Et quand on considère que ce même homme, qui impose aux femmes la peine

accablante de tout faire dans son ménage par paresse ou par excès de

pouvoir domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout quand il

s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir que c'est, je le répète, une

grande et belle leçon qu'il nous donne, à nous autres gens du Nord.

L'hospitalité exercée de cette manière, par les hommes à l'égard des

hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule

qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'étranger dans la

main de son hôte_? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être

quelques détails plus ignorés qui prouvent à l'excès que l'invité est

autorisé à se mettre dans le plus grand bien-être possible, et qu'il

est permis, même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac plein.

C'est une habitude que notre civilité puérile et honnête n'a pas même

imaginé de défendre aux petits enfants qui ont trop mangé. Elle sera

difficile à comprendre, surtout à excuser, de la part de gens si graves,

et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. Mais il ne faut pas oublier

qu'elle est dans les moeurs, et que ces choses-là se font avec la plus

étonnante bonhomie.

Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux étrangers chrétiens,

et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes

du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez généralement d'en

faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais goûté. On se

figure, tout à fait à tort, que chaque Arabe est armé de sa pipe, comme

on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas

tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque égal à celui

de boire du vin; ceux-là sont les méthodistes sévères qui se montrent

exacts aux mosquées et ne portent que des vêtements de laine ou de soie,

sans broderie de métal, d'or ni d'argent.

* * * * *

_Onze heures._--J'achève, en regardant la nuit, cette première veillée

de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la

toile des tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever,

commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose

dans une obscurité profonde. Le feu allumé au milieu des tentes, et près

duquel les Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je ne sais

quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les

voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonné s'est éteint et ne répand

plus qu'une vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; nos

chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers

une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un

éclat de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne sais où,

exhale à temps égaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note

unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore

plutôt qu'un chant.

Boghari, 26 mai au matin.

Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on

la rêve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports,

grand'chose à m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie

découverte en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de _Boghar_, seul

point que je connusse de nom, et qui, pour moi, représentait tout un

pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute à cause

de son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à cause de son

extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier,

s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_.

Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde aventurée sur

le sommet d'une haute montagne boisée de pins sombres et toujours verts;

Boghari, au contraire, est un petit village entièrement arabe, cramponné

sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face à

trois quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chéliff et

par une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté à Boghar; ce

que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, curieux peut-être, mais

ennuyeux comme un belvédère; quant à Boghari, heureusement pour lui, à

peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de

Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble

toute cette vallée du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines

aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir

aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront.

La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, d'où nous sommes

partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille à

travers des maquis entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers une

belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières tapissées d'herbes

et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds

verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette

partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on rêve aboiements de

meutes, dans ces solitudes pleines d'échos.

Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dégage, et

l'oeil embrasse alors à vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une

vallée beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir le

feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, celles de droite

encore broussailleuses, celles de gauche à peine couronnées de quelques

pins rabougris, et de plus en plus découvertes.

La vallée prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivière encaissée,

dont le voisinage anime par-ci par-là d'assez belles cultures, mais ne

fait pas pousser un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de

berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chéliff au pied

de Boghar.

C'est là qu'à la halte du matin, par une journée blonde et transparente,

j'ai revu les premières tentes et les premiers troupeaux de chameaux

libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les

patriarches.

Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable à son ancêtre _Ibrahim_, _Ibrahim

l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait à sa zmala, où

son fils Si-Djilali était venu nous conduire lui-même, pour que toute la

famille y fût présente. Il nous reçut à côté du _douar_, suivant

l'usage, dans de grandes tentes dressées pour nous (Guïatin-el-Dyaf,

tentes des hôtes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout

l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le café dans

de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait écrit en arabe:

«_Bois en paix_.»

Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitât mieux

à boire en paix dans la maison d'un hôte; je n'ai jamais rien vu de plus

simple que le tableau qui se déroulait devant nous.

Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà rayées de rouge et

de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu,

au bord de la rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes,

relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain fauve et pelé deux

carrés d'ombres, les seules qu'il y eût dans toute l'étendue de cet

horizon accablé de lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait

comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre grise, et dominant

tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frère et leur

vieux père, tous trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas.

Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis,

grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec

des yeux clignotants sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des

serviteurs, vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient

sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fumée s'élever en

deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumées de

sacrifice.

