_Situation du Château d'Athlin.--Douleur de ceux qui l'habitent, causée
par la mort du comte, tué jadis par Malcolm, chef de la tribu de
Dunbayne--Vie retirée de Maltida, veuve du Comte.--Premières années de
ses deux enfans, Osbert et Marie.--Le jeune Alleyn.--Commencement de
l'amitié d'Osbert et d'Alleyn._
Sur la côte orientale de l'Ecosse, en approchant vers le nord, au milieu
du site, le plus romantique des montagnes, se trouve le château
d'Athlin, bâti sur le sommet d'un roc, dont la base est dans la mer. Cet
édifice est vénérable par son antiquité et sa structure gothique, mais
plus encore par les vertus qu'il renferme. C'est là que résident la
veuve, encore belle, et les enfans du comte d'Athlin, qui périt de la
main de Malcolm, l'un des chefs voisins, orgueilleux, oppresseur,
vindicatif, et vivant au milieu de tout le faste de la puissance
féodale, à peu de distance d'Athlin. Des usurpations sur le domaine
d'Athlin donnèrent naissance à l'animosité qui éclata entre les deux
chefs. Leurs tribus en vinrent souvent aux mains, et ceux d'Athlin
sortirent presque toujours victorieux de ces combats. Malcolm, dont la
fierté était blessée par les défaites de ses vassaux, et l'ambition
réfrénée par la puissance du comte, conçut pour lui cette haine mortelle
que la résistance à des passions favorites excite naturellement dans une
ame comme la sienne, dominée par l'arrogance et peu accoutumée à la
contradiction; il résolut la mort d'Athlin. Son projet fut exécuté avec
la ruse qui forme le trait principal de son caractère. Dans un combat où
se trouvaient les deux chefs en personne, il parvint à envelopper le
comte accompagné seulement d'une faible partie de sa troupe, et le tua.
La mort d'Athlin fut bientôt suivie de la déroute générale de sa tribu
qui éprouva un carnage affreux, et dont un petit nombre, échappé avec
peine, vint apprendre à Maltida cet horrible événement. Maltida,
accablée par ce récit, et privée, par la perte des siens, de l'espoir de
réussir dans sa vengeance, s'abstint de sacrifier la vie du reste de ses
vassaux; elle se résigna à supporter en silence ses infortunes.
Inconsolable de la mort de son époux, Maltida se déroba aux regards du
public, et prit le parti de se confiner dans son antique manoir. Là, au
milieu de sa famille et de ses vassaux, elle se dévoua toute entière à
l'éducation de ses enfans. Un fils et une fille lui restaient pour
partager ses soins; et leurs vertus qui se montraient chaque jour
davantage, promettaient de la récompenser de sa tendresse. Osbert était
dans sa dix-neuvième année; il tenait de la nature un esprit ardent,
susceptible de tous les genres de connaissances; l'éducation avait
ajouté à cet avantage, celui de donner de l'étendue et de la délicatesse
à ses idées. Son imagination était animée, brillante; et son coeur, qui
n'avait point encore été refroidi par le malheur, était ouvert à une
chaleureuse bienfaisance.
Lorsque nous entrons sur le théâtre du monde, l'imagination de la
jeunesse embellit chaque scène, et notre ame se répand sur tout ce qui
nous environne. Un sentiment de bienveillance nous porte à croire que
chaque être que nous rencontrons est bon, et à nous étonner que tout
être bon ne soit pas heureux. L'indignation s'empare de nous au récit
d'une injustice et à l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle de
l'infortune fait couler nos larmes, doux tribut de notre pitié; une
action vertueuse dilate notre coeur: nous bénissons celui qui l'a faite,
et nous nous en croyons capables. Mais quand nous avançons dans la vie,
notre imagination est forcée d'abandonner une partie de ces douces
chimères; le triste chemin de l'expérience nous conduit à la vérité, et
les objets sur lesquels nous portions n'aguères un regard bienveillant,
sont examinés d'un oeil sévère. Alors une scène toute différente se
présente. Où était le doux sourire, se trouvent l'humeur et le chagrin;
une ombre épaisse a remplacé la brillante clarté, et des passions
misérables, ou une repoussante apathie, dégradent les traits des
principaux personnages. Nous nous détournons avec effroi d'un tableau si
triste, et essayons de rappeler les illusions de nos premières années;
mais, hélas! elles ont disparu pour jamais. Contraints de voir les
objets tels qu'ils sont véritablement, leur difformité nous devient par
degrés moins pénible. Une fréquente irritation détruit la susceptibilité
morale, et bientôt confondus dans le monde, nous grossissons le nombre
de ceux qui lui rendent un culte.
