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UN ÉTÉ
DANS LE SAHARA
PAR
EUGÈNE FROMENTIN
[Illustration: colophon]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
_26e mille_
UN ÉTÉ
DANS LE SAHARA
DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
Dominique. 52e mille. Un volume in-16.
Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume
in-16 sur alfa.
Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.
Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.
Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés.
Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON
(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16.
Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre
BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait.
UN ÉTÉ
DANS LE SAHARA
PAR
EUGÈNE FROMENTIN
[Illustration: colophon]
LIBRAIRIE PLON
_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
_A_
_ARMAND DU MESNIL_
_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te
restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le
sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une
amitié qui rend nos deux noms inséparables._
_E. F._
_Paris, 15 octobre 1856._
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION
Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la
pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir
qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,
ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée
bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la
motiver en quelques pages.
_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut
que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui
sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la
bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la
preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas
l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire
que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison
pour que leur publicité s'arrêtât là.
Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage,
une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer
pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et
depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur
nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les
traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses
inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des
explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un
petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur
spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour
surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup
d'aventures, ou beaucoup de savoir?
J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui
cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses,
hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque
indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils
évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt
que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en
permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes
yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente,
c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est
personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que
j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé
d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des
intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu
grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui
vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
uniquement à cause de cela qu'il y tient.
A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu,
très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en
peine.
J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer
plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et
définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études
et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne
l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais
voulu.
Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons
documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire
n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a
pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs
froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet
ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler
de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,
n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté.
Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme.
L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il
me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes
souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je
disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla,
comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre
avec le pincean me fît essayer de la plume.
Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés
ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en
vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à
égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans
leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se
ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à
m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les
croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les
deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que
deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire
des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire
cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût
donnée.
J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre
vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la
littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette
littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de
suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au
lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;
c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de
consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de
beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses
bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains
dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et
d'universelle investigation qui s'était emparé de nous.
Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui
d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de
l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout
avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment,
décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre
changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école
extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens
d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité
plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et
l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses
maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on,
mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La
palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature
vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image
à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y
avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le
faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter
tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des oeuvres
singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il
inspirait des oeuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil
mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur
elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels
besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,
nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de
la charger des couleurs du peintre?
Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat,
tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se
donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce
mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en
m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,
et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il
était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son
propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut
que non.
Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses
conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.
J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et
préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières,
pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa
forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas
qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y
a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la
langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le
livre est là, pour nous répéter l'oeuvre du peintre, mais pour
exprimer ce qu'elle ne dit pas.
A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la
tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la
plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.
Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à
l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que
celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas
me tromper d'outil en changeant de métier.
Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de
vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon,
m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de
toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur
les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles,
ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on
pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des
choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des
années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme
particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle
autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la
nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui
prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me
contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la
ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée
jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,
d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second
ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit
parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi
les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé.
Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des
détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient
personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix
des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai
pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont
la palette est très sommaire et l'oeuvre cependant riche en
expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le
plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour
un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son
pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double
enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment
saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites
ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la
comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut
indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de
l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition
qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au
juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot
dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement
l'emploi nouveau d'un terme connu.
Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée
domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,
devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits
et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa
mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son oeil avec plus
d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations
pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de
l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu
près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se
vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif,
sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais;
souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée
constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un
pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent
son écritoire.
Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire
écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les
regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les
apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par
impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le
public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité.
On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut
inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de
petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de
reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent
de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que
je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux,
et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai
bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné
par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais
être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée,
bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur
compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.
De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est
mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature
pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique,
voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son
opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; doué
comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce
à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu
peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant
admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_,
comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas
un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son oeuvre quelques
morceaux de maîtrise excellents.
L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement
que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de
vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me
tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put
augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil
nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette
main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les
jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.
J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas
assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard,
reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages
précédents, et j'en restai là.
Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il
m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des
anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la
manière de voir et de sentir est toujours la même?
Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui
où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que
mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui
me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce
que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat
pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec
raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si
tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y
toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire.
Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui
ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme
ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du
livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce
petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine
particulièrement cette édition.
E. F.
Paris, 1er juin 1874.
UN ÉTÉ
DANS LE SAHARA
I
DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.
Medeah, 22 mai 1853.
Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais
l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon
journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger
les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure»
dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps
qu'il fait dehors.
Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie
tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en
France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral
et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu
t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la
Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère,
les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de
quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et
tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si,
de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré,
sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre
de Chine, étendue d'eau.
Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à
cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a
fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici,
confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que
la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes
nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel
de Hollande.
Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par
toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli
avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te
contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à
ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant
les fêtes du Soleil.
