M. de Guermanton s'y opposa.

--Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras

pourquoi!

--Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit

alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à

présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.

--Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par

cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy

sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre

dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez

toi que je ne sois de retour?

--Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?

--Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!

Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.

Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois.

Raymond demeura atterré.

Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à

faire à sa femme et à son ami:

A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.

A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron

Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.

Darcy le savait déjà; il savait que le courageux gentilhomme avait

tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense.

Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa

femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout

temps inspirée à celle-ci.

--Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans

la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à

s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai

découvert,--sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y

avoir pour elle,--que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à

l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne

sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même,

ici, pour tuer sa femme!

--C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à

qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de

Rouchamp.

--Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans

cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une

femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta

Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.

--De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir.

Mais c'est épouvantable!

--Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice

sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et

repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...

Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'œil rapide

sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du

pavillon.

Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une

inclination muette.

Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face.

Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré

sa profonde tristesse.

--Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste.

Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable

que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une

épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours

d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je

veux aller en prison si vous allez en prison.

--Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de

Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un

tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un

assassin, afin de prévenir un assassinat!...

--Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta

Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame,

ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel

motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle

a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...

--On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de

dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel

et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par

un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces

malheurs...

--Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil

étincelant.

--Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de

marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité

avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions

trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien,

si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy

avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un

mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur

et restauration d'existence, à la chère victime de votre _manie

mariante_, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!

Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.

--Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la

régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par

exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être

utile, que dans cette habitation désolée.

--Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les

constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la

préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous

viendrez me visiter dès qu'il sera possible!

Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.

Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de

pied ferme.

De plus--dans une chambre de cette habitation solitaire--au milieu

des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants

d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!

Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était

le silence menaçant qui précède l'orage.

Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur

de Raymond tenait du désespoir.

Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il

était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et

pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait

la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante

épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.

Il se disait enfin:

--Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques

n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en

prison comme un vulgaire assassin!

La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il

condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.

La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du

baron...

Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué

l'explication.

Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans

témoins, en face l'un de l'autre.

Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait

habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de

Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de

son enfant...

V

Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte,

jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier

au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix

contenue:

--Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais

te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi--à qui, j'imagine, tu

n'as jamais eu à adresser un reproche--tu aies pu garder un secret

duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la

confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer

ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi,

je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès

ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris

mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors

notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est

naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais

chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que

j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans

ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux

pour le tien!

Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce

reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.

--Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de

reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse...

bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je

dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma

compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une

prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui

arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a

toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée.

J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami,

toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis

ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence!

Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où

j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais

pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je

fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable

peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!...

Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte

de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant

pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme

toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?...

Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des

tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre

de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un

scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale

d'un procès en séparation ou en divorce,--ou de mourir! J'avais

choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus

lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident

viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à

son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond,

pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le

coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la

peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves

lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre

rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes

prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le

prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon

crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si

tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais

méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai

acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!

Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait

cruelle.

Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:

--Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout

d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu

parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je

l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue--ce que je ne suis

pas, Dieu merci!--ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme

de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la

traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments

qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je

t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et

que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon

pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde?

Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la

vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance

je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi...

C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous

et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais

survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus

alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps.

Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me

promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à

Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il

gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous

envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire,

m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon

malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie

meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le

Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu

d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il

n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le

sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à

mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais

ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le

plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier

de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser

aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme

lui m'a pardonné déjà?

--Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec

accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite

la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où

mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs

bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la

complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu

m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée,

fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une

femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale

gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis

te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des

épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.

--Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en

désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra

soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice

criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a

point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de

ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que

ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour

moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est,

une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle

du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein

cœur!

--Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action

plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien

autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais,

je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai

courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé

ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans

une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu

m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment

le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as

jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux

à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as

perdus tous deux!...

Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir

de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des

yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:

--Adieu la vie! adieu le bonheur!

De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir

un moment M. de Guermanton.

Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son

vieux camarade malheureux.

--Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de

Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je

partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je

te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter

dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à

compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai

d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un

non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant

que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais

personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour

nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à

te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du

sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la

tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras

aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres

qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état

civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est

de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi

funeste que le plus cruel des ennemis!

--J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible!

Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de

nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu.

Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est

invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé

d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même.

J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te

sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne,

puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien

dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en

as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des

sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de

la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait

pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait

défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline,

de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce

qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est

refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements...

Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule

qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra

captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du

baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du

piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom

supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait

sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces

lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second...

--Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de

ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait

pour terminer seul ici mes jours...

--Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez

malheureuse?

--J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...

--Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te

considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses...

Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être

meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline

Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants

et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble tellement ma

conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à

sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter

une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te

reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la

mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!...

--J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.

--Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction

plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends

encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir,

jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les

tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton

fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris

à avoir confiance en ton honneur!

Raymond, ébranlé, secouait la tête.

Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même,

l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:

--Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que

signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: _un

gentilhomme!_

La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.

Barbe-bleue · 第 35 / 38 题