Marie avait dix-sept ans; elle joignait aux perfections, qui sont
communément l'apanage de l'âge mûr, la touchante simplicité de la
jeunesse. Les grâces de sa figure n'étaient inférieures qu'à celles de
son esprit qui donnait à toute sa personne une inimitable expression.
Douze années s'étaient écoulées depuis la mort du comte. Le tems, dont
l'effet est d'émousser la pointe aiguë de la douleur, avait changé celle
de Maltida en une mélancolie douce qui donnait quelque chose de touchant
à la dignité naturelle de son caractère. Jusqu'à ce jour elle ne s'était
occupée que de cultiver ces vertus, dont la nature avait si libéralement
doué ses enfans, et qui s'étaient encore accrues par ses soins; mais son
coeur venait de s'ouvrir à des sollicitudes toutes nouvelles. Ces enfans
chéris étaient parvenus à un âge dangereux, et par sa tendre
susceptibilité, et par l'empire quel imagination laisse prendre aux
passions. On voit trop souvent que les impressions reçues à cette époque
de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il était d'ailleurs pour cette
tendre mère, qui n'existait que dans ses enfans, un sujet tout
particulier d'alarmes.
Depuis le moment où Osbert avait été informé des détails de la mort de
son père, il brûlait de la venger. Le comte, par son sage gouvernement,
s'était fait adorer de sa tribu. Tous voulaient punir Malcolm. Enchaînés
par la généreuse compassion de la comtesse, ils faisaient taire leurs
murmures, mais ils se flattaient que leur jeune chef les conduirait un
jour à la victoire et à la vengeance. Le tems leur semblait s'approcher
où il leur serait permis de se consoler de leurs longues souffrances. Le
coeur maternel de Maltida ne lui permettait pas de songer à exposer son
fils et ses vassaux; aussi défendit-elle à Osbert de tenter les hasards
des combats. Il se soumit en silence à ce qui était exigé de lui, et
s'efforça, en se livrant à ses études favorites, de réprimer son
penchant pour les armes. Osbert possédait tous les talens qui
conviennent à un homme de son rang, mais il excellait surtout dans les
exercices militaires. Son ame noble paraissait s'y complaire d'une façon
toute particulière; et il goûtait un secret plaisir, en songeant que
l'habileté qu'il s'y était acquise pourrait un jour le servir dans son
dessein d'obtenir justice de la mort de son père. Sa brûlante
imagination lui faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait lui-même.
Il aimait à errer au milieu des grandes scènes que les montagne
présentent à chaque pas, et qui, par la sauvage variété que la nature y
déploie, sont propres à inspirer l'enthousiasme. Cherchant des tableaux
grands et terribles, il négligeait ceux qui n'étaient que doux, et
souvent entraîné par le besoin que son imagination éprouvait d'être
fortement frappée, il allait s'égarer au milieu d'effrayantes solitudes.
* * * * *
Un jour, dans une de ses courses, après avoir fait plusieurs milles sur
des montagnes couvertes de bruyères, d'où son oeil ne découvrait plus
que les confins de la nature cultivée, des rochers entassés sur des
rochers, de hautes cataractes et de vastes déserts, il ne reconnut plus
le chemin qu'il venait de se frayer. C'était en vain qu'il portait ses
regards sur tous les objets qu'il pouvait découvrir. Pour la première
fois son coeur éprouva la crainte. Nulle part il n'apercevait de traces
d'hommes; l'affreux silence de ces lieux n'était interrompu que par le
bruit de la chute des torrens et le cri des oiseaux de proie qui
traversaient les airs au-dessus de sa tête. Il se mit lui-même à crier,
et les profonds échos des montagnes répondirent seuls à sa voix. Pendant
quelque tems il demeura immobile et dans le silence. Cet état eut
d'abord son charme, mais bientôt il devint si pénible, qu'il ne put plus
le supporter. Abattu et presque sans espoir, il chercha à retourner sur
ses pas: rien de ce qu'il rencontrait ne lui semblait avoir déjà frappé
sa vue. Enfin, après avoir long-tems erré, il arriva à un sentier étroit
dans lequel il entra, succombant sous la fatigue de ses inutiles
recherches. A peine eut-il fait quelques pas, qu'une ouverture qui
perçait un rocher lui laissa voir un site plein de beautés. C'était une
vallée entourée d'énormes rocs, dont la base était ombragée par d'épais
sapins. Un torrent se précipitait de leur sommet, et roulant avec
impétuosité au travers de ces bois majestueux, allait se jeter dans un
vaste lac qui occupait le milieu de la vallée, et qu'on voyait se perdre
dans les gorges lointaines des montagnes. De nombreux troupeaux de
brebis erraient sur une riche pelouse. L'oeil d'Osbert fut
délicieusement affecté en découvrant des habitations humaines: quelques
chaumières bien tenues étaient éparses çà et là, non loin du lac. Son
coeur éprouva une sensation de joie si vive, qu'il oublia d'abord qu'il
avait à chercher la route par laquelle on pouvait arriver à cet Elisée.