--Tu dois connaître dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte,
de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme
toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié
rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de
crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort
simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage;
à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une
immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,
qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes
les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique,
qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y
voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie
que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du
perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le
soleil sans brume.
C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette
année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,
lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans
trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait
de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai
au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_
trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs
convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis
de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me
semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur
apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous
partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières
débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après,
le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de
Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au coeur, mais bien
résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud.
El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte
par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une
déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme
muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont,
de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont
franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par
une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours
d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes
dans le Sahara.
Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers
mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la
plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand
Désert.
Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette
ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare
privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert,
et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de
rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez
les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell;
que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont
merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays,
le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la
montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur
de beau temps.
C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire
d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre,
sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous
de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres
détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt
terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me
passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais
déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le
sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on
se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue
pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres,
absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De
temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se
levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire
au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;
mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait
vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant,
qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle
surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons
vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant
ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit
était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement
triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut
que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en
découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six
heures moins quelques minutes.
Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en
chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de
_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous
cria:
«Messieurs, ici on salue!»
Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi
ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration,
et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais
là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que
j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition.
Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,
enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du
printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un
vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du
désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première
fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore
enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une
vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses
formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour
la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout
d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,
empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du
grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange
d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors,
à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités
inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes
montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique
aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités
doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on
entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux
froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de
flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter
la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de
l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout
semblait se taire pour l'écouter.
Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors,
seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord
du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très
singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un
énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire
s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la
montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,
sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous
violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière,
descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis,
tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de
légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et
quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur
nos têtes.
Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus
pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara,
qui fut long.
Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce
passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la
nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de
rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte
d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du
merveilleux.
Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon
arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais
revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects
connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route
uniforme et très prévenue que je vais suivre.
Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai
soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat;
non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle
indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la
dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines
unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,
plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un
palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à
l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout
sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à
coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la
vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom
bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:
_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un
semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui
m'encourage.
Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il
s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te
l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et
qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages,
au-dessus du désert sans ombre.
El-Gouëa, 24 mai au soir.
On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à
Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle
est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays
difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait
d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît
presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus
souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai
pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre
chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par
l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé
que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu
chargés et des chevaux prudents.
Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser,
présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément
découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces
ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de
jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont
entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec
gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin
en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement
au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce
lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,
on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent
ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement
de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime
à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses
voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune.
Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près
comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout
observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur
les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et
s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme
quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger
précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards
soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous
perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à
vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce
système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre
la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de
défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur
que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien
ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et
enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété
foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe
donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il
néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le
terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et
pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne
pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc
plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on
ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus
discrètement empiéter sur le désert.
Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins
de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure
à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de
bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri
sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit
oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était
orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre,
promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré
d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point
cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me
retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de
la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges,
j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,
quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette
Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un
jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De
temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus
clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois
heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il
n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points
blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je
distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la
ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes,
et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de
l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au
coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je
compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose
qu'une promenade.
Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq
lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure
de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon
cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une
sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de
paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui
déjà disposait le bivouac.
Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_,
campés pour cette nuit près de la maison du commandement de
_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons
de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement
fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à
un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps
d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui
l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par
quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus
voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison
d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec
une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des
murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée.
Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la
maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches
mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes
rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses
étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un
ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause
de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue;
du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue
de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de
prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se
couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs
avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois
s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours
de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des
champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de
farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.
Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à
nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi
nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand
elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous
aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre
_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,
aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,
chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à
_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal,
de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et
patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces
intrépides marcheurs du désert.
Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir
soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait
tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques
lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une
hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui
ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah
et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de
frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement
basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de
grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des
enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il
porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,
qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît,
m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires
que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de
poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au
toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe
tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à
peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les
hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une
pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce
vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,
un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille,
usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de
fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans
flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de
notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père,
_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du
sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente
ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,
la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de
bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux
pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand
celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une
manière d'être poli.
La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une
cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit
neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand
pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un
dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique
accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office
de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que
soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire
d'importance.
Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La
composition en est consacrée par l'usage et devient une chose
d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu
fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux.
D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans
de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur
le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse
la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à
peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur
le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le
corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la
mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des
excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre
au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives.
Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et
servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié
fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre
rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant
sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait
doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable
avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On
prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la
déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange
indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il
est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de
l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance
une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y
faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de
_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire,
on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser
l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne
_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de
ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.»
Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif.
Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M.
le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les
moeurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et
qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de
prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de
devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais
en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre
d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur
politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe
religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui
touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion.
Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de
voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs
amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont
en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le
maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la
viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton
l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque
service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos
usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici
touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus
emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité.