_Captivité d'Osbert et d'Alleyn.--Projet de vengeance de Malcolm;--il
tente de faire enlever Marie;--elle est délivrée par Alleyn qui s'était
sauvé de sa prison.--Récit de la manière dont Alleyn est parvenu à
s'échapper: ses premières tentatives sont infructueuses: deux soldats,
chargés de le garder, fuyent avec lui: étrange rencontre qu'ils font
dans un souterrain du château de Dunbayne.--Alleyn projette de délivrer
son ami Osbert._
Osbert, après avoir été chargé de fers, fut conduit dans la principale
prison du château et laissé seul aux plus cruelles réflexions. Mais le
malheur qui ébranlait sa fermeté ne pouvait la vaincre, et l'espérance
n'était pas encore entièrement perdue pour lui. C'est le propre des
grandes ames de trouver contre les coups du sort une force qui s'accroît
sans cesse; la résistance chez eux devient énergique en proportion de
l'attaque; et l'on peut dire que cette espèce d'hommes triomphe de
l'adversité avec les armes qu'elle lui fournit.
* * * * *
Au bout de quelque tems il vint à l'esprit d'Osbert d'examiner sa
prison. C'était une chambre quarrée, qui se trouvait au sommet d'une
tour tenant au côté oriental du château, d'où l'on entendait sans cesse
le lugubre rugissement des vents. Les murs intérieurs étaient délabrés
et menaçaient ruine. Un matelas placé dans un des coins de la chambre,
une chaise de nattes brisée et une table chancelante composaient tout
l'ameublement. Le jour et l'air perçaient à peine à travers deux
étroites fenêtres garnies de larges barreaux de fer, dont l'une laissait
apercevoir une cour intérieure, et l'autre une chaîne de montagnes
stériles et sauvages.
Alleyn fut traîné, par des conduits obscurs, dans une partie éloignée du
château, à l'extrémité de laquelle une petite porte de fer qui s'ouvrit
lui montra un cachot d'où la lumière et l'espérance étaient également
bannies. Il frissonna en y entrant, et aussitôt la porte se ferma sur
lui.
L'esprit du baron était agité tout à-la-fois par les sombres passions de
la haine, de la vengeance et de l'orgueil irrité; il tourmentait son
imagination pour inventer des tortures égales à la violence de ses
sentimens. Après de longues réflexions, il se persuada que le supplice
de l'attente dans l'incertitude faisait plus souffrir que les plus
grands maux eux-mêmes contre lesquels, dès qu'ils sont connus, les ames
fortes se roidissent. Il arrêta donc que le comte demeurerait dans la
tour, incertain du sort qui lui était réservé, et qu'on lui donnerait
assez de nourriture pour le mettre en état de sentir sa déplorable
situation.
Osbert était enseveli dans ses pensées, lorsqu'il entendit rouler, en
gémissant sur ses gonds, la porte de son affreux séjour; et soudain
Malcolm parut devant lui. Le coeur d'Osbert se gonfla d'indignation, et
la défiance éclata dans ses yeux. «Je viens, dit l'insolent vainqueur,
féliciter le comte d'Athlin de son arrivée dans mon château, et lui
montrer comment je sais exercer l'hospitalité envers mes amis; mais je
l'avoue je n'ai point encore déterminé la fête que je dois lui donner».
«Lâche tyran, répondit Osbert, avec toute la dignité de la vertu, il est
d'un assassin d'insulter à un vaincu; je n'attends pas que celui qui a
immolé le père épargne le fils: mais sache que le fils méprise ta
colère, et que la crainte de ta cruauté ne pourra jamais l'ébranler».
«Téméraire jeune homme, répliqua le baron, tes paroles ne sont que du
vent; ta force tant vantée a fléchi sous ma puissance, et c'est à moi de
décider de ton sort». Après ces mots il sortit de la prison, frémissant
et furieux de l'inébranlable courage du comte.
La vue de Malcolm excita dans l'ame d'Osbert les mouvemens opposés d'une
violente indignation, et d'une tendre pitié que lui inspirait le
souvenir de son père; pendant un moment il fut réduit à l'état le plus
misérable. L'énergie terrible de ses sensations le jetta dans une sorte
de délire; la fermeté qu'il venait de montrer avait entièrement disparu,
et il était sur le point de renoncer à la vertu et à la vie, à l'aide
d'un court poignard qu'il conservait caché sous sa veste: tout-à-coup le
son mélodieux d'un luth attira son attention; cet instrument était
accompagné d'une voix douce et tendre, qui fut pour le coeur d'Osbert
comme un beaume salutaire; il lui sembla que le ciel s'en servait pour
l'arrêter dans ses desseins et changer sa destinée. La tourmente
s'apaisa, et fut bientôt dissoute en larmes de pitié et de repentir. La
langueur qui régnait dans le chant, semblait annoncer qu'il était celui
d'un être souffrant et sans doute aussi prisonnier. Lorsqu'il eut cessé,
Osbert, encore plein d'étonnement, s'approcha des barreaux de la fenêtre
pour chercher à découvrir d'où étaient partis ces sons enchanteurs; mais
personne ne s'offrit à ses regards, et il ne put juger si c'était de
l'intérieur ou de l'extérieur du château. Vainement essaya-t-il
d'obtenir du garde, qui vint lui apporter une faible portion de
nourriture, quelques informations sur ce qu'il avait entendu; le silence
obstiné du satellite de Malcolm le laissa dans son ignorance.
