_Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.--La tribu désire venger
la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.--Alarmes de Maltida et
de Marie au sujet d'Osbert.--Alleyn devient amoureux de Marie.--Osbert
et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.--Ils
sont faits prisonniers.--Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de
celle-ci pour Alleyn._
Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte
donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La
grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se
trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes,
parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil
jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir
de cet événement.
Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels
d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus,
excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son
aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine.
Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par
l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande
dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était
Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la
victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein
d'une dignité modeste.
Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes,
saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il
tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit
d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous
les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du
fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt
toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son
père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la
jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la
contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et
dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre
dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de
son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause
dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun
eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance.
Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et
prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes
observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour
la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse
écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la
charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter;
elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était
celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux,
tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple
guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent
aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et
l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la
galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le
reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des
motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les
événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété
filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation
devait avoir sur le tendre coeur de Maltida. Cependant il se décida à
les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le
sort des armes.
* * * * *
Alleyn, dont le coeur jusqu'à ce moment n'avait été touché que des
peines des autres, commença à en ressentir qui lui étaient propres. Son
esprit agité lui offrait l'image de Marie: il tentait de la bannir; mais
ses efforts étaient si faibles qu'elle se représentait sans cesse. Tout
à-la-fois satisfait et triste, il ne voulait pas s'avouer à lui-même
qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois ingénieux à nous tromper
nous-mêmes.) Il se leva à la pointe du jour et quitta le château plein
d'une vive reconnaissance et d'un amour secret, pour aller exciter ses
amis à la guerre qui s'approchait.
Le comte eut un sommeil fort agité. Aussitôt après son réveil, il lui
fallut songer à aller braver la tendre résistance de sa mère; il entra
chez elle d'un pas incertain, et montrant dans sa contenance l'émotion
de son ame. Maltida apprit bientôt de lui ce que son coeur avait
présagé; accablée par ce coup terrible, elle tomba sur sa chaise sans
connaissance. Osbert courut chercher des secours, et Marie et les
domestiques la rappelèrent à la vie et à la douleur.
L'esprit d'Osbert était livré au plus cruel combat: le devoir d'un fils,
l'honneur, la vengeance lui commandaient de marcher; la tendresse
filiale, le regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. Marie était
à ses pieds, et serrant ses genoux avec toute l'énergie de la douleur,
elle le suppliait d'abandonner son fatal dessein et de sauver ainsi la
vie à celui des auteurs de ses jours qui avait survécu. Ses pleurs, ses
soupirs et le touchant abandon de son maintien parlaient plus
énergiquement que sa langue. La douleur silencieuse de la comtesse était
encore plus éloquente. Osbert, en jetant les yeux sur elle, fut une fois
prêt de céder, lorsque l'image de son père mourant vint se présenter à
son esprit, et le rendre à son projet. La tendre Maltida, livrée à toute
l'inquiétude maternelle, voyait déjà son fils au milieu de la mêlée, et
la mort de son lord retracée en ce moment à sa mémoire, réveillait les
sensations de douleur excitées par ce cruel événement, que le tems
consolateur avait à peine affaiblies. La pitié est si aimable dans tous
ses développemens, que nous nous persuadons qu'elle ne peut jamais aller
trop loin; mais elle devient un vice lorsqu'elle détruit les résolutions
d'une vertu plus forte. D'austères principes prémunirent le coeur
d'Osbert contre son influence et le poussèrent à prendre les armes. Il
appela autour de lui ceux de sa tribu qui lui semblaient les plus
prudens, et tint un conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm serait
attaqué avec toutes les forces qu'on pourrait rassembler et toute la
promptitude que l'importance d'une expédition de cette nature
permettait. Afin de prévenir les soupçons et les alarmes du baron, on
arrêta de répandre que ces préparatifs avaient pour but d'assister un
chef éloigné, et qu'au moment où la tribu se mettrait en marche, elle
prendrait une route contraire et se dirigerait ensuite, à la faveur de
la nuit, sur le château de Dunbayne.
Dans le même tems Alleyn s'occupait avec ardeur à joindre ses amis à
Osbert; en peu de jours il en eut rassemblé un nombre considérable. Un
autre motif se confondait dans son coeur avec l'enthousiasme de la
vertu. Ce n'était plus le simple attachement à la cause de la justice
qui le portait à agir; l'espoir de se distinguer aux yeux de sa
maîtresse, d'obtenir son estime par ses services empressés, ajoutait une
force nouvelle à l'impression donnée par la bienveillance. La douce idée
de mériter la reconnaissance de Marie enflammait secrètement son ame;
car il ignorait encore l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Ce
fut dans cet état qu'il revint au château apprendre au comte que ses
amis étaient disposés à le suivre toutes les fois qu'il en donnerait le
signal. Son offre fut acceptée avec les égards qu'elle méritait, et il
retourna tout préparer pour le moment de l'attaque.
