CHAPITRE II.

_Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.--La tribu désire venger

la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.--Alarmes de Maltida et

de Marie au sujet d'Osbert.--Alleyn devient amoureux de Marie.--Osbert

et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.--Ils

sont faits prisonniers.--Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de

celle-ci pour Alleyn._

Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte

donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La

grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se

trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes,

parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil

jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir

de cet événement.

Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels

d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus,

excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son

aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine.

Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par

l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande

dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était

Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la

victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein

d'une dignité modeste.

Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes,

saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il

tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit

d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous

les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du

fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt

toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son

père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la

jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la

contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et

dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre

dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de

son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause

dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun

eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance.

Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et

prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes

observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour

la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse

écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la

charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter;

elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était

celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux,

tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple

guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent

aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et

l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la

galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le

reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des

motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les

événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété

filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation

devait avoir sur le tendre coeur de Maltida. Cependant il se décida à

les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le

sort des armes.

* * * * *

Alleyn, dont le coeur jusqu'à ce moment n'avait été touché que des

peines des autres, commença à en ressentir qui lui étaient propres. Son

esprit agité lui offrait l'image de Marie: il tentait de la bannir; mais

ses efforts étaient si faibles qu'elle se représentait sans cesse. Tout

à-la-fois satisfait et triste, il ne voulait pas s'avouer à lui-même

qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois ingénieux à nous tromper

nous-mêmes.) Il se leva à la pointe du jour et quitta le château plein

d'une vive reconnaissance et d'un amour secret, pour aller exciter ses

amis à la guerre qui s'approchait.

Le comte eut un sommeil fort agité. Aussitôt après son réveil, il lui

fallut songer à aller braver la tendre résistance de sa mère; il entra

chez elle d'un pas incertain, et montrant dans sa contenance l'émotion

de son ame. Maltida apprit bientôt de lui ce que son coeur avait

présagé; accablée par ce coup terrible, elle tomba sur sa chaise sans

connaissance. Osbert courut chercher des secours, et Marie et les

domestiques la rappelèrent à la vie et à la douleur.

L'esprit d'Osbert était livré au plus cruel combat: le devoir d'un fils,

l'honneur, la vengeance lui commandaient de marcher; la tendresse

filiale, le regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. Marie était

à ses pieds, et serrant ses genoux avec toute l'énergie de la douleur,

elle le suppliait d'abandonner son fatal dessein et de sauver ainsi la

vie à celui des auteurs de ses jours qui avait survécu. Ses pleurs, ses

soupirs et le touchant abandon de son maintien parlaient plus

énergiquement que sa langue. La douleur silencieuse de la comtesse était

encore plus éloquente. Osbert, en jetant les yeux sur elle, fut une fois

prêt de céder, lorsque l'image de son père mourant vint se présenter à

son esprit, et le rendre à son projet. La tendre Maltida, livrée à toute

l'inquiétude maternelle, voyait déjà son fils au milieu de la mêlée, et

la mort de son lord retracée en ce moment à sa mémoire, réveillait les

sensations de douleur excitées par ce cruel événement, que le tems

consolateur avait à peine affaiblies. La pitié est si aimable dans tous

ses développemens, que nous nous persuadons qu'elle ne peut jamais aller

trop loin; mais elle devient un vice lorsqu'elle détruit les résolutions

d'une vertu plus forte. D'austères principes prémunirent le coeur

d'Osbert contre son influence et le poussèrent à prendre les armes. Il

appela autour de lui ceux de sa tribu qui lui semblaient les plus

prudens, et tint un conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm serait

attaqué avec toutes les forces qu'on pourrait rassembler et toute la

promptitude que l'importance d'une expédition de cette nature

permettait. Afin de prévenir les soupçons et les alarmes du baron, on

arrêta de répandre que ces préparatifs avaient pour but d'assister un

chef éloigné, et qu'au moment où la tribu se mettrait en marche, elle

prendrait une route contraire et se dirigerait ensuite, à la faveur de

la nuit, sur le château de Dunbayne.

Dans le même tems Alleyn s'occupait avec ardeur à joindre ses amis à

Osbert; en peu de jours il en eut rassemblé un nombre considérable. Un

autre motif se confondait dans son coeur avec l'enthousiasme de la

vertu. Ce n'était plus le simple attachement à la cause de la justice

qui le portait à agir; l'espoir de se distinguer aux yeux de sa

maîtresse, d'obtenir son estime par ses services empressés, ajoutait une

force nouvelle à l'impression donnée par la bienveillance. La douce idée

de mériter la reconnaissance de Marie enflammait secrètement son ame;

car il ignorait encore l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Ce

fut dans cet état qu'il revint au château apprendre au comte que ses

amis étaient disposés à le suivre toutes les fois qu'il en donnerait le

signal. Son offre fut acceptée avec les égards qu'elle méritait, et il

retourna tout préparer pour le moment de l'attaque.

