El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'un

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UN ÉTÉ

DANS LE SAHARA

PAR

EUGÈNE FROMENTIN

[Illustration: colophon]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_

IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

_26e mille_

UN ÉTÉ

DANS LE SAHARA

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

Dominique. 52e mille. Un volume in-16.

Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume

in-16 sur alfa.

Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.

Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.

Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés.

Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON

(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16.

Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre

BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait.

UN ÉTÉ

DANS LE SAHARA

PAR

EUGÈNE FROMENTIN

[Illustration: colophon]

LIBRAIRIE PLON

_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_

IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e

Droits de reproduction et de traduction

réservés pour tous pays.

_A_

_ARMAND DU MESNIL_

_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te

restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de

devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le

sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une

amitié qui rend nos deux noms inséparables._

_E. F._

_Paris, 15 octobre 1856._

PRÉFACE

DE LA TROISIÈME ÉDITION

Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la

pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir

qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,

ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée

bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la

motiver en quelques pages.

_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut

que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui

sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la

bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la

preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas

l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire

que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison

pour que leur publicité s'arrêtât là.

Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage,

une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup

changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer

pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et

depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur

nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les

traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses

inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des

explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un

petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur

spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour

surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup

d'aventures, ou beaucoup de savoir?

J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui

cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses,

hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque

indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils

évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt

que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en

permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes

yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente,

c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est

personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que

j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé

d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des

intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu

grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui

vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est

uniquement à cause de cela qu'il y tient.

A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu,

très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en

peine.

J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer

plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et

définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études

et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne

l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais

voulu.

Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons

documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire

n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a

pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs

froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet

ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler

de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,

n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,

et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté.

Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme.

L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il

me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes

souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je

disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla,

comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre

avec le pincean me fît essayer de la plume.

Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés

ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,

au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en

vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à

égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans

leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se

ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à

m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les

croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les

deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que

deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire

des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire

cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût

donnée.

J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre

vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la

littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette

littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de

suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au

lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;

c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de

consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de

beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses

bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains

dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et

d'universelle investigation qui s'était emparé de nous.

Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui

d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de

l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout

avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment,

décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre

changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école

extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens

d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité

plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et

l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses

maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on,

mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La

palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature

vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image

à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y

avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le

faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter

tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des oeuvres

singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il

inspirait des oeuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil

mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur

elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels

besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,

nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de

la charger des couleurs du peintre?

Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat,

tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se

donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce

mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en

m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,

et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il

était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son

propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut

que non.

Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses

conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.

J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et

préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières,

pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa

forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas

qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y

a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la

langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le

livre est là, pour nous répéter l'oeuvre du peintre, mais pour

exprimer ce qu'elle ne dit pas.

A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la

tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la

plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.

Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à

l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que

celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas

me tromper d'outil en changeant de métier.

Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de

vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour

les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon,

m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de

toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur

les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles,

ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on

pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des

choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des

années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme

particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle

autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la

nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui

prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me

contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la

ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée

jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,

d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second

ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit

parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi

les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé.

Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des

détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient

personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix

des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai

pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont

la palette est très sommaire et l'oeuvre cependant riche en

expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque

couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le

plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour

un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son

pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double

enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment

saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites

ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la

comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut

indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de

l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition

qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au

juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot

dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement

l'emploi nouveau d'un terme connu.

Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée

domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,

devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits

et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa

mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son oeil avec plus

d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations

pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de

l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu

près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se

vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif,

sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais;

souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée

constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un

pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent

son écritoire.

Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire

écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les

regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les

apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par

impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le

public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité.

On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut

inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de

petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de

reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent

de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que

je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux,

et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai

bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné

par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais

être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée,

bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur

compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.

De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est

mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature

pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique,

voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son

opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; doué

comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce

à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu

peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant

admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_,

comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas

un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son oeuvre quelques

morceaux de maîtrise excellents.

L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement

que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de

vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me

tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put

augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil

nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette

main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les

jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.

J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas

assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard,

reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages

précédents, et j'en restai là.

Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il

m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des

anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la

manière de voir et de sentir est toujours la même?

Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui

où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que

mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui

me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce

que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat

pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec

raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si

tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y

toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire.

Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui

ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme

ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du

livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce

petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine

particulièrement cette édition.

E. F.

Paris, 1er juin 1874.

UN ÉTÉ

DANS LE SAHARA

I

DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.

Medeah, 22 mai 1853.

Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais

l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon

journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger

les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure»

dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps

qu'il fait dehors.

Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie

tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en

France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral

et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu

t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la

Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère,

les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de

quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et

tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique

pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si,

de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré,

sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre

de Chine, étendue d'eau.

Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à

cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a

fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici,

confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que

la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes

nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel

de Hollande.

Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par

toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli

avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te

contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à

ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant

les fêtes du Soleil.

