_Translation d'Osbert dans une autre prison.--Message de Maltida à
Malcolm.--Découverte d'un panneau mouvant par où l'on entre dans
plusieurs vastes appartemens.--Osbert parvient à celui des deux
prisonnières.--Leur surprise à la vue du comte.--Tendre intérêt de ce
dernier pour leurs souffrances. Il demande et obtient la permission de
renouveler sa visite.--Démarches d'Alleyn pour découvrir la prison du
comte, et pour tâcher de l'en tirer.--Désertion de deux soldats du
château de Malcolm qui viennent s'enrôler sous les bannières d'Alleyn._
Pendant ce tems-là le château de Dunbayne était devenu le théâtre du
triomphe et de la détresse. Fier de son projet, Malcolm voyait déjà
Marie à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait des tourmens plus cruels
que la mort. Le baron était surpris que son invention ne lui eût pas
encore suggéré ce moyen de torture. Pour la première fois l'amour eut
pour lui des attraits, parce qu'il devenait l'instrument de sa
vengeance, et que d'ailleurs la violence de sa passion lui avait
représenté les charmes de Marie sous les couleurs les plus flatteuses.
Il prit donc la ferme résolution de ne jamais relâcher le comte qu'aux
conditions qu'il avait offertes, et par ce moyen de rendre la maison
d'Athlin un monument éternel de son triomphe.
Pour plus de sûreté, Osbert avait été transféré au centre du château
dans un appartement vaste et sombre, et dont les fenêtres gothiques ne
laissaient pénétrer de lumière qu'autant qu'il en fallait pour en
apercevoir l'horreur. Ce n'était pas ce qui le tourmentait davantage;
son coeur éprouvait des douleurs bien plus aiguës. Un malheur aussi
terrible que celui qui le menaçait ne s'était jamais offert à son
imagination. Depuis long-tems familiarisé avec l'idée de la mort, il ne
la regardait que comme un mal passager; mais voir sa famille dans
l'ignominie, la voir contracter une alliance avec l'assassin de son
père, cette pensée lui déchirait l'ame.
Il craignait que la tendresse maternelle n'engageât Maltida à accepter
les offres du baron, et il ne doutait pas que sa soeur n'eût assez de
grandeur d'ame pour se sacrifier, afin de lui sauver la vie. Il aurait
écrit à la comtesse pour lui défendre d'accepter ces conditions, et lui
déclarer sa ferme résolution de mourir; mais il n'avait aucun moyen de
lui faire parvenir sa lettre; le garde, qui avait eu la générosité de
faire passer sa première, ne paraissait plus. Le courage qui l'avait
soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas dans ce moment critique. Accoutumé
depuis long-tems à éprouver des contradictions sans nombre, il avait
acquis l'art de les surmonter; les plus grands revers n'étaient point
capables de l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui donner plus de
force et à faire paraître sa grande ame dans un jour plus éclatant.
Alleyn venait de joindre la tribu, et faisait toute la diligence
possible pour se procurer les informations nécessaires. Il apprit que le
comte n'était plus dans la tour, mais il ne put découvrir dans quelle
partie du château il était relégué; sur ce point on n'avait que des
conjectures vagues et sans vraisemblance. Ce qui faisait croire qu'il
n'avait pas été mis à mort, c'était la politique du baron dont le
violent amour pour Marie n'était plus alors un mystère. Alleyn employa
inutilement tous les stratagèmes que l'invention put lui suggérer pour
découvrir la prison du comte. Enfin, forcé de remettre à Malcolm le
message dont il était chargé, il demanda pour préliminaire qu'Osbert fût
amené sur les remparts, afin de faire voir à ses vassaux qu'il était
encore en vie. Il espérait que cette mesure lui fournirait quelque moyen
de découvrir le lieu de sa détention, se proposant d'observer avec la
plus scrupuleuse attention l'endroit où il se retirerait.
Le comte parut sain et sauf sur les remparts. A sa vue ses vassaux
firent retentir les airs de leurs cris pour témoigner leur allégresse;
le baron était à ses côtés, et les regarda d'un air de mépris. Alleyn
s'approcha des murailles et remit le message de Maltida. Osbert frémit
de son contenu; il prévit qu'une délibération annonçait une soumission,
Déchiré par cette pensée, il jura tout haut qu'il ne survivrait jamais à
une pareille infamie; s'adressant ensuite à Alleyn, il lui commanda de
retourner sur-le-champ vers la comtesse, et de lui dire de ne point se
soumettre à des conditions aussi humiliantes, à moins qu'elle ne voulût
sacrifier ses deux enfans à l'assassin de leur père. Ces paroles
excitèrent un sourire de triomphe sur le visage du baron, et il se
tourna en gardant un silence dédaigneux. Les gardes reconduisirent
Osbert dans sa prison; mais tous les efforts de son ami, pour découvrir
le chemin qu'ils prenaient, furent inutiles; la hauteur des murs les fit
bientôt disparaître à ses yeux.
Alleyn nous fournit un exemple de la fermeté et de la constance avec
lesquelles une ame énergique poursuit un objet favori; des circonstances
fâcheuses peuvent venir à la traverse, le manque de succès peut
momentanément arrêter ses progrès; mais elle s'élève au-dessus de tout
obstacle, et pour parvenir à ses fins, elle va même au-delà des bornes
de la possibilité. Ce jeune homme ne désespérait pas encore; mais il ne
savait de quelle manière il devait agir.
En passant près d'une fenêtre, Osbert fut surpris d'y apercevoir deux
dames: malgré l'agitation de son esprit, il les reconnut pour les mêmes
personnes qu'il avait observées des grilles de la tour avec tant
d'émotion, et qui avaient à-la-fois excité sa compassion et sa
curiosité. Au milieu de sa détresse, la douceur et les grâces de la plus
jeune avaient souvent occupé sa pensée, et il désirait ardemment
connaître le sujet de sa douleur; car la mélancolie peinte sur son
visage annonçait bien qu'elle était malheureuse. Elles observèrent
Osbert lorsqu'il passa, et leurs yeux exprimèrent la pitié que sa
situation leur inspirait. Il les fixa tendrement, et de retour dans sa
prison, il fit de nouvelles questions sur leur compte; mais on continua
de garder un silence inflexible à cet égard.
Un jour qu'il était enseveli dans ses réflexions, ses yeux se fixèrent
involontairement sur un panneau du lambris de sa prison: il remarqua
qu'il était autrement fait que les autres et que sa projection était
tant soit peu plus grande; une lueur d'espérance s'empara de son esprit,
et il se leva pour l'examiner. Il vit qu'il était environné d'une fente,
et en le poussant avec les mains, il s'ébranla. Certain qu'il y avait
quelque chose de plus qu'un panneau, il y employa toute sa force; mais
il ne produisit aucun autre effet. Après avoir inutilement tenté de
l'enlever de différentes manières, il abandonna l'entreprise, et revint
s'asseoir triste et désespéré. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il
pensât davantage au lambris. Ne voulant cependant pas renoncer à cette
dernière espérance, il fit un nouvel examen, et en s'efforçant
d'ébranler le panneau, son pied donna par hasard contre un endroit qui
le fit ouvrir à l'instant. Il y avait dans l'intérieur un ressort caché
qui le tenait attaché, et en pressant une certaine partie du panneau, il
s'ouvrait de lui-même; c'était cette partie que le pied du comte avait
touchée.
Cette découverte lui causa une joie inexprimable. Il vit alors devant
lui un vaste appartement semblable à celui qui formait sa prison; ses
fenêtres hautes et arquées étaient ornées de verre peint; son pavé était
de marbre, et cet endroit paraissait être les restes d'une église
abandonnée. Osbert traversa, en hésitant, sa longue nef, et parvint à
une grosse porte de chêne à deux battans qui terminait cette pièce
lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue et spacieuse galerie; ses
fenêtres, aussi gothiques que celles de l'église, étaient couvertes d'un
lierre épais qui en écartait pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta
quelques tems à l'entrée, incertain s'il devait aller plus loin; il
écouta, et n'entendant aucun bruit dans sa prison, il continua. La
galerie aboutissait à gauche en tournant, à un grand escalier fort
ancien et, en apparence, très-négligé, qui conduisait à une salle en
bas; à droite était une porte basse et peu éclairée.
Osbert craignant d'être découvert, passa l'escalier et ouvrit la porte.
Alors une file de superbes appartemens magnifiquement meublés se
présenta à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir qui que ce fût;
mais, après avoir traversé la seconde chambre, il entendit les sanglots
d'une personne qui pleurait. Il s'arrêta un moment, ne sachant s'il
devait continuer; une curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, et il
entra dans un appartement où étaient assises les belles étrangères, dont
la vue avait fait tant d'impression sur lui.
La plus âgée des dames fondait en larmes, et sur une table à côté d'elle
étaient une cassette et quelques papiers ouverts. La plus jeune était
tellement occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas attention à l'entrée
du comte. Dès que la première l'eut aperçu, elle se leva tout en
désordre, et la surprise qui éclata dans ses jeux semblait demander
l'explication d'une visite si extraordinaire. Osbert, étonné de ce qu'il
venait de voir, fit quelques pas en arrière, dans l'intention de se
retirer; mais se rappelant que cette intrusion exigeait des excuses, il
revint. La grace avec laquelle il s'excusa, confirma l'impression que sa
figure avait faite sur l'esprit de Laure (tel était le nom de la jeune
dame) qui, en levant la tête, laissa apercevoir une physionomie où l'on
découvrait un heureux mélange de dignité et de douceur. Elle avait
environ vingt ans, était de moyenne taille, extrêmement délicate et
très-bien faite. Le coloris de sa jeunesse avait une teinte de
mélancolie douce et réfléchie qui donnait une expression
très-intéressante à ses grands yeux bleus; ses traits étaient en partie
cachés par ses beaux cheveux bruns qui, après avoir formé nombre de
boucles autour de son visage, descendaient sur son sein: toutes les
grâces d'un sexe aimable étaient réunies dans sa personne, et la majesté
naturelle de son maintien démontrait la pureté et la noblesse de son
ame. Lorsqu'elle aperçut le comte, une faible rougeur se répandit sur
ses joues, et elle quitta involontairement le dessin auquel elle était
occupée.
Si la simple vue de Laure fut capable de faire impression sur le coeur
d'Osbert, il en devint bien plus fortement épris quand il put contempler
sa beauté. Il s'imagina que le baron charmé par ses attraits l'avait
fait tomber dans quelques-uns de ses pièges et la retenait malgré elle
dans le château. La tristesse peinte sur son visage et le mystère qui
semblait l'environner, le confirmèrent dans cette conjecture. Plein de
cette idée, ses souffrances lui inspirèrent la plus grande compassion,
et l'amour qui brûlait alors dans son coeur vint bientôt se réunir à ce
sentiment. Dans ce moment il oublia le danger de sa situation; il oublia
même qu'il était prisonnier, et, ne pensant qu'aux moyens d'adoucir les
chagrins de cette infortunée, il ne se laissa point arrêter par une
fausse délicatesse, et il résolut, s'il était possible, de connaître la
cause de ses malheurs.
S'adressant donc à la baronne: «Madame, dit-il, si je pouvais en aucune
manière alléger des peines que je ne saurais affecter de ne point
apercevoir et qui m'ont si vivement touché, je regarderais ce moment
comme le plus heureux de ma vie; d'une vie, hélas! qui n'a déjà été que
trop marquée au coin du malheur. Mais le malheur ne m'a point été
inutile, puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». La baronne
n'ignorait pas le caractère et les malheurs du comte. Victime elle-même
de l'oppression, elle savait plaindre les souffrances des autres. Elle
avait toujours senti une tendre compassion pour les malheurs d'Osbert,
et elle ne put s'empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance pour
l'intérêt qu'il voulait bien prendre à ses chagrins. Elle lui témoigna
sa surprise de le voir ainsi en liberté; mais apercevant les fers qu'il
avait aux mains, elle tressaillit d'effroi et devina une partie de la
vérité.
Il lui raconta la découverte du panneau qui lui avait fait trouver le
chemin de son appartement. L'idée de faciliter son évasion se présenta
d'abord à l'esprit de la baronne; mais sa propre situation ne tarda pas
à lui en faire voir l'inutilité, et elle fut contrainte d'abandonner une
pensée que lui avaient inspirée la vénération qu'elle avait pour le
caractère du feu comte, et l'intérêt qu'elle prenait à son fils; elle
lui témoigna le plus vif chagrin de ne pouvoir le servir, et l'informa
que sa fille et elle étaient aussi prisonnières; que leur liberté ne
s'étendait pas au-delà des murs du château, et qu'il y avait quinze ans
qu'elles étaient sous la verge de la tyrannie.