Quelques jours suffirent à toutes les dispositions: Alleyn et ses amis

furent avertis, et la tribu en armes, ayant le jeune comte à sa tête, se

mit en marche.

La séparation d'Osbert et de sa famille est facile à concevoir; mais

tout l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha point Alleyn de pousser

un soupir, lorsque ses yeux se séparèrent de Marie, qui, sur la terrasse

du château avec la comtesse, suivit de l'oeil la marche de son frère

bien aimé, jusqu'à ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement à sa

vue. Marie rentra au château, pleurant, et présageant quelque grande

calamité; elle s'efforça cependant de prendre un air tranquille pour

tromper les craintes de Maltida et la distraire de sa douleur. La

comtesse, dont l'esprit était aussi fort que le coeur était tendre,

n'ayant pu empêcher cette périlleuse expédition, avait rassemblé tout

son courage pour combattre les impressions d'une douleur sans fruit, et

chercher les avantages que l'occasion actuelle offrait. Ses efforts ne

furent point vains; elle conçut que cette entreprise devait honorer la

mémoire de son lord égorgé et faire tomber le châtiment sur la tête du

meurtrier.

* * * * *

Ce fut un après midi que le comte partit du château. D'abord il suivit

une route opposée, jusqu'à ce que la nuit étant survenue il marcha vers

celui de Dunbayne. La profonde obscurité du tems favorisait son plan qui

consistait à escalader les murailles, surprendre les sentinelles et

pénétrer dans la cour intérieure, l'épée à la main. Déjà, d'un pas

pressé on avait fait plusieurs milles, à travers d'arides bruyères, sans

être aidé par le moindre rayon de clarté, lorsque tout-à-coup le lugubre

son de la cloche d'un horloge, qui marquait l'heure de la nuit, se fit

entendre. Le coeur de tous battit; ils comprirent qu'ils étaient près du

séjour du baron. Une halte fut ordonnée pour délibérer, et l'on arrêta

que le comte, accompagné d'Alleyn et de quelques hommes de choix, irait

reconnaître le château, pendant que le reste de la troupe demeurerait à

une légère distance où il attendrait un signal. Le comte et son petit

détachement exécutèrent leur marche en silence. Une faible lumière

qu'ils aperçurent les guida depuis la tour de l'horloge jusqu'au

château; ils arrivèrent ainsi aux pieds de ses murailles, et

s'arrêtèrent un moment pour s'assurer qu'ils n'entendaient aucun

mouvement. La nuit couvrait tous les objets d'un voile épais, et le

silence de la mort régnait partout. La situation du château fut examinée

autant que l'obscurité pouvait le permettre. C'était un édifice bâti

avec une magnificence gothique sur un roc élevé et dangereux. La hauteur

de ses tours, et sa vaste étendue déposaient de la puissance de ses

anciens possesseurs. Le roc était environné d'un fossé large, mais peu

profond, sur lequel gisaient deux ponts-levis, l'un du côté du nord et

l'autre à l'orient; tous deux étaient séparés vers le milieu, et avaient

une moitié baissée du côté de la campagne. Le pont placé au nord

conduisait à la principale porte du château, et celui de l'orient à la

tour de l'horloge. Telles étaient les seules entrées du château. Le roc

se trouvait presque perpendiculaire avec les murailles qui étaient

hautes et fortes. Après avoir considéré cette situation, Osbert, et sa

troupe, montèrent sur un tertre d'où le roc paraissait plus accessible

et était contigu à la principale porte: là ils donnèrent le signal au

reste de la tribu. Celle-ci s'approcha sans bruit, et jetant dans le

fossé des fascines qu'elle avait rassemblées, elle en construisit un

pont sur lequel elle passa, et fit ses préparatifs pour gravir le roc.

Il avait été résolu qu'un parti, commandé par Alleyn, escaladerait les

murailles, surprendrait les sentinelles et ouvrirait la porte à la tribu

qui devait attendre dehors avec le comte. Alleyn plaça le premier son

échelle et monta: il fut suivi bientôt par ses compagnons qui, avec

beaucoup de peine et quelques dangers, parvinrent à gagner le sommet des

remparts. Cette troupe traversa une partie de la plate-forme sans

entendre le bruit d'aucune voix ou d'aucun pas. Tout semblait enseveli

dans un sommeil profond. Une partie s'approcha de plusieurs sentinelles

qui étaient endormies et s'en saisit. Alleyn et quelques autres

s'avancèrent pour ouvrir la porte la plus proche et abaisser le pont.