Il commençait à s'en occuper lorsque son attention fut attirée par un
jeune habitant des montagnes, qui s'avança vers lui d'un air de
bienveillance et s'offrit à le conduire à sa demeure, dès qu'il eut
appris sa peine. Osbert accepta cette invitation; ils descendirent
ensemble de la montagne, en prenant de longs circuits, par un sentier
rude et couvert. Arrivés à une des chaumières qu'Osbert avait aperçues
de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune montagnard présenta son hôte à
son père qui était un vénérable vieillard. Des rafraîchissemens furent
apportés par une jeune fille d'une figure gracieuse; Osbert, après en
avoir pris quelques-uns, et être demeuré quelques momens dans cette
maison, partit accompagné d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait voulu être
son guide. Tous deux cherchèrent à tromper la longueur de la marche par
la conversation. Osbert prenait un vif intérêt à son compagnon dans
lequel il découvrait une ame élevée et des sentimens entièrement
analogues aux siens. Pendant leur route ils passèrent à peu de distance
du château de Dunbayne; cette vue jetta Osbert dans d'amères pensées, et
il lui échappa un mouvement brusque et involontaire. Alleyn fit quelques
observations sur la mauvaise politique d'un chef oppresseur, et cita,
comme un exemple, le baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui
appartiennent, et elles suffisent à peine pour nourrir ses misérables
vassaux qui, gémissant sous la plus cruelle exaction, négligent de les
cultiver, et privent ainsi leur seigneur de beaucoup de richesses: la
tribu menace de se soulever et de se faire justice elle-même par la voie
des armes. Le baron, plein d'une arrogante confiance, se rit de leurs
plaintes, et ignore son danger. Si une insurrection vient à éclater,
d'autres tribus s'empresseront de se réunir à celle-ci pour opérer sa
ruine et frapper du même coup le tyran et l'assassin». Etonné de
l'esprit d'indépendance qui régnait dans ce discours, prononcé avec une
énergie peu commune, Osbert sentit battre son coeur, et le mot, ô mon
père! sortit de ses lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn s'arrêta,
incertain de l'effet qu'avait produit ce qu'il avait dit, mais au bout
d'un instant la vérité tout entière se découvrit à son esprit. Il
reconnut le fils de ce chef, qu'on lui avait appris à aimer dès sa plus
tendre enfance, et dont l'histoire était gravée dans son coeur; il
voulut se précipiter à ses pieds et embrasser ses genoux: Osbert le
retint. L'étonnement dans lequel était plongé le jeune comte, cessa
bientôt lorsqu'il eut entendu ces mots qui remplirent ses yeux tout
à-la-fois de larmes de joie et de tristesse. «Il est d'autres tribus
prêtes, comme la vôtre, à venger les offenses du noble comte d'Athlin;
les Fitz-Henrys seront toujours les amis du la vertu». L'air du jeune
montagnard, pendant qu'il parlait, était plein d'une dignité
profondément sentie, et ses yeux animés de la fierté qui sied à la
vertu. L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux propos; mais l'image de
sa mère en larmes vint tout-à-coup tempérer son ardeur. «O mon ami!
reprit-il, peut-être un jour votre zèle sera accepté avec toute la
chaleur de la reconnaissance qu'il mérite. Des circonstances
particulières ne me permettent pas d'en dire à présent davantage». Et
l'attachement d'Alleyn pour son père pénétra jusqu'au fond de son coeur.
Le jour était déjà avancé à leur arrivée au château; il fut décidé
qu'Alleyn y demeurerait la nuit.