_Continuation de la captivité d'Osbert;--il découvre deux femmes
prisonnières comme lui dans le château de Dunbayne.--Malcolm condamne
Osbert à mort, et bientôt après se décide à différer son
supplice.--Maltida et Marie croyent Osbert mort; il leur fait parvenir
une lettre.--Alleyn se met en marche avec la tribu d'Athlin, dans le
dessein de délivrer Osbert.--Amour de Marie pour Alleyn: ses efforts
pour l'oublier.--Osbert tente de se faire remarquer par les deux
prisonnières._
Le comte, prisonnier dans la tour et livré à une affreuse solitude,
ignorait le sort qui lui était réservé: mais la magnanimité de son
caractère bravait les efforts cruels de la haine du baron. Par une suite
de l'habitude qu'il avait prise de se préparer à ce que son ennemi
pourrait imaginer de pire, il était parvenu à regarder la mort d'un oeil
tranquille. Les violens transports dont il avait été agité à l'aspect de
Malcolm s'étaient apaisés depuis qu'il n'était plus exposé à le voir; il
évitait avec le plus grand soin de se rappeler le sort de son père, sur
lequel il n'avait jamais pu arrêter sa pensée, sans éprouver un horrible
tourment. Mais lorsqu'il songeait aux souffrances de la comtesse et de
sa soeur, toute sa force l'abandonnait: souvent il souhaitait savoir
comment elles supportaient le malheur de sa perte, et leur faire
connaître l'état où il était: quelquefois il prenait la résolution de
s'efforcer de ne point s'occuper de sa situation actuelle, et de se
procurer des secours artificiels contre les tristes objets dont il était
environné. Son principal amusement consistait à observer les moeurs des
oiseaux de proie qui étaient venus se loger dans les créneaux de sa
tour; et leur penchant au brigandage lui fournissait l'occasion d'un
trop juste parallèle avec les habitudes des hommes.
Comme il était un jour, devant la grille qui donnait sur le château,
occupé à regarder les courses des oiseaux, son oreille fut de nouveau
frappée par le luth dont les accords l'avaient déjà sauvé de la mort. La
voix mélodieuse qu'il avait entendue l'accompagnait encore, et chantait
sur un air tendre les couplets qui suivent.
«Quand mon oeil s'ouvrit aux premiers rayons du matin de la vie, je
n'aperçus autour de moi qu'une scène enchanteresse; alors les tempêtes
de la nuit ne s'offraient point à mes regards:»
«Les brillantes illusions de l'espérance séduisaient mon ame, et
égaraient les pensées de ma jeunesse: l'imagination venait tout embellir
de ses vives couleurs, et me découvrait dans le lointain un avenir de
bonheur:»
«Le vuide de mon coeur simple et pur était rempli par la tendresse
filiale: et l'amour d'un père suffisait à ses besoins, à son ardeur:»
«Mais ô cruel et rapide revers! tout ce que j'aimais n'est plus; le pâle
et sombre malheur a dispersé les rayons tremblans de l'espérance, et les
douces rêveries de l'imagination ont fui pour jamais».
Au milieu de sa profonde surprise, Osbert jeta ses regards dans la cour
intérieure du château d'où la voix paraissait sortir: un instant après
il vit une jeune personne entrer dans la partie de la cour qui tient à
la tour: une autre femme plus âgée, mais conservant encore des restes de
beauté, s'appuyait sur son bras. Il était facile de reconnaître à la
mélancolie qui obscurcissait les traits de celle-ci que la main de la
douleur avait devancé les ravages du tems. Elle était vêtue d'un habit
de veuve; un voile noir, attaché sur son front, donnait une grace noble
à sa figure; il était rejeté en arrière, et tombant jusqu'à terre où il
se traînait en longs plis, il semblait ajouter encore à la majesté
naturelle de son maintien. Cette femme s'avançait d'un pas lent,
soutenue par sa compagne, dont le voile, relevé à moitié, laissait
apercevoir les traits. La tristesse donnait à la beauté de la jeune
personne la plus touchante expression, et la dignité de sa démarche
annonçait qu'elle était née dans un rang élevé. A son bras pendait le
luth dont les accords avaient si délicieusement touché le comte.