Le comte exprima l'indignation que ce récit lui inspirait, assura la
baronne qu'elle pouvait compter sur sa discrétion, et la pria, si cette
relation ne lui était pas trop pénible, de l'informer au moins comment
elle avait eu le malheur de tomber au pouvoir de Malcolm. La baronne
craignant pour la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger d'être
découvert en restant plus long-tems hors de sa prison; et, le remerciant
encore une fois de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à ses
souffrances, l'assura de ses souhaits les plus sincères pour sa
délivrance, et lui promit que, si jamais l'occasion s'en présentait,
elle lui ferait connaître les tristes particularités de ses aventures.
Les yeux du comte lui témoignèrent sa reconnaissance d'une manière plus
expressive que sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, en tremblant,
la permission de renouveler ses visites, ce qui lui procurerait quelques
intervalles de consolation pendant la triste captivité à laquelle il
était condamné. La baronne, par pitié pour ses souffrances, consentit à
sa demande. Osbert partit en jetant sur Laure un regard tendre et
douloureux; il était néanmoins content de ce qui s'était passé et se
retira dans sa prison en éprouvant un de ces momens de calme qui ne sont
pas même étrangers aux malheureux.
Il trouva tout tranquille, et après avoir soigneusement fermé le
panneau, il s'assit pour réfléchir sur le passé et penser à l'avenir. Il
se flatta que la découverte du panneau pourrait faciliter son évasion;
les ombres du désespoir dont son esprit avait si récemment été enveloppé
se dissipèrent peu-à-peu, et lui laissèrent entrevoir un horizon plus
flatteur; mais, hélas! ces brillantes espérances s'évanouirent comme un
songe. Il se rappela que ce château était environné de gardes dont la
vigilance était assurée par la sévérité du baron; que les belles
étrangères qui avaient pris un si tendre intérêt à son sort étaient
comme lui prisonnières, et qu'il ne connaissait pas un soldat généreux
qui voulût lui enseigner les passages secrets du château et
l'accompagner dans sa fuite. Son imagination était pleine de l'image de
Laure; en vain s'efforça-t-il de se cacher à lui-même la vérité, son
coeur trahissait constamment les sophismes de ses argumens. Il avait,
sans le savoir, bu à la coupe de l'amour, et il était forcé d'avouer son
indiscrétion. Il ne put cependant se résoudre à écarter de son coeur ce
poison délicieux; il ne put se résoudre à ne plus la voir. Les
appréhensions pénibles pour sa sûreté qu'éprouverait la baronne, s'il ne
profitait pas de la permission qu'il avait si ardemment sollicitée; le
manque de respect que cette conduite manifesterait; la violente
curiosité de connaître l'histoire de ses malheurs; le vif intérêt avec
lequel il apprendrait quelles étaient les relations de Laure et du
baron, et l'espoir extravagant et trompeur de pouvoir leur être utile,
le déterminèrent à renouveler sa visite. Sous ces illusions il cachait
le principal motif qui l'engageait à cette entrevue.
Cependant Alleyn était de retour au château d'Athlin où il avait
communiqué la résolution d'Osbert, qui n'avait servi qu'à aggraver la
détresse des infortunées qui l'habitaient. Mais pour ne point leur faire
perdre toute espérance, il leur avait caché que le comte n'était plus
dans la tour; il méditait en silence et presque sans espoir sur les
moyens de découvrir sa prison, et il tâchait de donner à la comtesse et
à Marie une consolation à laquelle il ne pouvait lui-même prendre part.
Il alla, sans perdre de tems, trouver les vieillards qu'il avait
assemblés lors de son départ, et les informa du changement de prison du
comte: circonstance qui devait pour le présent suspendre leurs
délibérations. C'est pourquoi il les quitta et se rendit sur-le-champ
auprès de la tribu, afin de continuer ses recherches. Tous les efforts
que l'on fit pour se procurer les renseignemens nécessaires, furent
inutiles.
