CHAPITRE V.

_Alleyn et la tribu d'Athlin se présentent devant le château de

Dunbayne.--Malcolm fait amener Osbert sur les remparts, et menace de lui

donner la mort si Alleyn et les siens ne se retirent pas; il offre de

mettre Osbert en liberté, à condition qu'il obtiendra Marie en

mariage.--Alleyn va au château d'Athlin porter les propositions de

Malcolm.--Douleur de Maltida et de Marie.--Marie se décide à épouser

Malcolm pour sauver la vie à son frère.--Alleyn est chargé par Maltida

de demander à Malcolm un délai de quelques jours, au bout duquel elle

doit donner sa réponse._

Le lendemain, à la pointe du jour, le comte aperçut un drapeau qui se

montrait dans le lointain; son coeur s'ouvrit à une espérance que

l'événement confirma. C'étaient ses fidèles vassaux, conduits par

Alleyn, qui s'avançaient pour cerner et attaquer le château. Leur petit

nombre ne leur permettait pas d'oser se flatter de le réduire; mais ils

croyaient, qu'au milieu du tumulte du combat, ils parviendraient à

délivrer le comte. Les sentinelles crièrent sur eux dès qu'ils furent à

une certaine distance, et l'alarme fut donnée de toutes parts. Dans le

même moment les murailles se couvrirent de soldats. Le baron était

présent et dirigeait lui-même les préparatifs de défense; il avait

secrètement arrêté son plan. La tribu, environnant le fossé, dans lequel

elle jetait des fascines, se préparait à l'attaque, et de hautes

échelles s'avançaient pour faciliter l'escalade; le comte, à qui la joie

et l'espérance avait donné une nouvelle force, trouva le moyen

d'arracher un des barreaux de la grille: déjà il avait le pied posé sur

la fenêtre, et était prêt à échapper, quand il fut saisi par les gardes

de Malcolm, et emmené précipitamment hors de la prison. Pendant qu'il se

livrait au désespoir et à l'indignation, on le conduisit sur la partie

la plus élevée des remparts, d'où il put voir Alleyn et la tribu, et en

être lui-même vu. A son aspect ses vassaux furent heureux; mais ils ne

le furent qu'un moment, car ils remarquèrent que leur chef était chargé

de chaînes, environné de gardes et suivi des instrumens de la mort.

Animés par une dernière espérance, ils poussaient l'attaque avec une

fureur redoublée, quand les trompettes du baron demandèrent un

pour-parler. Alors ils suspendirent le combat; Malcolm parut sur le

rempart, et Alleyn s'approcha pour l'entendre. «L'instant de l'attaque,

s'écria le baron, sera celui de la mort de votre chef: si vous voulez

que ses jours soyent conservés, cessez cet assaut; retirez-vous en paix,

et portez à la comtesse le message suivant: «le baron Malcolm

n'acceptera point d'autre rançon que la belle Marie, dont il brûle de

faire sa femme. Si Maltida accède à cette proposition, Osbert est libre

sur-le-champ; si elle la refuse, il est mort.» L'émotion du comte et

d'Alleyn était inexprimable: le comte, plein d'un courage altier,

s'empressa de rejeter ce vil marché. «Donne-moi la mort, s'écria-t-il,

la maison d'Athlin ne peut se déshonorer par une alliance avec un

meurtrier. Recommencez votre attaque, ô mes braves vassaux! vous ne

pouvez plus sauver ma vie, du moins vous vengerez ma mort; je la préfère

au déshonneur de ma famille.» Osbert n'avait point encore cessé de

parler, qu'une double haie de gardes l'environna, et le cacha aux

regards de la tribu.

Alleyn, dont le coeur était déchiré par des sentimens qui se

combattaient, n'écouta que la voix de l'honneur; il désobéit aux ordres

d'Osbert; et posant ses armes à terre, il déclara qu'il allait se rendre

au château d'Athlin porter les propositions du baron. La tribu suivit

l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns de ses membres se préparèrent à

l'accompagner: des vassaux si fidèles ne pouvaient céder aux

exhortations du comte. Pour lui, il éprouva une vive douleur quand la

nouvelle du départ d'Alleyn fut parvenue dans sa prison.

* * * * *

La situation de celui-ci était affreuse; toute l'énergie de son ame

suffisait à peine pour la supporter. Il se trouvait chargé d'un message

dont le résultat devait être de plonger dans le désespoir une femme

qu'il adorait, ou de donner la mort à l'ami qui lui était le plus cher.