La douleur remplissait le château d'Athlin et ses environs. La nouvelle
de l'emprisonnement du comte était enfin parvenue aux oreilles de
Maltida, et son ame avait perdu toute espérance. Elle envoya sur le
champ offrir au baron une forte rançon, pour la liberté de son fils et
des autres prisonniers; mais la férocité de l'ame de Malcolm dédaignait
un triomphe incomplet. La vengeance l'emporta sur son avarice, et les
offres furent rejetées avec mépris. Un autre motif agissait sur son
esprit, et le confirmait dans ses desseins. On lui avait souvent parlé
de la beauté de Marie de manière à exciter sa curiosité; il était
parvenu à se procurer les moyens de la rencontrer; et cette vue avait
allumé dans son sein une passion que la violence de son caractère
empêchait de s'éteindre. Déjà il avait formé, pour l'obtenir, divers
projets qui étaient tous demeurés sans exécution; la captivité du comte
lui parut une occasion favorable à son amour; il résolut donc de
demander la main de Marie en échange de la liberté de son frère; mais il
se détermina à ne point d'abord laisser paraître ses vues, afin que les
angoisses de l'anxiété et du désespoir agissant sur Maltida, elle pût se
résoudre à sacrifier sa fille à son ennemi.
Les faibles restes de la tribu, résistant à l'horrible revers qu'ils
venaient d'essuyer, eurent encore le courage de s'assembler: et tout
dangereux que fût le projet d'arracher leur chef à la prison, ils s'y
arrêtèrent. L'espérance soutint encore de nouveau Maltida; mais bientôt
une nouvelle source de chagrin fut ouverte pour elle. La santé de Marie
déclinait sensiblement: elle était silencieuse et pensive: sa délicate
complexion ne pouvait résister aux peines de son esprit, et ces peines
s'augmentaient par l'effort qu'elle faisait pour les cacher. Elle
s'imposa l'amusement et un exercice agréable, comme un moyen qui devait
lui rendre plus facilement la paix et la santé. Un jour que, pour
chercher ces trésors, elle faisait une promenade à cheval, elle fut
tentée par la beauté de la soirée de prolonger sa course au-delà de ses
bornes ordinaires. Le soleil se couchait comme elle entrait dans un bois
dont la sombre et triste obscurité convenait parfaitement à la
mélancolie de son coeur. La paisible sérénité du tems et le majestueux
aspect du lieu se réunirent pour la faire tomber insensiblement dans un
doux oubli de ses peines: elle s'y abandonnait avec délices, quand
soudain elle en fut tirée par le bruit des pas de chevaux s'avançant
près d'elle. L'épaisseur du feuillage gênait sa vue, mais elle crut voir
briller des armes à peu de distance. Elle détourna son cheval, et voulut
gagner l'entrée du bois. Son coeur agité par la crainte, lui faisait
hâter sa retraite. En regardant derrière elle, elle distingua
parfaitement trois hommes armés et déguisés accourant à sa poursuite.
Prête à perdre connaissance, en vain l'effroi lui donna des ailes; tous
ses efforts furent inutiles, et bientôt les brigands l'eurent atteinte.
L'un d'eux saisit la bride de son cheval, et les autres tombèrent sur
les deux domestiques qui l'accompagnaient. Il y eut un vif combat: la
force de ses serviteurs fut contrainte de céder aux armes de leurs
adversaires. Terrassés, ils se virent traîner dans le bois et attacher à
des arbres. Marie, évanouie entre les bras de celui qui s'était emparé
d'elle, était portée à travers des sentiers obscurs et silencieux: il
est facile de se peindre sa terreur quand rouvrant les yeux elle se
trouva au milieu d'hommes inconnus. Ses cris, ses larmes, ses prières
n'eurent aucun effet. Ces misérables insensibles à la pitié et à ses
demandes, gardaient un farouche silence. Ils la conduisirent vers
l'entrée d'une horrible caverne: alors le plus affreux désespoir
s'empara d'elle, et bientôt elle ne donna plus aucun signe de vie: cet
état dura long-tems; mais il est impossible d'exprimer ce qu'elle
éprouva, quand revenant à elle par degrés, elle aperçut Alleyn lui-même
qui, dans la plus vive inquiétude, attendait son retour à la vie, et