Au delà, afin de compléter la scène et comme pour l'encadrer, je pouvais

apercevoir, de la tente où j'étais couché, un coin du douar, un bout de

la rivière où buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, de

longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchés sur des

mamelons stériles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des

moissons.

Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle où

reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait

dans la tente.

Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la

grandeur, l'éclat et le silence, et que je voudrais décrire avec des

signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule

note qui contient tout: «_Bois en paix_.»

La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se dépouille encore à

mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chéliff à trois heures de là,

et débouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une

autre vallée courant en sens contraire, de l'est à l'ouest, et celle-ci

tout à fait aride.

Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne pointue, comme une

tache grisâtre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en

entrant dans la vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au

fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de lumière, le petit

village de Boghari, perché sur son rocher.

C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'à

présent je n'avais rien imaginé d'aussi complètement fauve,--disons le

mot qui me coûte à dire,--d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on

s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la chose; le mot

d'ailleurs est brutal; il dénature un ton de toute finesse et qui n'est

qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en

disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter tout. Autant

vaut donc ne pas parler de couleur et déclarer que c'est très beau;

libre à ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la

préférence de leur esprit.

Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Il domine un petit

ravin, formant égout, où végètent par miracle deux ou trois figuiers

très verts et autant de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de

porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de couleurs, depuis la

lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons poussés

sous les gouttières du village, il n'y a rien autour de Boghari qui

ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, en quelques

endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons

au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ

de foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y

vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux.

Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés de pourvoir

nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de

Boghari, des danseuses et des musiciens.

Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades,

est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus

sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., où les moeurs sont

faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans

les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour

déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes; faute de mieux,

j'appellerai celles-ci des danseuses.

On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert

de salle à manger; et pendant ce temps on dépêcha quelqu'un vers le

village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut

sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout

d'une bonne heure d'attente, nous vîmes un feu, comme une étoile plus

rouge que les autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village;

puis le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit

tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait.

Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de flûtes, autant de

femmes voilées, escortées d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient

d'eux-mêmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y

formèrent un grand cercle, et le bal commença.

Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne

laisser voir qu'un dessin tantôt estompé d'ombres confuses, tantôt rayé

de larges traits de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie

d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la _Ronde de nuit_

de Rembrandt, ou plutôt, comme une de ses eaux-fortes inachevées. Des

têtes coiffées de blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin,

des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras,

des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque

invisibles, la moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière et

dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard et avec d'effrayants

caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son

étourdissant des flûtes sortait on ne voyait pas d'où, et quatre

tambourins de peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du

cercle, comme de grands disques dorés, semblaient s'agiter et retentir

d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, pétillaient

et s'enveloppaient de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes de

braise. En dehors de cette scène étrange, on ne voyait ni bivouac, ni

ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que

le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'oeil éteint

des aveugles.

Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée attentive à

l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps

ou de petits trépignements convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée

dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses belles mains (les mains sont

en général fort belles) allongées et ouvertes, comme pour une

conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgré le sens très

évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scène de

_Macbeth_, que de représenter autre chose.

Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème amoureux sur lequel

chaque peuple a brodé ses propres fantaisies, et dont chaque peuple,

excepté nous, a su faire une danse nationale.

Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intérêt, qui vient de la

richesse encore plus que du bon goût des costumes. Mais, en somme, elle

est insignifiante ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux

licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empêcher, dans tous

les cas, de sentir un peu le mauvais lieu.

La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grâce

beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique

infiniment plus littéraire, tout un petit drame passionné, plein de

tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries trop libres qui

sont un gros contresens de la part de la femme arabe.

La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré

d'épaisses nattes de cheveux tressés de laines; elle le cache à demi

dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards

des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur

exquises. Puis obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle

s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre

elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une

action des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais un mot plus

doux la blesse au coeur: elle y porte la main, moins pour s'en

plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un

geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont

plus alors que des élans mêlés de résistance; on sent qu'elle attire en

voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en

des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les

derniers refus, vont défaillir.

J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu'à ce que

la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait

assez, et termine, en manière de point d'orgue, par un terrible

charivari des flûtes et des tambourins.

Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre de beauté qui

convenait à la danse. Elle portait à merveille son long voile blanc et

son haïk rouge sur lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et

quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets jusqu'aux coudes et

faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de

voluptueux effroi, elle était décidément superbe.

Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais

j'eus là du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage à

côté de la _fileuse_ dont je t'ai parlé tant de fois.

Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train dont elle

allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au jour, sans un incident. J'ai

su ce matin qu'un de nos gens s'étant permis une grossière inconvenance

à l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et qu'après beaucoup

d'injures et de menaces échangées on s'était séparé on ne peut plus

mécontent de part et d'autre.

Nous montons à cheval dans une heure pour aller coucher aux

_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les

plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara.

Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi

de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment

couchés près de nos tentes.

Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le

bivouac, à distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers

attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes

rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_,

_Ouled-Nayl_, l'_Aghouâti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au

_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales,

maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare

pitance; comme eux, couchant je ne sais où, et qui font, avec ces

infatigables bêtes, des courses au delà de toute croyance.

On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taillés, moins

vastes, mais plus déliés que les chameaux du Tell, meilleurs pour la

course et aussi bons pour le bât. Ils ont l'oeil ardent et les jambes

d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la

charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce

qu'ils disent en se plaignant de la sorte.

Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des coussins pour que je ne

me blesse pas.»

D'jelfa, 31 mai.

Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq journées de marche

presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais

assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans

le Sahara.

Géographiquement, le _Sahara_ commence à Boghar; c'est-à-dire que là

finit la région montagneuse des terres cultivables, j'aimerais à dire

cultivées, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur

l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général Daumas, dans un

livre précieux, même après huit ans de découvertes, _le Sahara

algérien_, propose une étymologie qui me plaît à cause de son origine

arabe, et dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait de

_Sehaur_, moment difficile à saisir, qui précède le point du jour et

pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore manger, boire et

fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait

donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement appréciable,

et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrière du Sahara,

où le Sehaur n'apparaît qu'en dernier.

Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire

_Désert_. C'est le nom général d'un grand pays composé de plaines,

inhabité sur certains points, mais très peuplé sur d'autres, et qui

prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est

habité, temporairement habitable, comme après les pluies d'hiver, ou

inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat,

c'est-à-dire à la mer de sable, qui ne commence guère qu'au delà du

_Touat_, à quarante journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique

j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu sauras qu'il

ne s'agit en aucune façon du Falat ou Grand Désert.

Encore une explication nécessaire, et j'en aurai fini avec la

géographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une

autochtone, sédentaire, avec des centres fixes dans des villes ou

villages (_k'sour_), aux endroits où l'eau constante a permis de

s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, nomade et

vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont

bergers. Une association conçue dans l'intérêt commun unit ces deux

peuples; ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument son utile

voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. Ils se partagent les oasis

dont ils sont ensemble propriétaires. L'habitant du k'sour cultive, à

titre de fermier, le jardin du nomade; de son côté, le nomade se charge

des troupeaux communs, les mène aux pâturages d'hiver; et, l'été, c'est

lui qui va chercher, sur les marchés du Tell, les grains dont l'un et

l'autre ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur deux ou

trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, celles-ci dans les

plaines intermédiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses

populations couvrent en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on

aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, mais où l'on

avait cependant supposé toute espèce d'êtres chimériques, excepté

l'homme, le plus réel et le plus nombreux de tous.

Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au

moment où je t'ai quitté pour monter à cheval.

C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu

d'amorces, d'où les voyageurs arabes ne s'éloignent pas volontiers; du

moins j'ai cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs

de départ. Pourtant, au signal donné par le _bach-amar_ (chef du

convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva

confusément et enfin s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi,

et, quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire disparut

derrière la première colline, silencieux comme à notre arrivée, sérieux

malgré le vif éclat de ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au

jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt nous

entrions dans la vallée du _Chéliff_.

Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de

monticules, et ravinée par le Chéliff, est à coup sûr un des pays les

plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus

singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après

Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier.

Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents

arides et brûlé jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme

de la terre à poterie, presque luisante à l'oeil tant elle est nue, et

qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; sans la

moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines

horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une

fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des

cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées,

aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un

morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc

informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur

un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi

loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni

bistré, mais exactement couleur de peau de lion.

Un été dans le Sahara · 第 2 / 16 段