un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau
tortueux, encaissé, dont l'hiver fait un torrent, et que les premières
ardeurs de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est creusé
dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même
au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée
misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides
que le reste; à peine y voit-on, accrochés à l'intérieur du lit et
marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de
lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au
fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du
milieu du jour.
D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les
pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne
peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont
inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments.
Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, par une
journée sans vent et sous une atmosphère tellement immobile que le
mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
La poussière soulevée par le convoi se roulait sans s'élever sous le
ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel était, comme paysage, splendide
et morne; de vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment dans
un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage
lui-même.
Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part;
seulement, à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre
par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de
noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les
plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d'innombrables
bataillons d'oiseaux blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le
vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre
rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair,
traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un oeil
tranquille, et, comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes
boisées de Boghar.
C'est au delà de Boghari, après une succession de collines et de vallées
symétriques, limite extrême du Tell, qu'on débouche enfin, par un col
étroit, sur la première plaine du Sud.
La perspective est immense. Devant nous se développaient vingt-quatre ou
vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations
visibles. La plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le
ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises et de lumières
blafardes. Un orage, formé par le milieu, la partageait en deux et nous
empêchait d'en mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard
inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par
échappées une ligne extrême de montagnes courant parallèlement au Tell,
de l'est à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou
sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_.
Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la plaine unie et
prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le départ,
poussant droit du nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions
atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une
trentaine environ; derrière, nos chameaux, stimulés par les cris
perçants et les sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre
_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand
cheval blanc, qui a toujours quelque cent mètres d'avance sur les
autres; à ses côtés, et le serrant de près, deux ou trois cavaliers de
ses serviteurs, beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur d'agiles
petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme à la
promenade, à peine armés, et dont un seul porte un fusil double, le
fusil du maître, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue à
l'arçon de sa selle.
Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu à
part ou à côté des plus paisibles, afin d'être plus à moi; tantôt
regardant, pendant des heures entières, filer sur les longues
perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à
dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver de loin le peloton
roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs
jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé sur
leur dos.
Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons
trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont régler, je crois,
quelques difficultés politiques que nous avons avec le pays du Mzab.
L'un est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui monte avec
aplomb un beau cheval noir richement harnaché de velours pourpre et
d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate.
Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiffé bas, à
mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadrée d'une barbe
blanche, bouclée comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
moins.
Le troisième, qui se nomme _Si-Bakir_, honnête et joviale figure entre
deux âges, fort petit, extrêmement replet, s'arrondit en boule au-dessus
d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sellé d'un épais
matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains
maures à Alger et un fils à _Berryan_, et qui me parle avec un amour
égal de son enfant, de ses bains et des dattes renommées de son pays. Il
est mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses
jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des
souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique
défense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orné à
son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais
vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque
fois que le temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit.
Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à voyager dans sa compagnie.
Il sait juste autant de français que je sais d'arabe, ce qui rend nos
communications fort amusantes, mais assez rarement instructives.
A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions au bivouac,--et nous
mettions ensemble pied à terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_,
où nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'étape (nous avions
fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin,
n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance à m'entretenir; il
achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et
me promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet
aimable vieillard scellait notre récente amitié en me tenant l'étrier,
avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me défendre.
Le lendemain, après une petite marche de cinq ou six heures, nous
campions vers midi à Aïn-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans
contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans
des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit le plus bas
de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues
au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une
compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait
la source à notre arrivée: immobiles, le dos voûté, rangés sur deux
lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous
pressés de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves
et noirs pèlerins.
Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un
bienfait, même quand cette source brûlante et fétide ressemble au
triste marais d'_Aïn-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on
s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du
lendemain.
Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans
l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-même dans un des plis
du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux,
conduits par trois chameliers, vint s'établir auprès de nous, tout à
fait au bord de la source. Les chameaux déchargés se mirent à paître;
les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de
chameau pour les transports), et se couchèrent auprès. Ils n'allumèrent
point de feu, n'ayant probablement rien à faire cuire, et je ne les vis
plus remuer jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les
aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est.
Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette
journée-là fut longue, sérieuse, et nous la passâmes presque tous à
dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays désert m'avait plongé
dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays
frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était
plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien
construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le
rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
ondulations indécises; derrière, au delà, partout, la même couverture
d'un vert pâle étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou
plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous à peine éclairées
par un pâle soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell
encore plus effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un ciel
balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se
retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du
silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du
marais. Je passai une heure entière couché près de la source à regarder
ce pays pâle, ce soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La
nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni
l'inexprimable désolation de ce lieu.
On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: un _ganga_, jolie
perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de
jaune, avec un collier marron, chair dure et détestable à manger; un
grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, le bec et les
pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite
bécassine toute ronde, plus grise que la bécassine sourde de France; une
tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azurée, et que j'appellerai
dorénavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus
gros que les nôtres et aussi mieux ornés, avec une belle robe fond
couleur abricot.
Nous étions à _Aïn-Ousera_, à plus de la moitié de la plaine; il ne nous
restait que huit ou neuf lieues à faire pour atteindre le bivouac
suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la
montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en
temps égayée de quelques _betoum_, Aïn-Ousera même devenu moins lugubre
au jour levant, tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande halte
faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'eût rien de
bien aimable, quoique notre déjeuner, presque sans eau, ressemblât
beaucoup trop à celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à
peu près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée dans la
vallée de Guelt-Esthel.
Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point qu'on croirait s'être
trompé de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes
pierreuses et de la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt que
de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, pareillement couverte de
pins et d'assez beaux chênes, a surtout le grand tort de n'être point à
sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du
désert.
Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de
tirailleurs français occupés à bâtir un caravansérail.
Pendant trois longs jours passés, soit en marche, soit au bivouac, dans
cette première plaine, avant-goût des solitudes du Sud, nous avions, en
fait de créatures humaines, rencontré, le premier jour, un douar nomade;
le deuxième, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits
chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisième,
rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du génie monté
sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai quelque plaisir en entendant
sortir du milieu des branches une voix française qui me disait bonjour.
Je lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit que je la
trouverais à une demi-lieue plus avant dans la gorge, à l'endroit où je
verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et
des maçons en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai
pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgré sa richesse
en bois de chauffage, un pays stérile, boisé d'arbres aussi tristes que
des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle.
J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale que nous
avons reçue de M. F. de P..., jeune officier du génie, emprisonné là
avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure
mission en pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées
passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets à lui
apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience.
On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de même qu'en sortant
de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de
petites montagnes, courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues
dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à l'intérêt du voyage, ce
bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au
_Rocher de sel_, qu'une seule et même étendue de trente-quatre ou
trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement plate, conserve
toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez
douteuse; les plans les plus rapprochés de l'oeil sont jaunâtres, les
parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière ligne
cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait,
détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure
d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est
alternativement coupé de marécages, sablonneux comme aux approches du
_Rocher de Sel_, ou bien couvert de graminées touffues (_alfa_),
d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins
odorants, etc...; tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes
épineux et de quelques pistachiers sauvages.
Le pistachier (_betoum_), térébinthe ou lentisque de la grande espèce,
est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu,
touffu, ses rameaux s'étendent au lieu de s'élever et forment un
véritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de
diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes rouges,
légèrement acides, fraîches à manger, et qui, faute de mieux, trompent
la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux
arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc;
ceux des chameliers qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre
à hauteur des branches, arrachent des poignées de fruits et les jettent
à leurs compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les chameaux, le
cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre
reçoit sur sa tête ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout
paraît noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau des
branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on
voit le désert grisâtre se dégrader sous le ventre roux des dromadaires.
On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_
(conducteur du convoi) disperse les bêtes, et le convoi reprend sa
marche au grand soleil.
L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en
fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des
nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots à contenir le lait et
l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de
retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un
voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse; et,
malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des
lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au
hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un
petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle,
si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans
se dorer. De près, c'est un dédale, ce sont des méandres sans fin où
l'on ne va qu'en zigzag, et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette
fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour
entier devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais,
sans point d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros tas de
pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le
sol est grisâtre, sablonneux, rebelle à toute autre végétation.
Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, durs et mêlés de
salpêtre, où croissent les romarins et les absinthes; on y marche à
l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement stérile; et c'est
là surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues
siestes sur le sable chaud. Les lézards gris sont innombrables. Ils
ressemblent à nos plus petits lézards de muraille, avec une agilité que
paraît avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil soleil. On
en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau
lustrée, le ventre jaune, le dos tacheté, la tête fine et longue comme
celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de
loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche
d'absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue,
rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits
lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et
disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, comme s'ils ne
se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils
étaient à peu près partout chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce
qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache
blanche sur un pelage gris.
Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain
pâle et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ salé, volent et
chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même
plumage et même chant sonore; c'est l'espèce huppée qui ne se réunit pas
en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses
qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des
grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits
bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les
oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu
avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs
d'automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces
deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses
d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson
mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et
passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon
pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui
sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les
soleils qui se lèvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand!
A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien
d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plaît à
Dieu_,--nous étions près d'atteindre la moitié de la plaine, et nous
avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux
_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier _douar_ que
nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de
nuit chez les Ouled-Moktar.
Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs
pâturages d'été, et la plaine est déserte.
On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à
traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller
entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil
sans nuages.
Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes
tout juste le temps de nous reposer à l'ombre, de manger des dattes et
de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare encore
et plus détestable qu'ailleurs.
Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui
représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien
le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très petit
exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un tableau complet de la
vie nomade à ses heures de repos.
Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une
multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et
de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le
mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les
meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le
poivre, les plats de bois (_sahfa_) où l'on pétrit le couscoussou; le
crible où on le passe; les vases percés (_keskasse_) où on le fait
cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou _tellis_; les
bâts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les métiers à tisser
les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent à carder la
laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets salis
et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs,
aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui
doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus
précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté,
dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris
et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux
creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des
amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues
à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les
chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se
rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.
Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa
vie; l'homme à ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme
à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait
sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L'autre
moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la
tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous
nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe les migrations
d'Israël.
Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au
delà de ce que je veux dire. Il n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il
effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
commun, mais n'importe, question posée, discutée et toujours pendante;
comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la
_couleur locale_ appliquée à un certain ordre de sujets, je désire
m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que
j'ai faite.
Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te
laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins
l'abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le
généreux Booz.
On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu
sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la
peinture, qu'elle avait rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il
restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'était
d'aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante,
en Orient.