dont les yeux se remplirent de joie et de tendresse lorsqu'elle commença
à se ranimer. L'étonnement, une joie mêlée de crainte, et tous les
symptômes d'une foule de sensations confuses se peignirent rapidement
sur le visage de Marie. Sa surprise augmenta encore à l'aspect de ses
domestiques qui étaient rangés auprès d'elle. Elle osait à peine en
croire le témoignage de ses yeux, mais la voix d'Alleyn, tremblante de
tendresse, dissipa, dans un moment, le prestige de son incertitude, et
ne lui permit plus de douter de l'étonnante réalité des objets dont elle
était environnée. A peine eut-elle repris des forces suffisantes, qu'on
se hâta de quitter ce lieu d'effroi; la route fut continuée d'un pas
lent, et la nuit était tombée depuis long-tems lorsque le cortège arriva
au château. La douleur et la confusion y régnaient. La comtesse, remplie
des craintes les plus tristes, avait envoyé sur différens chemins des
domestiques au-devant de sa fille. Dans son premier transport, elle ne
fit point attention en la voyant arriver, qu'elle était accompagnée par
Alleyn. Bientôt néanmoins sa joie égala son étonnement quand elle
reconnut le compagnon d'Osbert; et au milieu des diverses impressions
qu'elle éprouvait, elle savait à peine qui des deux elle devait d'abord
interroger. Lorsqu'elle eut été informée des périls que sa fille avait
courus, et qu'elle eut connu celui qui l'en avait arrachée, elle se
prépara avec une impatiente sollicitude à apprendre des nouvelles de son
fils chéri, et comment le brave et jeune montagnard avait échappé à la
vigilance du baron. Alleyn ne put rien dire du comte à Maltida, si ce
n'est qu'il avait été fait prisonnier avec lui, dans l'intérieur des
cours de la forteresse, comme ils combattaient à côté l'un de l'autre;
et que, sans avoir reçu aucune blessure, son fils avait été conduit dans
une tour située à l'angle oriental du château, où il était toujours
détenu. Il ajouta que lui-même ayant été enfermé dans une partie
éloignée de l'édifice, il n'avait pu se procurer aucun autre
renseignement sur le compte d'Osbert; ensuite il fit un récit succinct
des circonstances particulières qui les concernaient.
Il y avait quelques semaines qu'il était dans son horrible donjon,
attendant la mort chaque jour; sa situation désespérée le rendit
inventif, et il conçut, pour s'échapper, le plan qui suit. Il avait
remarqué que le garde, chargé de lui apporter sa nourriture, avait soin,
en quittant le donjon, de frapper l'aire près de la porte avec son épée;
sa curiosité se trouva excitée par cette circonstance, et un rayon
d'espérance vint briller au fond de sa prison. Il examina le sol en cet
endroit autant que l'obscurité le pouvait permettre, et reconnut qu'il
était revêtu, comme le reste de son cachot, de larges pierres par-tout
également solides. Cependant il n'en demeura pas moins certain, d'après
les précautions habituelles du garde, qu'il devait trouver sous cette
place quelque voie par laquelle il pourrait se sauver, et se prépara à
des recherches plus exactes quand il ne craindrait point d'être observé.
Un jour, aussitôt après le départ du garde, Alleyn se mit à lever les
pierres qui formaient le pavé. Cet ouvrage exigea beaucoup de patience
et d'industrie, et fut exécuté avec un couteau qu'il avait soustrait à
la vigilance des soldats. D'abord, sous le pavé, la terre lui parut
ferme, et n'indiquer en aucune manière avoir été fraîchement remuée.
Après avoir creusé quelques pieds, il découvrit une trape; la joie et
l'inquiétude le firent trembler de tous ses membres. La nuit commençait
alors à s'approcher; et comme il était accablé de fatigues, il craignit
de ne pouvoir, avant le lever du jour, pénétrer jusqu'à la trape, et
vaincre les autres obstacles qu'il devait encore rencontrer; il se hâta
de rejetter la terre dans le trou qu'il avait fait. Déjà il était
parvenu, non sans beaucoup de peine à le combler, mais il ne lui fut pas
possible de replacer exactement le pavé dans son premier état.
