormir.

Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de

cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une

demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de

l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au

plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué

sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis

la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais

la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a

quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est

que le _cheli_ (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le

porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore

Brahim, et que Brahim n'aille à pied.

A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.

Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît

étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans

voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un

centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se

douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on

inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent

presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs

villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des

campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on

se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans

route tracée et sans rencontrer un point habité.

Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et

des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid

et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce

n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà

haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont

mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus

de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou

quand le vent ne soufflera plus.

Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un

mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de

végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les

deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée,

coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord

clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à

peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée

des montagnes.

El-Aghouat, 3 juin au soir.

Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux,

par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la

route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi

conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui

perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon

arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la

fatigue extrême des dernières lieues.

J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite

s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest,

sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous

le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre.

Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se

compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet

un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette

architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte

symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et

tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de

cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises

et les eût toutes inclinées dans le même sens.

Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que

je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son

extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le

quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute

sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le

matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se

prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût

place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur

des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma

gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers

avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus

de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre

les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de

l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de

chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous

devions avancer.

Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le

convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable

jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais

qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire

pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y

avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à

l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur;

l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus

extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort

loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de

lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une

multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours

supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un

vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un

champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à

gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours

aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un

fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une

mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville,

il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus

bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois

la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes

ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre

escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi

laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait

pas.

Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me

fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop

crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce

qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je

n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu

l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'oeil sûr, qui

demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,

j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude

embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages;

puis mon oeil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre

brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens

d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le

soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je

l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi.

Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une

rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous

dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine

dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que

nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes

vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un

second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y

voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus à droite,

un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à

droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose

que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la

ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté

du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et

dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point

d'où je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aïoun_ (tête des sources). C'est

l'endroit où prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose

El-Aghouat.

A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en

habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me

jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me

souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.

Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide

obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont

nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les

traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place

des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes

amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues

lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des

débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C...

m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la

rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la

division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse;

c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21

novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de

l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla

de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais

peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air

d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur

enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été

mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque

jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol

que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à

marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à

l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un

zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la

tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière

d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il

conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le

sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever

de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus

loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur

toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis.

Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes

enfin dans la ville.

II

EL-AGHOUAT

3 juin 1853, au soir.

Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées

de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors

des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres

rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi

indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au

lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je

venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant

dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le

soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait

que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente.

Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à

peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé.

Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds

battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses

arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur

d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou

carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et

inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement

d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long;

des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec

une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de

sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se

transforme en corps de garde.

Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y

tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre

autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé

sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et

salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver

qu'ils étaient présents.

Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs

gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous

carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de

l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la

rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux

portes, un silence aussi pesant que la chaleur.

--Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de

garde et la rue.

La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai

des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être,

comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se

trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou

sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant

sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.

Un été dans le Sahara · 第 6 / 16 段