L'étonnement d'Osbert à ce spectacle n'était égalé que par son
admiration. Les deux femmes se retirèrent par une porte qui se trouvait
située vers l'extrémité du côté opposé de la cour, et il ne fut plus
possible de les voir. Osbert cherchait à les suivre des yeux, et tint
pendant quelque tems la vue fixée sur la porte par laquelle elles
avaient disparues. Revenu à lui-même il crut, pour la première fois,
éprouver l'horreur de la solitude; il conjectura que ces femmes étaient
des étrangères détenues par l'injuste puissance du baron, et ses yeux se
remplirent des larmes de la pitié. Mais l'idée que tant de beauté et
tant de dignité étaient victimes d'un tyran, remplit bientôt son coeur
d'indignation, et lui rendit sa captivité plus insupportable que jamais.
Il brûlait de devenir le défenseur de la vertu, et le libérateur de
l'innocence opprimée; la haine qu'il portait à Malcolm s'accrut encore;
et son ame reçut une nouvelle force de la persuasion où il était qu'il
parviendrait à se venger. Son garde entra dans ce moment: Osbert voulut
en obtenir quelques informations relatives aux deux étrangères; mais ce
fut en vain. Le soldat était chargé de lui apporter de tristes
nouvelles: il annonça au comte qu'il devait se préparer à la mort, et
que son supplice était fixé au lendemain. Osbert l'entendit avec
tranquillité, et sans daigner laisser échapper le moindre murmure. Il
repoussa, avec précipitation le tendre souvenir de sa mère et de sa
soeur, trop capable d'affaiblir son courage. Son garde lui apprit
qu'Alleyn s'était échappé. Alors il ne douta point que ce généreux jeune
homme n'entreprît tout pour punir le tyran qui lui donnait la mort.
Lorsque le baron avait été informé de la fuite d'Alleyn, la rage s'était
emparée de son coeur; il avait fait appeler les gardes du donjon; mais
après de longues et pénibles recherches, on eut la certitude qu'ils
avaient accompagné leur prisonnier, et que plusieurs autres captifs
s'étaient également échappés. Malcolm donna ordre qu'une sentinelle qui
restait fût punie pour la trahison de ses camarades et sa propre
négligence; et se rappelant le comte qu'il avait oublié dans la première
chaleur de son ressentiment, il se félicita de ce qu'il lui fournissait
l'occasion d'une vengeance complette. Au milieu des transports de sa
joie il rétracta la condamnation du garde. A peine avait-il envoyé au
comte le message funeste qui lui annonçait sa mort, qu'il prit une
nouvelle résolution. Tel est l'effet des passions coupables: elles ne
permettent pas d'agir avec suite: on ne peut satisfaire l'une qu'en
sacrifiant l'autre, et le moment où l'on croit saisir le bonheur est
celui même qui en détruit l'espoir. Le baron éprouva la vérité de cette
observation; il semblait être parvenu à l'excès de la félicité lorsqu'il
contemplait les approches de sa vengeance; mais tout-à-coup l'idée de
Marie vint remplir son coeur d'une autre passion. Il avait apprit
qu'elle avait été au pouvoir de ses émissaires et délivrée sur le champ.
La peine même qu'il éprouvait de voir ses désirs traversés, augmentait
leur violence, il ne pouvait se déterminer à abandonner sa poursuite; et
le seul moyen d'obtenir celle qui en était l'objet lui parut être de
renoncer à sa passion favorite. Il ne doutait point qu'on ne lui donnât
Marie, lorsqu'il aurait déclaré ne point vouloir d'autre rançon pour la
vie du comte. Ces deux passions, l'amour et la vengeance se balançaient
tellement dans son coeur, qu'il eût été difficile de juger laquelle
devait l'emporter. Enfin la vengeance céda à l'amour; mais il résolut de
livrer le comte à tous les tourmens que doit produire la perspective
d'une mort prochaine, et de lui cacher l'intention où il était de
surseoir à son supplice.
Le comte attendait la mort avec la fermeté qu'il avait montrée en
apprenant sa sentence; il fut conduit de la tour à la plate-forme du
château sans proférer une parole, ni montrer la moindre émotion. Là il
vit d'un oeil fixe tous les préparatifs de son exécution, les instrumens
de mort, et les soldats rangés en file; l'aspect même de l'éternité
agissait peu sur son imagination. Parmi les objets qui l'environnaient,
un seul put le faire sortir de la profonde indifférence dans laquelle il
semblait plongé; c'était son meurtrier qui se montrait avec tout le
faste qu'on déploie dans une pompe triomphale. A sa vue Osbert s'arrêta
un instant, et sentit son coeur tressaillir; mais ne voulant point
paraître troublé, il s'efforçait de reprendre sa dignité, quand le
souvenir de sa mère se présenta à lui. Alors tout son courage fut
anéanti: on vit ses yeux se mouiller de larmes, et il tomba sur la terre
privé de sentiment.
Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se retrouva dans sa prison; il
apprit que le baron lui avait accordé un répit: Malcolm, se méprenant à
la douleur du comte, s'était flatté d'avoir porté ses souffrances au
dernier degré, et avait ordonné qu'on le reconduisît à la tour.
Une scène aussi atroce et aussi publique que celle qui venait d'avoir
lieu au château de Dunbayne fut bientôt, dans les environs, le sujet de
tous les entretiens. La comtesse l'apprit avec une étrange variété de
circonstances qu'on y avait ajoutées; on l'assura même que son fils
avait réellement péri. A cette accablante nouvelle, elle retomba dans sa
première langueur. Marie était trop faible pour lui donner des soins
semblables à ceux qu'elle lui avait déjà prodigués avec tant de zèle. Le
médecin déclara que la maladie de la comtesse avait son siège dans
l'ame, et était au-dessus de la portée de la science humaine. Un jour
elle reçut une lettre dont la suscription était de la main d'Osbert: son
oeil reconnut les caractères, et brisant le cachet, avec empressement,
elle apprit que son fils était toujours vivant, et qu'il ne désespérait
pas de se jeter encore une fois à ses pieds. Il demandait que le reste
de la tribu se réunît pour tenter sa délivrance; et apprenait dans
quelle partie du château était sa prison. Osbert croyait qu'à l'aide de
cordes et de longues échelles placées de la manière qu'il indiquait, il
pourrait parvenir à se sauver. Cette lettre fut un excellent cordial
pour la comtesse et pour Marie.
Cependant Alleyn mettait un zèle infatigable à rassembler les compagnons
qui devaient l'aider dans son entreprise. Dès qu'il fut informé que le
comte avait démenti le bruit de sa mort, il se rendit au milieu de la
tribu, et la pressa de ne point différer d'agir. Aucun des vassaux
n'avait besoin d'être sollicité: c'était une cause chérie par eux, qu'il
s'agissait de défendre, et la main de tous était prête. Les préparatifs
furent bientôt terminés, et Alleyn, à la tête de ses amis, vint se
joindre à la tribu.
La comtesse contempla, une seconde fois du haut des murailles, le départ
de ses vassaux qui allaient chercher des périls aussi certains que ceux
auxquels ils s'étaient exposés une première fois. Cette scène rappela à
son souvenir celle dont elle avait déjà été témoin. Elle éprouva les
mêmes craintes, fit les mêmes voeux; et quand l'éloignement eut dérobé
la troupe à sa vue, elle rentra dans le château fondre en pleurs. Le
coeur de Marie était en proie à plusieurs sortes de peines. Incapable de
se cacher plus long-tems à elle-même le tendre intérêt qu'elle prenait
au départ d'Alleyn, son trouble en devint plus visible. En vain la
comtesse cherchait à lui rendre quelque tranquillité. Marie, pénétrée de
reconnaissance, et poussée d'ailleurs par la franchise naturelle de son
caractère, souhaitait quelquefois de pouvoir prendre sur elle de confier
sa faiblesse à sa mère (si l'on doit appeler faiblesse un sentiment qui
tirait son origine de l'admiration excitée par de nobles et généreuses
qualités). Mais toujours sa délicatesse et sa timidité l'arrêtaient au
milieu de ses résolutions, et retenaient sur ses lèvres l'aveu prêt à
lui échapper. Les peines de son ame altérèrent peu-à-peu sa santé; son
médecin reconnut que son mal était dû à un chagrin qu'elle s'efforçait
de réprimer; il indiqua comme le meilleur remède un ami dans le sein
duquel elle pût déposer tous les secrets de son ame. Maltida n'eut alors
aucune peine à deviner la cause de la maladie de sa fille: elle se
rappela ses observations; et ce qu'elle avait d'abord soupçonné lui
parut certain. Elle s'occupa à gagner sa confiance par des carresses
douces et prévenantes. Marie, trouvant son silence peu généreux, se
décida enfin à ne plus rien dissimuler à sa mère.