L'obscurité ne permettait pas de choisir les pierres, et il s'aperçut
que quand il viendrait à réussir, ce nouveau plancher n'aurait aucune
solidité. Dans l'accablement de son corps et de son esprit, il se jetta
à terre, et se livra au plus profond désespoir. La nuit était fort
avancée, lorsque le retour de ses forces et de sa raison le porta à de
nouveaux efforts; il écarta promptement la terre et brisa la serrure de
la trape: alors soulevant celle-ci, sans hésiter ni vouloir rien
considérer, il se précipita par l'ouverture. La voûte était profonde, et
il fut d'abord renversé par la violence de sa chute. Un écho sourd et
tremblant qui semblait se propager dans le lointain, lui apprit que ce
lieu devait avoir une étendue considérable. Aucune clarté ne le
dirigeait; il marcha les bras étendus, en silence, et cherchant avec
inquiétude à examiner le lieu qu'il parcourait. Après avoir erré
long-tems dans le vuide, il arriva à un mur qu'il suivit en tâtonnant;
il fit de la sorte un assez long chemin, au bout duquel il sentit que le
mur tournait; il ne l'abandonna point, et bientôt sa main toucha le
barreau froid d'une fenêtre: une douce ondulation d'air vint frapper son
visage, et ce fut pour lui, qui sortait des vapeurs humides d'un cachot,
un moment de volupté. L'air donna à Alleyn une nouvelle force; les
moyens de fuir, qui semblaient s'offrir ranimèrent son courage. Il plaça
son pied contre la muraille, et saisissant avec la main un des barreaux
de la fenêtre, il parvint à l'ébranler et à l'arracher entièrement après
des efforts réitérés. Il s'adressa bientôt à un second, mais celui-ci
était plus fermement fixé; il ne put le détacher: alors il s'aperçut que
ce barreau était scellé dans une large pierre, et qu'il n'avait d'autres
moyens à prendre que de lever la pierre elle-même. Son couteau lui
servit, de nouveau, dans cette occasion; et avec beaucoup de patience,
il détacha suffisamment de mortier pour effectuer son dessein. Après
quelques heures passées dans une occupation que l'obscurité rendait
pénible, et souvent vaine, il avait ôté plusieurs barreaux, et fait une
ouverture qui lui permettait de s'échapper, quand les premiers rayons du
jour commencèrent à paraître. Ce fut avec une inexprimable angoisse
qu'il découvrit que cette fenêtre donnait sur la cour intérieure du
château; bientôt il remarqua des soldats qui descendaient lentement dans
la cour par les degrés étroits tenant à leurs logemens. Le coeur lui
manqua à cette vue: accablé, il s'appuya contre le mur, et était sur le
point d'entrer dans la cour, et de tenter un effort désespéré pour se
sauver, ou de mourir en l'entreprenant, quand, à l'aide du jour qui
devenait plus considérable, une porte épaisse, placée dans un côté
opposé du mur, attira ses regards; il s'y porta aussitôt, et tenta de
l'ouvrir, mais elle était arrêtée par un loquet et plusieurs verrous
extérieurs. Il frappa contre cette porte avec le pied; un bruit sourd,
qui se fit alors entendre, indiqua qu'il y avait de l'autre côté une
longue voûte; et il fut assuré, par sa direction, qu'elle devait
s'étendre jusqu'aux murs extérieurs du château. Il comprit que, s'il
pouvait pénétrer au-delà de cette voûte la nuit suivante, il lui serait
facile d'escalader le mur, et de traverser le fossé. Il ne lui restait
point assez de tems pour forcer le loquet avant l'arrivée du garde qui
venait à la pointe du jour visiter sa prison; après quelques momens de
réflexion, il se décida à se cacher dans une partie obscure de la voûte,
et à attendre ainsi le garde qui, s'apercevant que les barreaux de la
fenêtre avaient été dérangés, en devait conclure qu'il s'était échappé
par l'ouverture. A peine, conformément à ce plan, s'était-il placé, que
la porte du donjon s'ouvrit: une voix forte se fit entendre; et le nom
«d'Alleyn» fut prononcé avec l'accent du désespoir et de la
consternation. Ce cri ayant été répété, un homme se précipita à travers
l'ouverture de la trape. Alleyn, quoique caché lui-même dans
l'obscurité, découvrit, à l'aide d'une faible lumière qui tombait sur
l'aire, un soldat armé d'une épée nue; celui-ci s'approcha des barreaux
de la fenêtre, l'imprécation à la bouche: il alla ensuite vers la porte,
et la trouvant fermée, il retourna à la fenêtre; après quoi il se mit à
marcher le long des murs, sur lesquels il appuyait la pointe de son
épée, et arriva de cette manière à l'endroit où se tenait Alleyn.
Alleyn, sentant l'épée toucher son bras, se saisit avec rapidité de la
main qui la tenait, et fit tomber l'arme à terre. Le combat s'engagea;
Alleyn renversa son adversaire, et se jettant sur lui, il saisit son
épée, qu'il lui présenta sur le coeur: mais bientôt le soldat demanda
grace. De tout tems Alleyn avait répugné à ôter la vie à un homme: il
jugeait d'ailleurs, en ce moment, que s'il venait à tuer le soldat, ses
camarades ne tarderaient pas à descendre sous la voûte. Il détourna donc
l'épée; «reçois la vie, dit-il; ta mort ne me servirait de rien; si tu
le veux, va apprendre à Malcolm qu'un innocent a tenté d'échapper à la
mort.» Le garde, frappé de cette conduite, se releva en silence; après
avoir reçu son épée il suivit Alleyn à la trape par laquelle ils
rentrèrent ensemble dans le donjon. Alleyn fut bientôt laissé seul: le
soldat, incertain de ce qu'il devait faire, allait rejoindre ses
camarades, lorsque sur sa route il rencontra Malcolm qui, toujours
inquiet et vigilant, parcourait souvent le rempart dès la pointe du
jour. Le baron s'informa si tout était en bon état, et le garde qui
redoutait d'être découvert, et n'avait point l'habitude de dissimuler,
hésita à cette question. Alors un coup d'oeil terrible le contraignit à
déclarer ce qui venait d'arriver. Le baron lui reprocha sa négligence
avec beaucoup d'âpreté, et le suivit sur-le-champ au donjon où il
chargea Alleyn d'outrages. Il examina l'intérieur de la chambre,
descendit lui-même sous la voûte, et revenu au donjon, il s'y arrêta
jusqu'à ce qu'il eût vu fixer dans la muraille une chaîne qu'il avait
envoyé chercher dans un lieu éloigné du château. Lorsque Alleyn y fut
attaché: «nous ne vous laisserons pas long-tems ici, dit Malcolm, en
quittant la chambre; sous peu de jours vous serez rendu à la liberté
dont vous êtes si épris: mais comme un conquérant doit avoir des
spectateurs à son triomphe, il faut attendre que j'aye pu en rassembler
un nombre suffisant pour être témoins de la mort d'un si grand héros».