Cette opération était finie, lorsque tout-à-coup le signal de surprise

fut donné; la cloche d'alarmes sonna, et le château retentit du bruit

des armes. Ce n'était par-tout que tumulte et confusion. Le comte et une

partie des siens avaient franchi la porte, quand soudain ils virent

tomber la herse; le pont se leva aussitôt, et le comte et ses compagnons

se trouvèrent environnés par une multitude armée qui descendait par

torrens de tous les lieux retirés du château. Surpris, mais non

intimidé, Osbert se précipita, l'épée à la main, et combattit avec une

valeur désespérée. L'ame d'Alleyn semblait acquérir une nouvelle vigueur

au milieu de ce désordre; il combattait comme un homme respirant la

gloire et certain de la victoire: par-tout où il se portait la foule se

dispersait devant lui. Réuni avec le comte il était parvenu dans les

cours intérieures, où ils cherchaient le baron. Tous deux brûlaient de

satisfaire une juste vengeance et de terminer ce combat par la mort de

Malcolm. Une fois entrés dans les cours, les portes se fermèrent sur

eux; une nombreuse troupe de gardes les pressa de toutes parts, et,

après une courte résistance dans laquelle Alleyn reçut une légère

blessure, ils furent saisis et faits prisonniers de guerre. Le carnage

devint affreux; les vassaux du baron, remplis de furie, étaient

insatiables de sang. Beaucoup de ceux qui avaient suivi le comte furent

tués dans les cours ou sur la plate-forme; beaucoup, en tentant de

s'échapper, se précipitèrent des remparts, et un grand nombre avait péri

lors de l'élévation soudaine du pont. Une bien faible partie de cette

brave et généreuse troupe, dévouée à la cause de la justice, parvint à

s'éloigner des murailles, et survécut pour aller porter ces terribles

nouvelles à la comtesse. Le sort du comte était entièrement inconnu à

ses amis. Une cause particulière concourrait à augmenter encore leur

consternation: c'était l'étonnante manière dont la victoire venait

d'être remportée; car on savait que Malcolm, hors les cas de nécessité,

n'avait jamais à Dunbayne plus de soldats que n'en exige la pompe

féodale: et dans cette circonstance on avait vu sortir des lieux retirés

du château, un nombre d'hommes armés capables de résister à une tribu

toute entière. Les intelligences secrètes du baron étaient inconnues:

une conscience alarmée le tenait en armes pour sa propre sûreté, et

depuis quelques années des espions, placés par lui dans les environs du

château d'Athlin, observaient ce qui s'y passait et lui rendaient un

compte immédiat de tous les préparatifs de guerre dont ils

s'apercevaient. Il n'était point probable qu'un événement aussi public

que celui qui avait eu lieu le jour de la fête, lorsque tous les vassaux

jurèrent de venger la mort de leur chef, pût échapper à l'oeil vigilant

des hommes aux gages de Malcolm. Ils s'étaient effectivement hâtés de le

lui apprendre, en accompagnant leur récit de toutes les exagérations de

la peur et de l'étonnement. Cette nouvelle l'avertit de se mettre en

défense. Ce qu'on lui rapporta des apprêts militaires du comte, vint le

convaincre qu'il devait se hâter; et, souriant à ces faux bruits d'une

guerre éloignée, il fit entrer des hommes et des armes dans son château,

et se tenait lui-même prêt à recevoir les assaillans. Le plan du baron,

conduit avec beaucoup d'art et de secret, consistait à laisser l'ennemi

escalader les murailles, pour le passer ensuite au fil de l'épée. Mais

peu s'en fallût qu'il n'échouât, par une suite du sommeil auquel

s'étaient livrées les sentinelles chargées de donner l'alarme.

Le courage de Maltida céda à une aussi grande calamité; elle fut

attaquée par une maladie violente qui faillit terminer ses souffrances

et sa vie, et rendre inutiles tous les tendres soins de sa fille.

Cependant ces soins ne demeurèrent pas sans effet; Maltida revint à la

vie, et ils l'aidèrent à supporter les heures d'affliction qu'elle

devait à son incertitude du sort du comte. Marie, pénétrée de tout ce

que ces derniers événemens avaient de lamentable, était peu propre au

rôle de consolatrice; mais son coeur généreux, souffrant des profondes

douleurs de Maltida, s'efforça d'oublier ses propres peines pour ne

s'occuper que de celles de sa mère. Souvent néanmoins elle se

représentait son frère livré aux horreurs de la prison et de la mort, et

cette affreuse image égarait sa raison. Marie éprouvait aussi une forte

compassion pour ce jeune montagnard qui, avec un désintéressement si

noble, s'était lié à la cause de sa maison: elle souhaitait ardemment

d'apprendre la destinée de tous deux, et souvent son ame était brisée

par le spectacle de leurs tourmens que son imagination lui offrait.

Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. · 第 8 / 12 题