--Tu dois connaître dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte,

de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme

toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié

rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de

crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort

simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage;

à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une

immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,

qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes

les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique,

qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y

voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie

que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du

perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le

soleil sans brume.

C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette

année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,

lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour

de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans

trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait

de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai

au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_

trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs

convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis

de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me

semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur

apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous

partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières

débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après,

le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de

Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au coeur, mais bien

résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud.

El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte

par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une

déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme

muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont,

de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont

franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par

une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours

d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes

dans le Sahara.

Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers

mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la

plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand

Désert.

Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette

ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare

privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert,

et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de

rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez

les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell;

que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont

merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays,

le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la

montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur

de beau temps.

C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire

d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre,

sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous

de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres

détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt

terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me

passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais

déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le

sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on

se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue

pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres,

absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De

temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se

levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire

au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;

mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait

vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant,

qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle

surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons

vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant

ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit

était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement

triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut

que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en

découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six

heures moins quelques minutes.

Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en

chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de

_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous

cria:

«Messieurs, ici on salue!»

Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi

ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration,

et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais

là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que

j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition.

Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,

enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du

printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un

vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du

désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première

fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore

enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une

vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses

formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour

la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout

d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,

empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du

grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange

d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors,

à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités

inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes

montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique

aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités

doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on

entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux

froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de

flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter

la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de

l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout

semblait se taire pour l'écouter.

Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors,

seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord

du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très

singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un

énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire

s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la

montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,

sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous

violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière,

descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis,

tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de

légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et

quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur

nos têtes.

Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus

pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara,

qui fut long.

Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce

passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la

nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de

rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte

d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du

merveilleux.

Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon

arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais

revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects

connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route

uniforme et très prévenue que je vais suivre.

Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai

soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat;

non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle

indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la

dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines

unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,

plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un

palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à

l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout

sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à

coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la

vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom

bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:

_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un

semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui

m'encourage.

Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il

s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te

l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et

qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages,

au-dessus du désert sans ombre.

El-Gouëa, 24 mai au soir.

On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à

Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle

est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays

difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait

d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît

presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus

souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai

pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre

chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par

l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé

que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu

chargés et des chevaux prudents.

Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser,

présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément

découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces

ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de

jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont

entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec

gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin

en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement

au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce

lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,

on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent

ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement

de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime

à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses

voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune.

Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près

comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout

observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur

les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et

s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme

quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger

précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards

soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous

perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à

vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce

système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre

la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de

défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur

que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien

ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et

enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété

foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe

donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il

néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le

terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et

pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne

pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc

plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on

ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus

discrètement empiéter sur le désert.

Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins

de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure

à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de

bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri

sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit

oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était

orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre,

promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré

d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point

cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me

retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de

la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges,

j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,

quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette

Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un

jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De

temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus

clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois

heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il

n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points

blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je

distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la

ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes,

et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de

l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au

coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je

compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose

qu'une promenade.

Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq

lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure

de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon

cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une

sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de

paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui

déjà disposait le bivouac.

Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_,

campés pour cette nuit près de la maison du commandement de

_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons

de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement

fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à

un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps

d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui

l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par

quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus

voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils

deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison

d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec

une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des

murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée.

Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la

maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches

mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes

rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses

étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un

ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause

de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue;

du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue

de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de

prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se

couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs

avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois

s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours

de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des

champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de

farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.

Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à

nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi

nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand

elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous

aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre

_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,

aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,

chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à

_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit

convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal,

de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et

patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces

intrépides marcheurs du désert.

Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir

soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait

tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques

lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une

hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui

ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah

et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de

frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement

basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de

grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des

enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il

porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,

qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît,

m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires

que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de

poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au

toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe

tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à

peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les

hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une

pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce

vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du

froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,

un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille,

usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes

de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de

fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans

flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de

notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père,

_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du

sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente

ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,

la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de

bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux

pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand

celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une

manière d'être poli.

La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une

cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit

neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand

pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un

dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique

accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office

de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que

soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire

d'importance.

Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La

composition en est consacrée par l'usage et devient une chose

d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu

fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux.

D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans

de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur

le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse

la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à

peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur

le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le

corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la

mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des

excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre

au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives.

Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et

servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié

fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre

rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant

sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait

doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable

avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On

prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la

déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus

souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange

indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il

est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de

l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance

une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y

faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de

_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire,

on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser

l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne

_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de

ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.»

Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif.

Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M.

le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les

moeurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et

qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de

prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de

devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais

en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre

d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur

politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe

religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui

touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion.

Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de

voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs

amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont

en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le

maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la

viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton

l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque

service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos

usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici

touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus

emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité.

Un été dans le Sahara · 第 1 / 16 段