* * * * *

Lorsqu'on annonça à la comtesse l'arrivée d'Alleyn, la joie et

l'impatience s'emparèrent de son coeur; elle ne doutait point que

Malcolm ne l'envoyât offrir un accommodement; et il n'était point de

rançon qu'elle ne fût disposée à donner pour acheter la liberté de son

fils. Au son de la voix d'Alleyn, le trouble qui avait commencé à

s'apaiser dans le sein de Marie se réveilla, il lui fut impossible de ne

point reconnaître un amour qui ne devait lui permettre aucune espérance:

en vain, au moment de revoir celui qui en était l'objet, tenta-t-elle de

réprimer son émotion; sa rougeur indiquait l'état de son ame; et tous

ses efforts pour cacher ses sentimens, ne servaient qu'à les faire

paraître encore plus.

Quand Alleyn parut devant la comtesse, ses forces étaient épuisées par

une suite de l'agitation violente qu'il avait éprouvée. La sombre

tristesse répandue sur son visage, la pâleur que lui donnait sa crainte,

décélaient ses tourmens intérieurs; Maltida conçut à son aspect de vives

alarmes sur le compte de son fils, et d'une voix tremblante s'informa de

sa destinée. Alleyn se hâta de la rassurer; il eut soin d'employer les

plus grandes précautions, lorsqu'il vint à s'acquitter de son message,

et à faire le récit de la scène dont il avait été témoin. La résolution

du baron parut un coup si terrible au coeur de Marie qu'elle s'évanouit

en l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, et la comtesse, occupée de

donner des secours à sa fille, se trouva un moment distraite de la

douleur que cette nouvelle devait naturellement exciter en elle. Ce ne

fut qu'avec beaucoup de peine que Marie fut rappelée à la vie, ou plutôt

au sentiment de son infortune; mais il est impossible de se figurer,

dans toute son étendue, la pénible situation de Maltida. Son coeur

partagé entre deux intérêts si puissans était devenu le siège du

désordre et de l'effroi. De quelque côté qu'elle portât la vue, elle

n'envisageait que malheur et destruction. Le meurtrier de son mari

exigeait le sacrifice de sa fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait le

coup fatal qui menaçait son fils; elle lui donnait la mort, en rejettant

la proposition de Malcolm; en l'acceptant, elle outrageait la mémoire de

son mari lâchement égorgé, et s'exposait aux reproches de la vertu

indignée. Une semblable alliance détruisait le bonheur de sa fille et

l'honneur de sa maison. Il n'était plus permis de songer à délivrer

Osbert par la force des armes, depuis que le baron avait déclaré que le

moment de l'attaque serait celui de sa mort. L'honneur, l'humanité, la

tendresse maternelle commandaient à Maltida de sauver son fils, et par

une étrange opposition d'intérêts, ces mêmes vertus se réunissaient pour

lui interdire le sacrifice qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour un

faible rayon d'espérance n'avait point cessé de se montrer à cette mère

infortunée. Maintenant le désespoir l'enveloppait d'épaisses ténèbres,

au travers desquelles elle ne découvrait que l'autel sur lequel un de

ses enfans devait être immolé. Elle frémissait à la seule idée d'unir sa

fille au meurtrier de son père, et savait aussi que la férocité du

caractère de Malcolm suffisait seule pour corrompre le bonheur de la

femme qui partagerait sa destinée. Dans sa douleur elle rejetait avec

force l'échange que le baron proposait; mais le spectacle de son fils

pâle, et perdant tout son sang au milieu des convulsions de la mort, se

présentait tout-à-coup à son imagination, et lui causait une sorte de

délire.

Il se passait chez Marie un combat non moins violent; la nature lui

avait donné un coeur susceptible de toutes les affections tendres et

délicates; son esprit saisissait avec facilité tous les rapports de la

plus rigoureuse morale, et elle se conduisait constamment d'après les

principes qu'elle s'était formés. Tous ces avantages n'étaient pas

nécessaires, pour lui faire connaître la rigueur de son sort, qui eût

été sentie par une ame commune; mais ils servaient à rendre son chagrin

plus aigu; et à lui montrer, dans un jour plus éclatant, l'horreur de sa

situation. Le souvenir de son père, le devoir imposé par la vertu, et

l'amour qui faisait entendre sa voix tremblante, mais forte, parlaient

seuls à son coeur; l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait d'effroi.