Je méprise tes insultes, reprit Alleyn; je suis également capable de
supporter le malheur, et de braver un tyran.» Malcolm se retira la rage
dans le coeur, en voyant l'intrépidité de son prisonnier, et fit les
plus terribles menaces au garde qui cherchait en vain à se justifier.
«Tu en réponds sur ta tête, lui cria-t-il, furieux. Le soldat blessé
retournait sur ses pas dans un silence chagrin: la crainte que son
prisonnier ne parvînt à s'échapper s'empara de son esprit, et le
souvenir des expressions dont Malcolm s'était servi, le remplissait de
dépit; sa reconnaissance pour Alleyn, dont il avait reçu la vie, se
joignant à ces sentimens, il balança s'il obéirait au baron ou s'il
délivrerait Alleyn, et fuirait avec lui. A midi il lui apporta sa
nourriture accoutumée. Alleyn n'était pas si accablé qu'il n'observât
les ombres de la tristesse qui enveloppaient ses traits; il prévit dans
son ame ce qui le menaçait, et le soldat lui annonça sa sentence de
mort. Le lendemain devait être le jour du supplice; déjà les vassaux
étaient convoqués pour en être témoins. On a beau avoir cherché à se
familiariser avec la mort, elle paraît toujours terrible quand elle
arrive. Alleyn l'attendait depuis long-tems; il s'était exercé à
l'envisager sans effroi, mais sa force l'abandonna quand elle fut
présente, et tout son corps frémit. «Rassurez-vous, lui dit le soldat,
d'une voix affectueuse, je suis loin d'être insensible à votre misérable
sort, et si vous êtes d'avis de courir le danger des tortures, près
desquelles celles qu'on vous prépare en ce moment ne sont rien, je
tenterai tout pour vous rendre à la liberté, et vous suivre loin d'un
tyran féroce». A ces mots Alleyn, qui était étendu à terre, se sentit
transporté de surprise et de joie; et se levant précipitamment, «que
parlez-vous de tortures, s'écria-t-il; toutes sont égales si la mort
doit les terminer; mais il est possible que je conserve la vie.
Conduisez-moi hors de ces murs, et le peu que j'ai sera à vous». Je n'ai
besoin de rien, reprit le généreux soldat; mon unique but est de sauver
la vie à mon semblable.» Ces mots pénétrèrent fort avant dans le coeur
d'Alleyn, dont les yeux se remplirent des larmes de la reconnaissance.
Edric apprit alors à Alleyn que la porte découverte par lui, conduisait
à une voûte, qui s'étendant au-delà des murs du château, communiquait à
un chemin souterrein, creusé jadis pour faciliter la retraite du
château, et que ce chemin aboutissait à une caverne au milieu de la
forêt voisine. Il ajouta que s'ils pouvaient parvenir à ouvrir cette
porte, rien ne s'opposerait à leur fuite. Alors tous deux délibérèrent
sur les mesures que la nécessité leur prescrivait. Le soldat remit entre
les mains d'Alleyn un couteau plus fort que le sien, qui devait lui
servir à faire une entaille à la porte autour de la serrure. Il fut
décidé qu'Edric se chargerait de faire le guet, et qu'à minuit tous deux
descendraient dans la voûte. Edric, après avoir détaché la chaîne
d'Alleyn, sortit de la prison, et celui-ci s'occupa, de nouveau, à lever
les pavés qui avaient été replacés par ordre du baron. L'espoir de sa
prochaine délivrance avait doublé ses forces: son nouveau couteau était
plus propre pour son dessein; et il travaillait avec ardeur et joie. Il
parvint bientôt à la trape, et se précipita encore une fois dans la
voûte. La porte était extrêmement épaisse; ce ne fut pas sans beaucoup
de peine qu'il réussit à enlever la serrure: alors de ses mains
tremblantes, il poussa les verrous; la porte s'ouvrit, et il vit la
nouvelle voûte dont le soldat lui avait parlé. Ce ne fut qu'aux
approches du soir qu'il eut fini son ouvrage. Déjà il était rentré dans
le donjon, et s'était étendu à terre pour se reposer, quand il entendit
des pas éloignés. Tout à-la-fois rempli de crainte et d'espérance, il
prêta l'oreille à ce bruit qui semblait s'approcher: enfin la porte
s'ouvrit. Alleyn respirant à peine se leva, porta ses regards de ce
côté, et ne vit point Edric, mais un autre soldat; il pensa que
l'ouverture qu'il avait faite allait être découverte, et se crut perdu
pour jamais. Le soldat plaça à terre une cruche d'eau, et, après avoir
promené sa vue avec une sombre curiosité autour la prison, il sortit
sans dire un seul mot. Tout ce que la force humaine peut supporter était
épuisé; Alleyn tomba dans un profond engourdissement; lorsqu'il fut
revenu à lui, il se trouva livré de nouveau aux horreurs de la nuit, du
silence et du désespoir: cependant au milieu de ses souffrances il
rougit d'élever des soupçons sur la bonne foi d'Edric. Nous sommes
portés naturellement à repousser les sentimens pénibles; et c'est un des
plus grands supplices que puisse éprouver une ame honnête que de douter
de la sincérité de ceux en qui elle a placé sa confiance. Alleyn conclut
que sa conversation du matin avait été entendue, et que le nouveau garde
avait été envoyé pour examiner sa prison, et surveiller ses mouvemens:
il crut qu'Edric, par suite de sa générosité, était comme lui destiné à
périr; cette idée l'accabla tellement qu'elle lui fit, pour quelques
momens, perdre de vue sa propre situation.
Il était minuit, et Edric n'avait point paru; les doutes d'Alleyn
prirent alors dans son esprit le caractère de la certitude; il
s'abandonna à cette affreuse tranquillité d'un désespoir muet. L'horloge
du château ayant sonné une heure, il prit ce son pour celui de la cloche
funèbre qui annonçait sa mort. Rappelé à lui par cette sensation
terrible, il se leva de terre, dans les angoisses de la plus vive
douleur. Bientôt il distingua le bruit des pas de deux personnes qui
s'avançaient vers sa prison: Malcolm et l'assassinat se présentèrent
alors à son esprit: il ne douta point que les personnes qu'il entendait
ne vinssent exécuter les ordres définitifs du baron; elles étaient
prêtes d'entrer quand il se rappela tout-à-coup la porte de la voûte.
Jusqu'alors occupé de son seul désespoir, l'idée de fuir ne s'était pas
présentée à lui. Au milieu de la violence de sa douleur, il n'avait pas
même songé à cette dernière ressource. Mais dans ce moment, elle fut
comme un éclair qui brilla à ses yeux; il se précipita à travers la
trape, et son pied avait à peine touché le sol de la voûte, que les
verrous de sa prison furent tirés. Une voix qu'il reconnut pour être
celle d'Edric, se fit bientôt entendre; la crainte était à tel point
maîtresse de son esprit, qu'il balança quelque tems à se découvrir; mais
un moment de réflexion lui suffit pour chasser tout soupçon de la
fidélité d'Edric, et il répondit à sa voix. Edric descendit aussi-tôt,
suivi par le soldat, dont l'apparition avait rempli, le matin, Alleyn de
désespoir; il le lui présenta comme son meilleur ami, son camarade, et
comme une victime de la tyrannie de Malcolm, résolue à les suivre. Ce
fut un moment de bonheur trop vif pour pouvoir être décrit. Alleyn, ivre
de joie et impatient de fuir, écoutait à peine ce que lui disait Edric;
celui-ci remonta fermer la porte du cachot; précaution dont le but était
d'arrêter quelque tems ceux qui seraient tentés de les poursuivre; après
avoir remis entre les mains d'Alleyn une épée qu'il avait apportée avec
lui, il marcha à la tête de ses deux compagnons, et s'avançait le long
de la voûte. Le vaste silence du lieu n'était troublé que par le bruit
de leurs pas, qui, répétés par des échos profonds, apportait la terreur
dans leur esprit: souvent, en traversant ces sombres et tristes réduits,
il leur arrivait de s'arrêter pour écouter, et leur crainte leur faisait
entendre la marche éloignée d'hommes qui les poursuivaient. A la sortie
de la voûte ils entrèrent dans un sentier tournant d'une extrême
longueur, et coupé par divers passages percés dans le roc vif; il était
fermé par une porte basse et étroite s'ouvrant près du chemin souterrein
qui allait, par une pente assez sensible, se rendre sous le fossé du
château. Edric connaissait parfaitement les lieux. Ils passèrent la
porte, et après l'avoir fermée sur eux, il commençaient à descendre.
Tout-à-coup la lampe qu'Edric tenait à sa main fut éteinte par un coup
de vent, et les laissa dans une entière obscurité. Il est plus facile
d'imaginer ce qu'ils sentirent que de le rendre; privés de voir le
chemin qu'ils devaient suivre, osant à peine mettre un pied devant
l'autre, et portant en avant une main inquiète, ils s'avançaient dans
cet abyme profond. Lorsqu'ils eurent continué à descendre pendant
quelque tems, ils se sentirent encore une fois sur la terre. Edric les
avertit qu'il y avait un autre escalier avant que d'arriver au chemin
souterrein, et recommanda de le chercher avec la plus grande précaution.