Un jour que cette dernière la pressait tendrement contre son sein, elle
lui déclara sa passion pour Alleyn. La comtesse n'avait rien de plus à
coeur que d'assurer le bonheur de sa fille; la générosité et les autres
vertus du jeune montagnard la remplissaient elle-même d'admiration. Mais
la fierté de son ame lui faisait rejeter toute idée d'alliance avec un
homme d'une naissance aussi peu distinguée. L'attachement de sa fille
lui parut ne devoir être qu'une impression passagère, enfantée par une
imagination vive et exaltée, et elle ne doutait pas que ses conseils et
le tems ne parvinssent à en triompher. Marie écouta sa mère avec
tranquillité: sa raison applaudissait pendant que son coeur gémissait;
et elle prit le parti de combattre un sentiment qui devait causer tant
de chagrin à elle et à sa famille.
Mais les généreuses qualités d'Alleyn se représentaient sans cesse à sa
mémoire avec tout leur éclat. Il lui était impossible de ne pas
s'apercevoir qu'il était épris d'elle; elle appréciait tous ses combats,
et sentait combien était grande la délicatesse qui l'avait porté à
s'éloigner, dans un respectueux silence, de l'objet de sa passion. Elle
recourut encore à sa mère pour l'aider à bannir une image destructive de
son bonheur; la comtesse employait toute sorte de moyens pour lui faire
oublier Alleyn; chaque heure, excepté celles réservées aux exercices
nécessaires à la santé de Marie était employée à cultiver son esprit, et
à perfectionner ses talens. Les soins de Maltida ne furent pas sans
fruit; elle remarqua que sa fille commençait à recouvrer le repos de
l'ame et la santé; Marie crut elle-même, quelquefois, avoir appris à
oublier celui qui lui était si cher. Les précautions de la mère et les
efforts de la fille, servirent au moins à tromper l'ennui des momens qui
se passaient à attendre des nouvelles d'Alleyn et de son entreprise.
Le château de Dunbayne était toujours le séjour du malheur: les vertus y
gémissaient sous l'empire du crime; et le baron, déchiré par des
passions opposées, était lui-même victime de leur puissance.
Le comte avait été forcé de reconnaître que ses jours dépendaient du
caprice d'un tyran. Son ame était préparée aux coups les plus cruels;
mais cependant il concevait quelque espérance d'échapper lorsqu'il
songeait à cette lettre qu'un de ses gardes, touché de compassion,
s'était chargé de remettre à la comtesse. Dans cette attente, il passait
toutes les heures à la grille de sa fenêtre; livré à la plus vive
inquiétude il portait sa vue sur les montagnes éloignées, pour s'assurer
s'il ne découvrirait pas la marche de sa tribu. Pendant qu'il était
ainsi privé de soulagemens réels, ces montagnes devenaient pour lui la
source d'un plaisir idéal. Souvent, dans les belles soirées d'été, il
voyait, de sa fenêtre, se promener sur la terrasse située au bas de la
tour, ces femmes dont l'aspect avait excité son admiration et sa pitié.
Un jour qu'il était rempli d'espérance pour lui-même et de compassion
pour elles, ses souffrances lui parurent s'être adoucies. Il conçut
l'idée de faire connaître aux deux prisonnières qu'elles avaient un
compagnon, et d'exciter leur intérêt. Le soleil se cachait derrière la
cime des montagnes, et déjà l'ombre était descendue dans les vallons. La
tranquillité de la soirée lui inspirait une douce mélancolie: il composa
les stances qu'on va lire, et dès le soir suivant, vint les jetter sur
la terrasse.
«Salut, ô monts sacrés; vos sommets sont rafraîchis par les vents, et
des sources d'eau jaillissent d'entre vos rochers. Le haut pin qui vous
ombrage reçoit les premiers rayons du jour, et sa tête orgueilleuse est
encore le dernier objet que frappe le soleil couchant.»
«Salut, ô monts éloignés! salut, vallons formés par eux. Souvent
l'imagination me découvre vos beautés que cachent les brouillards
humides. Tandis que le berger enfle son chalumeau, ou que le poëte cède
au plaisir de chanter, mon coeur souffrant déplore la triste destinée
qui m'accable.»
«Trois fois heureuse l'heure où le crépuscule du soir vient envelopper
de son ombre ces bois chéris. De paisibles accords se font entendre
alors le long de la clairière: l'imagination les recueille à travers le
murmure des vents; et les amans de cette divinité puissante prêtent une
oreille charmée.»
«O combien sont pénétrans ces sons! ils se prolongent dans les montagnes
éloignées, et l'écho des cavernes, qui les répète, trouble le silence
des déserts.»
Osbert eut le plaisir de voir que le papier fut ramassé par les deux
femmes qui se retirèrent immédiatement après dans le château.