Quelques jours suffirent à toutes les dispositions: Alleyn et ses amis
furent avertis, et la tribu en armes, ayant le jeune comte à sa tête, se
mit en marche.
La séparation d'Osbert et de sa famille est facile à concevoir; mais
tout l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha point Alleyn de pousser
un soupir, lorsque ses yeux se séparèrent de Marie, qui, sur la terrasse
du château avec la comtesse, suivit de l'oeil la marche de son frère
bien aimé, jusqu'à ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement à sa
vue. Marie rentra au château, pleurant, et présageant quelque grande
calamité; elle s'efforça cependant de prendre un air tranquille pour
tromper les craintes de Maltida et la distraire de sa douleur. La
comtesse, dont l'esprit était aussi fort que le coeur était tendre,
n'ayant pu empêcher cette périlleuse expédition, avait rassemblé tout
son courage pour combattre les impressions d'une douleur sans fruit, et
chercher les avantages que l'occasion actuelle offrait. Ses efforts ne
furent point vains; elle conçut que cette entreprise devait honorer la
mémoire de son lord égorgé et faire tomber le châtiment sur la tête du
meurtrier.
* * * * *
Ce fut un après midi que le comte partit du château. D'abord il suivit
une route opposée, jusqu'à ce que la nuit étant survenue il marcha vers
celui de Dunbayne. La profonde obscurité du tems favorisait son plan qui
consistait à escalader les murailles, surprendre les sentinelles et
pénétrer dans la cour intérieure, l'épée à la main. Déjà, d'un pas
pressé on avait fait plusieurs milles, à travers d'arides bruyères, sans
être aidé par le moindre rayon de clarté, lorsque tout-à-coup le lugubre
son de la cloche d'un horloge, qui marquait l'heure de la nuit, se fit
entendre. Le coeur de tous battit; ils comprirent qu'ils étaient près du
séjour du baron. Une halte fut ordonnée pour délibérer, et l'on arrêta
que le comte, accompagné d'Alleyn et de quelques hommes de choix, irait
reconnaître le château, pendant que le reste de la troupe demeurerait à
une légère distance où il attendrait un signal. Le comte et son petit
détachement exécutèrent leur marche en silence. Une faible lumière
qu'ils aperçurent les guida depuis la tour de l'horloge jusqu'au
château; ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses murailles, et
s'arrêtèrent un moment pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun
mouvement. La nuit couvrait tous les objets d'un voile épais, et le
silence de la mort régnait partout. La situation du château fut examinée
autant que l'obscurité pouvait le permettre. C'était un édifice bâti
avec une magnificence gothique sur un roc élevé et dangereux. La hauteur
de ses tours, et sa vaste étendue déposaient de la puissance de ses
anciens possesseurs. Le roc était environné d'un fossé large, mais peu
profond, sur lequel gisaient deux ponts-levis, l'un du côté du nord et
l'autre à l'orient; tous deux étaient séparés vers le milieu, et avaient
une moitié baissée du côté de la campagne. Le pont placé au nord
conduisait à la principale porte du château, et celui de l'orient à la
tour de l'horloge. Telles étaient les seules entrées du château. Le roc
se trouvait presque perpendiculaire avec les murailles qui étaient
hautes et fortes. Après avoir considéré cette situation, Osbert, et sa
troupe, montèrent sur un tertre d'où le roc paraissait plus accessible
et était contigu à la principale porte: là ils donnèrent le signal au
reste de la tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit, et jetant dans le
fossé des fascines qu'elle avait rassemblées, elle en construisit un
pont sur lequel elle passa, et fit ses préparatifs pour gravir le roc.
Il avait été résolu qu'un parti, commandé par Alleyn, escaladerait les
murailles, surprendrait les sentinelles et ouvrirait la porte à la tribu
qui devait attendre dehors avec le comte. Alleyn plaça le premier son
échelle et monta: il fut suivi bientôt par ses compagnons qui, avec
beaucoup de peine et quelques dangers, parvinrent à gagner le sommet des
remparts. Cette troupe traversa une partie de la plate-forme sans
entendre le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas. Tout semblait enseveli
dans un sommeil profond. Une partie s'approcha de plusieurs sentinelles
qui étaient endormies et s'en saisit. Alleyn et quelques autres
s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus proche et abaisser le pont.