Ils marchaient d'un pas lent et circonspect, quand le pied d'Alleyn
frappa contre quelque chose qui rendit un son assez semblable à celui
d'une armure fracassée; il se baissa pour reconnaître ce qu'il avait
touché, et saisit la main froide d'un mort. Une soudaine horreur
s'empara de lui, et il recula d'effroi. Tous les trois demeurèrent
quelque tems dans le silence; ils n'osaient retourner sur leurs pas et
craignaient d'avancer. Une faible lumière, qui parut venir du bas du
second escalier, en jettant quelque clarté autour d'eux, leur fit voir à
leurs pieds un corps pâle et défiguré, couvert d'une armure; et non loin
d'eux, trois hommes dont ils distinguaient les mouvemens. La première
idée dont leur esprit fut frappée, c'est que ces hommes ne pouvaient
être que des assassins appartenant au baron, et occupés à la poursuite
de quelque fugitif. Il n'y avait pour eux d'espoir de se cacher qu'en
restant où ils étaient. Mais la lumière semblait s'avancer, et les trois
hommes se diriger vers eux. Dans leur effroi ils retournèrent au premier
escalier qu'ils montèrent précipitamment; arrivés à la porte, ils
voulurent l'ouvrir, espérant pouvoir gagner les percées du roc: mais
tous leurs efforts furent vains; la porte était fermée par le pêne de la
serrure, et la clef était de l'autre côté. Forcés ainsi de ne point
céder à leur crainte, ils se hazardèrent à regarder derrière eux, et se
trouvèrent une seconde fois dans l'obscurité. Pendant un tems assez
considérable, tous trois demeurèrent immobiles sur les marches; ils
prêtaient l'oreille, et tout était dans le silence: aucun rayon de
lumière ne frappait plus leurs yeux; enfin ils se décidèrent à marcher
en avant encore une fois; ils avaient retrouvé l'endroit où ils
croyaient avoir laissé le corps mort, et cherchaient à éviter son
horrible rencontre, lorsque la lumière se montra une seconde fois à la
même place où elle avait d'abord été découverte; le désespoir les
pétrifia. Cependant la lumière faisait des mouvemens lents, et et se
trouva cachée par les détours du sentier. Ils restèrent long-tems en
suspens, et sans proférer une parole; mais n'ayant plus aucun obstacle
devant eux, ils continuèrent leur route. La lumière leur avait fait
connaître le lieu où ils étaient, ainsi que l'escalier qu'ils pouvaient
descendre avec sécurité. Parvenus au bas sans aucune rencontre
alarmante, ils écoutèrent de nouveau, et n'entendirent aucun bruit;
Edric annonça que maintenant ils devaient être sous le fossé. Le chemin
devant eux était uni, et ils crurent que la lumière et les hommes
aperçus par eux avaient tourné d'un autre côté: car Edric savait que le
chemin principal avait plusieurs issues dans le roc. La joie leur
donnait des ailes: leur délivrance semblait prochaine, et Edric répétait
qu'on touchait à la caverne. L'issue qu'ils cherchaient se présenta à
eux; mais en même-tems leur espérance fut détruite. Tout-à-coup la
clarté d'une lampe vint frapper sur eux, et montra à leurs yeux faibles
et éblouis quatre hommes dans une attitude menaçante, et prêts à les
recevoir l'épée à la main. Alleyn tira la sienne. «Nous mourrons,
s'écria-t-il, mais en braves.» Au son de sa voix, les armes tombèrent
des mains de ceux qui étaient devant lui, et il les vit s'avancer pleins
de joie. Alleyn reconnut avec étonnement, trois de ces étrangers, des
amis fidèles et des compagnons, et Edric, un soldat de ses camarades
dans le quatrième. C'était le même dessein qui les réunissait tous dans
ce lieu; ils quittèrent ensemble la caverne; et Alleyn, ravi d'avoir
recouvré une liberté dont il avait été privé si long-tems, résolut de ne
plus à l'avenir fermer son ame à l'espérance. Tous furent persuadés que
le corps trouvé par eux était celui d'une personne que la faim ou l'épée
avait fait périr dans ce labyrinthe souterrein.
Ils marchèrent de compagnie et arrivèrent à peu de milles du château
d'Athlin. Là, Alleyn exposa son intention d'aller rassembler ses amis,
et d'entreprendre, avec la tribu, de délivrer le comte. Edric, ainsi que
le soldat son camarade, s'enrolèrent solemnellement pour cette cause, et
l'on se sépara. Alleyn et Edric poursuivirent leur route vers le
château, et les autres gagnèrent différens points du pays. Alleyn et
Edric n'avaient encore fait que peu de chemin, lorsque les gémissemens
des domestiques blessés de Maltida les attirèrent dans le bois, où la
scène horrible avait eu lieu. La surprise d'Alleyn fut extrême en voyant
dans cet état des hommes attachés au comte; mais ce sentiment fit place
à un autre plus poignant, dès qu'il fut informé que Marie avait été
enlevée par des hommes armés. Il se donna à peine le tems de délier les
deux domestiques, et s'élançant sur un des chevaux qui paissaient à peu
de distance, il ordonna à tout le monde de le suivre, et prit la route
par laquelle on lui dit que les ravisseurs avaient passé. Alleyn et le
soldat les atteignirent, comme ils étaient prêt d'arriver à l'entrée de
la caverne, dont l'horrible aspect avait donné une mort momentanée à
Marie. Les brigands firent de vains efforts pour fuir; un d'eux fut
blessé, et parvint néanmoins à se sauver. Ses compagnons voyant accourir
les domestiques du comte abandonnèrent leur proie, et s'échappèrent à
travers les sombres détours de la caverne. Marie paraissait sans vie, et
les yeux d'Alleyn se fixaient avec horreur sur cet objet: enfin elle
rouvrit elle-même les yeux au milieu des efforts empressés, par lesquels
il cherchait à lui rendre le sentiment; et la joie s'empara de l'ame
d'Alleyn.