Pouvait-elle recevoir une main fumante encore du sang de son père?

pouvait-elle consentir à passer sa vie avec un homme qui avait tranché

les jours de celui dont elle avait reçu l'existence, un homme qui serait

toujours devant ses yeux un monument de son infortune et du déshonneur

de sa famille, et dont l'aspect bannirait à jamais de son coeur, toutes

les affections douces et généreuses? Elle ne pouvait chérir les

sentimens nobles et élevés, sans chérir le souvenir de son père et celui

de son amant. Combien devait-elle être malheureuse, si elle était

obligée d'effacer de sa mémoire l'image de la vertu pour espérer

d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout où ses tristes regards

cherchaient du soulagement ils ne rencontraient que le désespoir. D'un

côté elle se voyait ensevelie dans les bras d'un assassin: de l'autre

c'était son frère, chargé de fers et attendant la mort, qui s'offrait à

elle. Il lui était impossible de supporter ce tableau auquel

l'imagination prêtait toutes les horreurs de la réalité. Cependant, au

milieu de ses souffrances, elle considéra qu'il lui était possible de

sauver son frère: alors elle s'attacha avec force à cette idée;

puisqu'elle devait être malheureuse, elle résolut au moins de l'être

avec noblesse, et de s'offrir elle-même pour victime, quand d'horribles

conjonctures demandaient ce sacrifice.

Remplie de ces idées, elle entra dans la chambre de la comtesse; elle

s'empressa de lui annoncer sa résolution, et attendit, en tremblant, ce

que sa mère allait décider.

Maltida éprouva en ce moment une peine au-dessus de celles qu'elle avait

ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort de son mari, qu'elle aimait

avec tendresse, elle avait beaucoup souffert: la manière dont il avait

péri avait concouru à rendre sa douleur plus vive; mais cet événement,

bien que terrible, n'avait pas été accompagné de circonstances pareilles

à celles où elle se trouvait; une force supérieure l'avait amené,

lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus en son pouvoir de sauver son

époux; elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant entre des

horreurs, à ratifier son infortune de sa propre bouche, et à empoisonner

le reste de ses jours de souvenirs affreux. Quoique ce fût la puissance

d'un tyran qui lui imposât ce choix, elle se l'attribuait en partie, et

sa raison se troublait en songeant qu'elle était forcée de livrer

elle-même sa fille à un état pire que la mort.

Lorsque Marie se présenta devant elle, son ame épuisée par l'excès de sa

douleur, était tombée dans un morne et silencieux désespoir. Insensible

aux objets qui l'environnaient, elle l'était pour ainsi dire à ses

propres maux, et elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, s'écria

Marie d'une voix faible et entrecoupée, je me sacrifierai.» A ces mots

«il vivra,» la comtesse levant les yeux, promena autour d'elle un regard

sombre qui prit tout-à-coup l'expression de la tendresse lorsqu'il fut

arrêté sur Marie. Quelques larmes coulèrent sur ses joues, et furent

comme la rosée du ciel, qui, tombant sur une plante flétrie, ranime sa

feuille mourante. Ces larmes étaient les premières qu'elle eût versées

depuis l'arrivée du fatal message. Elle envoya chercher Alleyn, avec qui

elle voulait examiner s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher le

comte de sa prison. Souvent, dans les grandes afflictions, lorsque la

mort n'a point encore donné une triste certitude aux événemens, l'esprit

s'élance au-delà de la sphère du possible pour courir après l'espérance,

jusqu'à ce que l'affreuse réalité lui montre le néant de ses illusions.

Il en était ainsi de Maltida; la violence de son chagrin, causé par la

première nouvelle de son malheur, commençait à diminuer, et elle

penchait à croire que sa situation n'était pas aussi désespérée qu'elle

le lui avait paru d'abord. Son coeur s'ouvrait à l'espoir qu'on pourrait

procurer à Osbert une occasion de s'échapper. Alleyn entra en tremblant;

il redoutait ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait d'offrir de

braver tous les dangers pour délivrer le comte. L'idée que Marie

deviendrait la femme de Malcolm lui était horrible, et il la repoussait

comme un poison capable d'arrêter dans son coeur le mouvement de la vie.