Le moment fixé pour la réponse de la comtesse approchait; le désespoir
était peint sur tous les visages, tous les coeurs étaient déchirés des
plus vives angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles du camp furent
alarmées par l'approche de quelques hommes dont la voix leur était
inconnue; craignant une surprise, ils les entourèrent et les
conduisirent à Alleyn. Ces prisonniers dirent que pour se soustraire à
la tyrannie de Malcolm ils étaient venus se réfugier dans le camp de ses
ennemis dont ils déploraient les malheurs et dont ils voulaient défendre
la cause. Charmé de cette circonstance, sans cependant y croire
absolument, Alleyn interrogea les soldats touchant la prison du comte.
Il apprit qu'Osbert avait été transféré dans un endroit du château d'un
accès très-difficile, et que tout plan d'évasion était impraticable,
sans l'assistance de quelqu'un bien instruit de tous les détours et
passages du bâtiment.
Alleyn eut alors une perspective de succès que ses espérances les plus
exagérées n'avaient encore pu lui présenter. Les soldats promirent
solemnellement de l'aider de tout leur pouvoir; ils l'informèrent aussi
qu'il y avait un mécontentement général parmi les vassaux du baron qui
n'attendaient qu'un moment favorable pour secouer le joug de la tyrannie
et reprendre les droits de la nature; que les soupçons de Malcolm
l'excitaient à punir avec la dernière rigueur la moindre apparence
d'inattention, et qu'étant eux-même condamnés à un châtiment très-sévère
pour une faute légère, ils avaient tâché de s'y soustraire, ainsi qu'à
l'oppression future de leur chef, par la désertion.
Alleyn convoqua immédiatement un conseil devant lequel les soldats
amenés répétèrent leurs premières assertions, et l'un d'eux ajouta qu'il
avait un frère qui aurait déserté avec eux s'il n'avait point été, ce
jour-là, de garde auprès du comte: ce qui lui avait fait craindre d'être
découvert; il ajouta que son frère serait le lendemain de garde à la
porte du petit pont-levis où il n'y avait que peu de sentinelles; qu'il
courrait les risques de l'aller trouver, et qu'il était persuadé qu'il
ne se refuserait pas à favoriser la délivrance du comte. A ces mots le
coeur d'Alleyn palpita de joie. Il promit à ce brave soldat une grande
récompense pour lui et pour son frère, s'ils voulaient tous deux se
charger de l'entreprise. Son compagnon connaissait parfaitement les
passages souterrains du rocher; il offrit aussi ses services. Les
espérances d'Alleyn devenaient à chaque instant plus fondées, et il
aurait bien voulu dans ce moment pouvoir communiquer à la malheureuse
famille d'Osbert la joie qui dilatait son coeur.
Le lendemain fut fixé pour commencer l'entreprise, et Jacques chargé de
faire tous ses efforts pour gagner son frère. Ces préliminaires réglés,
ils se séparèrent pour aller prendre du repos, mais Alleyn ne put fermer
l'oeil de la nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de son esprit et
remplit son imagination des visions les plus agréables; il se
représentait la réunion du comte avec sa famille; il anticipait les
remercimens qu'il allait recevoir de la part de l'aimable Marie, et il
soupirait en réfléchissant que de simples remercimens étaient tout ce
qu'il avait lieu d'espérer.
A la fin le jour parut et offrit à la tribu une perspective bien
différente que celle de la veille. Alleyn, impatient de connaître le
résultat de la rencontre qui devait avoir lieu entre les deux frères,
trouvait les heures trop longues. La nuit vint enfin seconder ses
désirs. L'obscurité n'était interrompue que par la faible lueur de la
lune qui perçait, de tems en tems, à travers les sombres nuages qui
environnaient l'horizon. Le vent rompait par intervalles le silence des
ténèbres. Alleyn épiait tous les mouvemens du château; les lumières
disparurent successivement, l'horloge de la tour sonna une heure; tout
paraissait tranquille au-dedans, et Jacques marcha vers le pont-levis.
Ce pont était coupé par le milieu, et la partie du côté de la plaine
était baissée; Jacques s'avança dessus et appela d'une voix basse, mais
ferme, Edmund. Point de réponse: il commença à craindre que son frère
n'eût déjà quitté le château. Il resta quelque tems en suspens avant de
répéter son appel, et il entendit qu'on tirait doucement les verroux de
la porte du pont-levis; alors Edmund parut.
