résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour
d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle
présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine
de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est
encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par
un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et
percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il
a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je
n'ai fait qu'entrevoir.
Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du
kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent
les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment,
que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.
Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient
une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent
pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses
transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir
l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle
seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à
laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente,
il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj
s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un
des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.
Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en
effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que
dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une
nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y
est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.
Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les
pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de
moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il
se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène
ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,
parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant
d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci,
d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce
une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est
Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a
jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus
jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la
soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies.
Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat,
bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de
Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la
nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre
le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le
costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La
femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.
J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus.
Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par
un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme
ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on
ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait
en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise
de fine laine. Quant à la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit
jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à
personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux.
Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il
a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces
jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le
dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était
amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume.
Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces
grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de
belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que
le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le
taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents.
Quoique maussade à l'oeil au milieu de ce désert saharien, avec sa
façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec
une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille
l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les
moeurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant
le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les
entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau
cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit
au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre
de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et
leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse
tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques
familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le
dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que
s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes,
n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.
Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là
des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des
yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs
éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les
flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois.
Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour
empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson
dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas
besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait
résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève,
emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne
aux statues équestres des Césars victorieux.
D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli
comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs
anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois
c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la
guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec
ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant
lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au
contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu
turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on
voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé
devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés
confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et
jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing,
droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est
botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une
lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux
pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent,
l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de
nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche
pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont
teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et
pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans
tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum,
prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si
le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé.
Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des moeurs
depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les
moeurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il
soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au
contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette
grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en
scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main,
de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me
touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles
aventures.
Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de
D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit.
Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation;
c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un
des moins observés.
Ham'ra, 1er juin 1853.
On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff
et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous
sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos.
Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de
plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations
solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos
feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel
changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y
attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été
passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu.
Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où
je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails.
L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou
des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui
m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu
et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le
retrouver.
Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous
l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu,
la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de
peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus
triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a
toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur
le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas
aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ
d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette
couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste
est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si
j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions
d'aujourd'hui.
A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière.
L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils
lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais
qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle
sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à
quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais
jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de
disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés,
quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On
prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y
puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de
bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha
les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de
rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui
commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable.
Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel,
jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres,
sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles
d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore
tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se
fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de
deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent
que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les
recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la
température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins
d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de
régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration
d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange
arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait;
et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur
le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête
l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où
ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être
visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,
comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à
la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des
entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon
cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais
souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à
moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel
bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout
n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je
n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de
sable et de feu qui venait du désert.
J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais.
Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé,
ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On
les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture
enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent
quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver
trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée
au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui
enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà
si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine
d'angoisse.
Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches,
qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder
planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche
plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les
yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des
abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un
figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué
sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à
_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.
Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque
devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop
échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement.
En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que
jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été
pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même
avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les
cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui
font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte
d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six
heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au
vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont
couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le
sable.
Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et
je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un,
celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues
d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me
fait rêver. Serait-ce le désert?
Ham'ra, même date, la nuit.
Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le
ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette
fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue.
Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma
tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une
troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac,
que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,
mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du
vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.
2 juin 1853, à la halte, dix heures.
La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous
avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans
l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette
fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait
rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco
recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore
plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre
de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses
qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la
liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,
tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur
après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le
ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous
passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre
le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés
bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et
ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable;
singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le
faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute
expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose
inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette
élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les
chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge,
mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la
marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à
demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus
rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en
a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur
_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de
leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent
en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte
ordinairement pour un repas.
Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar
et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a
pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute
monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains
cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi
insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait
un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,
l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le
dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac,
donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain.
Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit
nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre
énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang
s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera
à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et
la même jovialité.
Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui
m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de
route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le
général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara
central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les
auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa
personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité
que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le
grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez
crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des
airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome,
dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On
me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une
saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces
détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit
de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de
côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de
cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à
nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement
grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de
guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais
quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse
défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,
le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui
l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos
Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas,
enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je
n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement
d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il
retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la
belle _Meçaouda_.