Cette opération était finie, lorsque tout-à-coup le signal de surprise
fut donné; la cloche d'alarmes sonna, et le château retentit du bruit
des armes. Ce n'était par-tout que tumulte et confusion. Le comte et une
partie des siens avaient franchi la porte, quand soudain ils virent
tomber la herse; le pont se leva aussitôt, et le comte et ses compagnons
se trouvèrent environnés par une multitude armée qui descendait par
torrens de tous les lieux retirés du château. Surpris, mais non
intimidé, Osbert se précipita, l'épée à la main, et combattit avec une
valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait acquérir une nouvelle vigueur
au milieu de ce désordre; il combattait comme un homme respirant la
gloire et certain de la victoire: par-tout où il se portait la foule se
dispersait devant lui. Réuni avec le comte il était parvenu dans les
cours intérieures, où ils cherchaient le baron. Tous deux brûlaient de
satisfaire une juste vengeance et de terminer ce combat par la mort de
Malcolm. Une fois entrés dans les cours, les portes se fermèrent sur
eux; une nombreuse troupe de gardes les pressa de toutes parts, et,
après une courte résistance dans laquelle Alleyn reçut une légère
blessure, ils furent saisis et faits prisonniers de guerre. Le carnage
devint affreux; les vassaux du baron, remplis de furie, étaient
insatiables de sang. Beaucoup de ceux qui avaient suivi le comte furent
tués dans les cours ou sur la plate-forme; beaucoup, en tentant de
s'échapper, se précipitèrent des remparts, et un grand nombre avait péri
lors de l'élévation soudaine du pont. Une bien faible partie de cette
brave et généreuse troupe, dévouée à la cause de la justice, parvint à
s'éloigner des murailles, et survécut pour aller porter ces terribles
nouvelles à la comtesse. Le sort du comte était entièrement inconnu à
ses amis. Une cause particulière concourrait à augmenter encore leur
consternation: c'était l'étonnante manière dont la victoire venait
d'être remportée; car on savait que Malcolm, hors les cas de nécessité,
n'avait jamais à Dunbayne plus de soldats que n'en exige la pompe
féodale: et dans cette circonstance on avait vu sortir des lieux retirés
du château, un nombre d'hommes armés capables de résister à une tribu
toute entière. Les intelligences secrètes du baron étaient inconnues:
une conscience alarmée le tenait en armes pour sa propre sûreté, et
depuis quelques années des espions, placés par lui dans les environs du
château d'Athlin, observaient ce qui s'y passait et lui rendaient un
compte immédiat de tous les préparatifs de guerre dont ils
s'apercevaient. Il n'était point probable qu'un événement aussi public
que celui qui avait eu lieu le jour de la fête, lorsque tous les vassaux
jurèrent de venger la mort de leur chef, pût échapper à l'oeil vigilant
des hommes aux gages de Malcolm. Ils s'étaient effectivement hâtés de le
lui apprendre, en accompagnant leur récit de toutes les exagérations de
la peur et de l'étonnement. Cette nouvelle l'avertit de se mettre en
défense. Ce qu'on lui rapporta des apprêts militaires du comte, vint le
convaincre qu'il devait se hâter; et, souriant à ces faux bruits d'une
guerre éloignée, il fit entrer des hommes et des armes dans son château,
et se tenait lui-même prêt à recevoir les assaillans. Le plan du baron,
conduit avec beaucoup d'art et de secret, consistait à laisser l'ennemi
escalader les murailles, pour le passer ensuite au fil de l'épée. Mais
peu s'en fallût qu'il n'échouât, par une suite du sommeil auquel
s'étaient livrées les sentinelles chargées de donner l'alarme.
Le courage de Maltida céda à une aussi grande calamité; elle fut
attaquée par une maladie violente qui faillit terminer ses souffrances
et sa vie, et rendre inutiles tous les tendres soins de sa fille.
Cependant ces soins ne demeurèrent pas sans effet; Maltida revint à la
vie, et ils l'aidèrent à supporter les heures d'affliction qu'elle
devait à son incertitude du sort du comte. Marie, pénétrée de tout ce
que ces derniers événemens avaient de lamentable, était peu propre au
rôle de consolatrice; mais son coeur généreux, souffrant des profondes
douleurs de Maltida, s'efforça d'oublier ses propres peines pour ne
s'occuper que de celles de sa mère. Souvent néanmoins elle se
représentait son frère livré aux horreurs de la prison et de la mort, et
cette affreuse image égarait sa raison. Marie éprouvait aussi une forte
compassion pour ce jeune montagnard qui, avec un désintéressement si
noble, s'était lié à la cause de sa maison: elle souhaitait ardemment
d'apprendre la destinée de tous deux, et souvent son ame était brisée
par le spectacle de leurs tourmens que son imagination lui offrait.