Il fut surpris de trouver Jacques et lui commanda de fuir à l'instant
pour éviter le danger qui le menaçait. Le baron, irrité de la fréquente
désertion de ses soldats, avait envoyé des gens à leur poursuite et
promis des récompenses considérables à ceux qui arrêteraient les
déserteurs. Ce discours n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques; il
resta, résolu d'en venir à ses fins. Heureusement les sentinelles de
garde avec Edmund étaient toutes ensevelies dans un profond sommeil, par
l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée pour faciliter son
évasion: ce qui fit que les deux frères continuèrent, à voix basse, leur
conversation, sans être interrompus.
Edmund ne voulait pas différer plus long-tems sa fuite, et n'avait point
assez de fermeté pour courir les dangers de l'entreprise. L'appât de la
récompense éveilla cependant son courage, et il se laissa persuader; il
connaissait bien toutes les avenues souterraines du château; la seule
difficulté qui restait à surmonter était de tromper la vigilance des
autres sentinelles, et il ne croyait pas possible que le comte quittât
sa prison sans être aperçu. Les soldats qui devaient, la nuit suivante,
monter la garde avec lui, étaient dans d'autres parties du château
qu'ils ne devaient quitter qu'au moment où on les placerait à la prison:
il était donc difficile de leur administrer cette même potion qui avait
engourdi les sens de ses camarades. Se fier à leur intégrité et
s'efforcer de les séduire, eût été mettre sa vie à leur disposition et
probablement aggraver les maux du comte. Ce projet était environné de
trop de dangers pour le hasarder, et leur imagination ne leur en offrait
point de plus probable.
Il fut néanmoins convenu que, la nuit suivante, Edmund saisirait un
moment favorable pour faire part au comte des desseins de ses amis et
pour le consulter sur les moyens de les mettre à exécution. D'après
cette résolution, Jacques revint sain et sauf à la tente d'Alleyn où
étaient assemblés les chefs de la tribu qui attendaient son retour avec
la plus vive inquiétude. Le rapport du soldat affaiblit considérablement
les espérances de ce jeune homme; la vigilance avec laquelle la prison
était gardée, paraissait rendre toute évasion impraticable. Il était
cependant condamné à rester dans cette cruelle incertitude pendant près
de trois jours, en attendant qu'Edmund fût de nouveau au poste du
pont-levis et put communiquer avec son frère. Mais Alleyn ne se doutait
pas d'une circonstance qui aurait absolument anéanti toutes ses
espérances, et dont les suites pouvaient ruiner tous leurs projets. Une
sentinelle postée sur la partie du rempart qui dominait le pont-levis
avait été alarmée par le bruit des verroux, et, s'étant approchée des
murailles, avait aperçu un homme sur la moitié du pont qui était au-delà
du fossé, conversant avec quelqu'un de l'intérieur. Elle s'était avancée
autant que les murailles le lui avaient permis, et avait fait tous ses
efforts pour entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité de la nuit l'avait
empêchée de reconnaître la personne qui était sur le pont; mais elle
avait très-bien distingué la voix d'Edmund. Fort surprise de ce qui se
passait, elle donna toute son attention à découvrir le sujet de leur
conversation. La distance que la moitié du pont levé laissait entre les
deux frères, les obligeait de parler plus haut qu'ils n'auraient fait
sans cette circonstance, et la sentinelle en entendit assez pour être
instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion du comte; que cette
entreprise devait avoir lieu la nuit qu'Edmund serait de garde à la
prison, et que quelques amis du comte l'attendraient dans les environs
du château. Cet homme garda tout cela dans sa mémoire, et, le lendemain
matin, il en fit part à ses camarades.
Le lendemain, vers le soir, le comte, cédant à l'impulsion de son coeur,
ouvrit de nouveau son panneau, et s'avança vers les appartemens de la
baronne. Elle le reçut avec des marques de satisfaction, tandis que le
plaisir de l'innocence, peint sur le visage de Laure, témoignait que son
coeur, jusqu'ici en proie à la douleur, éprouvait dans ce moment une
sensation délicieuse. Osbert lui rappela sa promesse, que le désir
d'exciter la compassion de ceux que l'on estime et le plaisir
mélancolique que l'on trouve à se retracer le tableau d'un bonheur
passé, lui avaient fait donner. S'étant efforcée de composer ses esprits
que le souvenir de ses souffrances passées avait ébranlé, elle lui fit
la relation suivante.
_Fin de la première Partie._