Il voulait à tout prix arracher Marie à cette calamité, et tirer le

comte de sa prison. Le spectacle qui le frappa au moment où il aborda la

comtesse, vint accroître son tourment; elle était étendue sur un sopha

pâle et muette. Ses yeux qui ne voyaient rien étaient fixés sur une

fenêtre en face d'elle. Toute sa contenance annonçait le désordre de son

esprit, et elle fut quelque tems sans apercevoir Alleyn. Telle était la

fluctuation de ses pensées, que si un rayon d'espérance traversait

quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, bientôt un retour sur

elle-même le faisait évanouir. Marie, assise près d'elle, tenait sa main

pressée contre son sein. La douleur avait répandu dans toute sa personne

une langueur enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer de nouveau le

douloureux parti qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, et la

moitié de sa phrase expira sur ses lèvres: ses regards semblaient

chercher à éviter Alleyn, comme un objet capable de lui faire abandonner

son dessein. Il s'avança pour demander à la comtesse ce qu'elle voulait

ordonner. «Je suis prête, dit en ce moment Marie, à me dévouer moi-même

comme une victime à la vengeance du baron: j'aurai du moins sauvé mon

frère.» Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid mortel s'empara du coeur

d'Alleyn; et elle-même eut peine à achever, tout son corps frissonna;

ses yeux se couvrirent d'un nuage épais, et elle tomba évanouie sur le

sopha où elle était assise.

Alleyn, en proie à toutes les angoisses du désespoir, le regard fixe et

immobile, attendait dans le silence de l'inquiétude le moment de son

retour à la vie; les secours qu'on lui prodiguait ne tardèrent pas à la

faire revenir, et la joie qu'il en ressentit, lui fit un instant oublier

sa situation; il pressa avec ardeur la main de Marie contre son sein.

Cette fille infortunée qui avait à peine recouvré l'usage de ses sens,

céda, sans s'en apercevoir, au premier mouvement de son coeur, et un

sourire expressif de la plus vive tendresse donna à Alleyn la certitude

d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait enchaîné sa passion; il se

trouvait une trop grande distance entre lui et la soeur d'Osbert, et sa

modestie ne lui avait pas permis de s'imaginer qu'il eût assez de mérite

pour attirer l'attention de l'adorable Marie. Peut-être aussi cette

défiance de soi-même, si naturelle au véritable amour, avait-elle

contribué à le tromper. Ce ne fut qu'alors que cette certitude lui

procura la sensation la plus délicieuse qu'il eût encore éprouvée. Il

oublia un instant la détresse de ses hôtes et son propre état; toutes

ses idées s'évanouirent pour faire place à la nouvelle connaissance

qu'il venait d'acquérir, et pendant quelques minutes il goûta la

félicité la plus parfaite. La réflexion ne tarda cependant pas à ramener

les noires pensées et leur sombre suite et à le replonger au plus

profond de l'abyme.

La comtesse avait alors repris assez de force pour s'entretenir du sujet

qu'elle avait le plus à coeur. L'idée d'une nouvelle tentative, pour la

délivrance de son fils, n'avait pas échappé à Alleyn; il dit qu'il était

prêt à affronter tous les dangers pour parvenir à ce but, et il parla

d'un ton si assuré de la probabilité du succès, qu'il fit encore une

fois renaître l'espérance dans le sein de Maltida; elle craignit

néanmoins de se livrer trop précipitamment à un espoir si douteux. Il

fut résolu qu'Alleyn se consulterait avec les hommes les plus habiles et

les plus fidèles de la tribu, que l'âge ou les infirmités avaient

jusqu'ici écartés du combat, sur les moyens les plus propres au succès

de l'entreprise, et qu'il marcherait ensuite, sans délai, à la tête des

combattans; qu'en attendant on enverrait un message au baron pour lui

demander du tems, et lui annoncer qu'on lui ferait réponse sous quinze

jours.

Alleyn forma donc un conseil des gens les plus habiles de la tribu. On

proposa divers projets dont le succès parut fort incertain. A la fin

quelqu'un observa qu'il était possible qu'Osbert ne fût plus dans la

tour, et que le lieu de sa détention fût changé: chose qu'il fallait

d'abord savoir pour former un plan convenable. Il fut donc résolu de

suspendre les délibérations jusqu'à ce qu'Alleyn se fût procuré les

informations nécessaires, et en attendant, celui-ci fut chargé de

délivrer à Malcolm le message de la comtesse. C'est pourquoi il se mit

sur-le-champ en marche pour le château.

Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. · 第 11 / 12 题