Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples,
doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non
seulement dans leurs moeurs, mais encore dans leur costume, costume si
favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'être aussi beau que
le grec et d'être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et
Lia, filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées comme Antigone,
fille du roi OEdipe; qu'elles se présentent à notre esprit dans un
tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout
autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant
comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le
reste.
Mon opinion, quant au système, la voici:
C'est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de
talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la détruire; comme
habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu
reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en
histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir
l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la
simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se
tenir aussi près que possible de la vérité... _Et ego in Arcadia..._
Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame;
oui, dans le sens de l'éternelle tragédie de la vie humaine.
Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés
de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou
l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin.
Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je voyage, et
précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un
entraînement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce
peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à
la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'âme en mouvement
et en quoi l'esprit s'élève et se complaît comme en des visions d'un
autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède
seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple
dans sa vie, dans ses moeurs, dans ses voyages. Il est beau de la
continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est
beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement
presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la
simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il
conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un
parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que dans les côtés
les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment
que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de
tout costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Arabe pour
devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve
assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_
saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne représentera jamais que des
Bédouins.
Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de m'écrier: _O Israël!_
tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant,
je reprends ma route.
Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau
prise au delà des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance
et qu'on y campe agréablement au bord de la rivière (_l'Oued D'jelfa_)
et sous de très beaux tamarins.
Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses étranges, colorées de
tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre,
entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. Il en
descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont
se réunir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement
semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu
des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les
sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient
à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des
corbeaux.
La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus
de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément
au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à
l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus
claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel
encore éclairé d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans
un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où
venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus
près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau,
s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet
horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait
paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles
blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air était humide et
doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je
m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les
cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon
domestique en arrière avec le convoi.
J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans
savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et
que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des
chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me
parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit
hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron
de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des
piliers blancs; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie
laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant
au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.
Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à
quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de
la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu
la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus
vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste
chapeau très pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que
j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme
un valet.
On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour
tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud
accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au
milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe.
Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie, à la
française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement
garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes
remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat
_Si-Chériff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure
placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc
sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts,
Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois,
dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, _Bel-Kassem_,
doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et
donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant
et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux
yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste,
agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux,
fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff,
paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.
Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de
Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger
remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats,
cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait
français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se
composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à
D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'étais au coeur de cette immense
tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les
routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et
sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à
_Bouçaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux
k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je
voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de
serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud et
pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_
jusqu'à _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu'à _Metlili_,
jusqu'à _Ouargla_.
Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur
débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le
plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute
position politique, et par les antécédents illustres de sa vie
militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une
fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à
peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire,
mais n'y compromettait rien de sa dignité.
Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus
tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu.
C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on
eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût
pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un
serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il
avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui
lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en
roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en
faisant du bruit; il portait un bâton noueux dans la main; on ne voyait
pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que
moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce,
s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff
allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers
M. N..., qui se mit à sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa
seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon
dévote et très grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est-à-dire un
saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui
s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit
jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous,
répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac.
Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de
nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot
tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On
l'écartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait
garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme
il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna
doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant:
_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach
Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie.
Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions
été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui, trouver un
sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne
s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes
savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons
respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les
trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je
me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de
l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de
cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme
élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine
particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard
amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura
couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du
cheval sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux
grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait
lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous
sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le
bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me
répondit point, et mit le cheval au trot.
Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a
dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la
zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche
nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il
devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou
dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente la porte
fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité
de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit,
on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni
le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu
le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir;
l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de
feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours,
s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
de côté et ne pourra plus se relever; son âme sera allée rejoindre sa
raison.
D'jelfa, même date, cinq heures.
Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à
dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de
toile. Ma tente est tournée au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi.
Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le
ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont
absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une
paix profonde; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède
qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché,
j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de
Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité
opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de
chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil:
chevaux, bagages et tentes; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se
reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier
passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain,
tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le
silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des
charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à
l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans
le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on
croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de
l'absence de la lumière: c'est une erreur. Si je puis comparer les
sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les
grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend
les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment
petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances.
Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans
deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu
près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au
bout du monde; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un
abri la nuit: je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec
une émotion mêlée de regrets.
La température me paraît encore relativement assez douce et, même avec
dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait
d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces
régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et
31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures il a atteint le
maximum de 32°, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse,
ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme
une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et
n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si
tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin
déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre
se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et
qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette
lumière est intense.
Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous
n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit
cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons
s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception,
l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout
ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long
mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le
Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale
l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que
sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà:
El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire,
n'est plus qu'à 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend
le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour,
arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de
Tunis.--Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des
contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute
quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant
comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si
nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de
chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued
D'jelfa_.
Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la
végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au
sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je
voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le
Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter
qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce
qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son
aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt
brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée
renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se
fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins
cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la
chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut
s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse
le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce
sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la
tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin
au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près
riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de
nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris
posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a
ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.
Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce
paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un
tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la
nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au
plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits
préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la
nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre.
Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant
de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que,
pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle
leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne
t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les
maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler
d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont
fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à
D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux
personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du
Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le
côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?
Sept heures.
Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues
au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche.
Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va
lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à
mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire
qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne
tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur
s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la
nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la
dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit
vient ici comme un évanouissement.
Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son
immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens
qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres
font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur
des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de
donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté
douze heures sans bouger.
La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit
où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée
bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus,
donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de
novembre dernier.
Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte
d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le
gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du
général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont
pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers;
quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine
Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le
pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.