Pendant tout le récit d'Alleyn, où régnait la plus grande modestie, le
coeur de Marie fut livré à diverses émotions qui toutes sympatisaient
avec les vicissitudes de la situation du jeune montagnard. Elle eût
souhaité se cacher à elle-même l'intérêt qu'elle prenait à ses
aventures; mais ses efforts étaient dans une telle disproportion avec
son émotion, que, quand Alleyn raconta la scène arrivée dans la caverne
de Dunbayne, la pâleur couvrit ses joues tremblantes; et on la vit
défaillir. Cette circonstance alarma d'abord la pénétrante comtesse; la
connaissance qu'elle avait de la faible complexion de sa fille lui parut
bientôt la seule cause de cet état, et suffit pour réprimer ses
craintes. Alleyn éprouva un délicieux mélange d'espérance et
d'inquiétude qu'il ne connaissait point encore. Pour la première fois il
osait s'en fier à son coeur, et croire qu'il aimait, et pour la première
fois ce coeur concevait l'espérance du retour.
La comtesse lui prodiguait tous les épanchemens d'une ame remplie de
reconnaissance, et la rougeur de Marie lui en disait plus que sa bouche
n'eût pu le faire. Tous trois cherchaient le nom et le rang de l'auteur
d'un si détestable complot. Leurs soupçons s'arrêtèrent enfin sur le
baron Malcolm, et cette supposition acquit un grand degré de
vraisemblance, quand ils se rappelèrent que les brigands étaient à
cheval; circonstance qui devait les faire considérer comme les agens de
quelqu'un au-dessus d'eux. Leurs conjectures se trouvèrent véritables.
Malcolm était l'auteur du plan; il avait chargé de son exécution
plusieurs de ses vassaux, qui n'avaient pu trouver l'occasion d'agir
avant la surprise du château; et depuis ce moment le baron trop agité
avait oublié de retirer ses ordres.
Alleyn ne fut pas long-tems sans faire connaître son projet de réunir le
faible reste de ses amis à la tribu, et de marcher contre le château de
Dunbayne. «Bon jeune homme, s'écria la comtesse, incapable de contenir
davantage son admiration, comment pourrai-je jamais payer vos généreux
services? Suis-je donc destinée à recevoir de vos mains mes deux enfans?
La tribu se lève encore une fois, et va attaquer les murailles qui
défendent Malcolm: conduisez-la à la conquête et rendez-moi mon fils.» A
ces mots les yeux languissans de Marie reprirent leur éclat: elle
s'enivrait du doux espoir de presser contre son sein un frère dont elle
était séparée depuis si long-tems; mais elle passa bientôt de
l'espérance à la crainte; c'était Alleyn qui devait commander
l'entreprise, et Alleyn pouvait périr dans le combat. Ces sentimens
opposés lui dévoilèrent l'état de son coeur, et son imagination ne tarda
pas à lui montrer une longue suite d'inquiétudes et de peines qui se
préparait pour elle. Elle tenta de bannir de son esprit le souvenir du
passé et celui de la fatale découverte qu'elle venait de faire; mais ses
efforts furent vains: sans cesse l'image d'Alleyn, ornée de toute cette
vertu forte et mâle qui avait dirigé sa conduite, se présentait à elle:
le paysan disparaissait, et elle ne voyait plus que l'homme doué du plus
noble caractère.
* * * * *
Alleyn passa la nuit au château: dès le lendemain matin après avoir
salué la comtesse et sa fille, à laquelle son oeil fit un triste et
respectueux adieu. Il partit avec Edric pour se rendre à la chaumière de
son père. L'ardent jeune homme était impatient de s'assurer de la santé
de ce premier objet de ses affections, et d'embrasser ses amis. Le
souffle de l'amour avait changé en une flamme active les éteincelles
d'ambition qui s'étaient allumées, avec tant de peine, dans son coeur.
Maintenant il n'était plus animé par le seul désir de venger la vertu
opprimée, et d'arracher à la misère et à la mort le fils d'un chef qu'il
était habitué à respecter: il brûlait encore de punir l'outrage fait à
sa maîtresse, et de se signaler par quelque action d'éclat digne de son
admiration et de sa reconnaissance.
* * * * *
Alleyn trouva son père prenant le déjeûner à côté de sa nièce: le
vieillard, dont le visage était obscurci par la tristesse, n'aperçut pas
d'abord Alleyn; mais bientôt il faillit succomber à l'excès de sa joie
en voyant que ce fils, sa consolation et son espoir, lui était rendu:
Edric fut reçu avec autant de cordialité que s'il eût été un ancien ami.