Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de

résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour

d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle

présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine

de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est

encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par

un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et

percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il

a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je

n'ai fait qu'entrevoir.

Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du

kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent

les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment,

que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.

Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient

une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent

pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses

transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir

l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle

seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à

laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente,

il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj

s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un

des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.

Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en

effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que

dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une

nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y

est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.

Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les

pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de

moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il

se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène

ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,

parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant

d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci,

d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce

une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est

Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a

jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus

jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la

soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies.

Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat,

bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de

Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la

nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre

le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le

costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La

femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.

J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus.

Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par

un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses

deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme

ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on

ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait

en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise

de fine laine. Quant à la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit

jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à

personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux.

Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il

a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces

jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le

dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était

amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume.

Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces

grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de

belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que

le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le

taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents.

Quoique maussade à l'oeil au milieu de ce désert saharien, avec sa

façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec

une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille

l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les

moeurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant

le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les

entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau

cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit

au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre

de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,

distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et

leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse

tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques

familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le

dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que

s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes,

n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.

Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là

des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des

yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs

éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les

flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois.

Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour

empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson

dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas

besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait

résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en

arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève,

emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne

aux statues équestres des Césars victorieux.

D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli

comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs

anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois

c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la

guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec

ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant

lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au

contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu

turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on

voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé

devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés

confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et

jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing,

droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est

botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une

lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux

pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent,

l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de

nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche

pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont

teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et

pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans

tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum,

prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si

le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé.

Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des moeurs

depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les

moeurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il

soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au

contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette

grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en

scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main,

de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me

touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles

aventures.

Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de

D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit.

Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation;

c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un

des moins observés.

Ham'ra, 1er juin 1853.

On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff

et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous

sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos.

Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de

plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations

solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos

feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel

changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y

attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été

passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu.

Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où

je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails.

L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou

des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui

m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu

et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le

retrouver.

Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous

l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu,

la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de

peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus

triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a

toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur

le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas

aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ

d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette

couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste

est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si

j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions

d'aujourd'hui.

A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière.

L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils

lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais

qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle

sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à

quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais

jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de

disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;

j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés,

quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On

prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y

puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de

bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha

les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de

rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui

commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable.

Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel,

jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres,

sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles

d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore

tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se

fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de

deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent

que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les

recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la

température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins

d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de

régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration

d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange

arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait;

et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur

le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête

l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où

ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être

visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,

comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à

la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des

entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon

cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais

souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à

moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel

bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout

n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je

n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de

sable et de feu qui venait du désert.

J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais.

Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé,

ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On

les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture

enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent

quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver

trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée

au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui

enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà

si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine

d'angoisse.

Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches,

qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder

planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche

plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les

yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des

abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un

figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,

mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué

sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à

_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.

Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque

devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop

échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement.

En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que

jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été

pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même

avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les

cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui

font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma

tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte

d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six

heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au

vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont

couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le

sable.

Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et

je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un,

celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues

d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me

fait rêver. Serait-ce le désert?

Ham'ra, même date, la nuit.

Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le

ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette

fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue.

Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma

tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une

troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac,

que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,

mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du

vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.

2 juin 1853, à la halte, dix heures.

La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous

avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans

l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette

fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait

rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco

recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore

plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre

de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses

qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la

liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,

tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur

après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le

ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous

passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre

le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés

bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et

ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable;

singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le

faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute

expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose

inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette

élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les

chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge,

mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la

marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à

demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus

rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en

a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur

_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de

leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent

en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte

ordinairement pour un repas.

Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar

et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a

pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute

monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains

cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi

insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait

un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,

l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le

dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac,

donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain.

Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit

nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre

énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang

s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera

à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et

la même jovialité.

Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui

m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de

route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le

général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara

central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les

auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa

personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité

que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le

grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez

crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des

airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que

j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome,

dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On

me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une

saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces

détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit

de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de

côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de

cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à

nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement

grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de

guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais

quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse

défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,

le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui

l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos

Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas,

enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je

n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement

d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il

retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la

belle _Meçaouda_.

Un été dans le Sahara · 第 5 / 16 段