_Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, artiste sculpteur._
«Mon cher vieux,
«Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!
«Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu
chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à
peine.
«Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.
«Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame
épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les
héros plusieurs de nos anciennes connaissances.
«Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre
toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte
de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain,
d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la
justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution
émanant du parquet de Nevers.
«Et c'est cela justement qui m'embête.
«Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire
un premier rôle et il est à croire que la justice va également
s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.
«Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies
connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas!
La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau
et tu as dû avoir ses confidences éplorées...
«Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir
oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter
un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos
d'une risible querelle...
«Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là, l'évasion de
la seconde baronne, en train, non de mourir, comme elle nous le
fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les événements
récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je souhaite
que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!
«Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à
toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!
«Il n'y en aura plus heureusement!
«Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour
justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.
«Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?
«Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que
nous ne nous contredisions pas...
«Or, si j'arrive après ton départ--car tu ne t'éterniseras pas en
Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours--je suis
exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer
pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme
à la tienne.
«Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion
de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?
«Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de
complications?
«Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte,
me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?
«Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais ton
avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que moi
de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je vais
tout uniment te raconter ce que je compte dire.
«Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je
dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre
intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton
qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!
«Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver
dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.
«Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant en
avoir le cœur net, je la suivis jusqu'à sa maison, j'interrogeai
la concierge et j'appris qu'elle était connue dans cet immeuble
sous le nom de Mme Darcy.
«Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à
propos de faire mystère de cette aventure.
«Je la racontai à toi d'abord--et tu en profitas, sournois que tu
étais, pour te ficher de moi!--puis à ce bon Guermanton que je
rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses
enfants en pension.
«Jacques haussa les épaules.
«Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le
mille...
«Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une intrigue entre
son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...
«Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien
positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire
me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que
je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans
l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me
présenta naïvement qui?... Devine un peu!
«Darcy en personne!
«Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de
désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.
«Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.
«Les semaines passent.
«Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui
m'emmène dîner...
«Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite
histoire!
«Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir
les pieds dans le plat!
«C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché
le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et
partait comme une flèche!
«Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.
«J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux
m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...
«Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous le coup
d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même qui trouvait
si bons autrefois ses faisans truffés, quand le châtelain de
Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute société du
département!
«Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila
d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où
Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le
Darcy en question...
«Tu connais la suite mieux que moi sans doute.
«Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui
peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit
Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait
déjà blessée.
«Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.
«Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe
pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme
d'affaires de Rouchamp, soit de...
«Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait
mettre encore--peut-être--les pieds dans le plat et cela me
réussit trop peu depuis quelque temps!
«Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!
«Résumons, si tu veux, nos situations respectives.
«Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon de l'adultère de
Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances extra-conjugales,
lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as même pas craint de
m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais j'ignore encore ton
degré de complicité, car tu m'en as toujours fait mystère!...
«Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui
ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé
Pottemain.
«Ai-je bien fait, Seigneur?
«C'est la vérité. Dois-je la proclamer?
«Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous
entendions!
«De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne
à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste
pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute
bouleversée... Je suis très, très embêté...»
Vte H. DE CHARAINTRU.
_De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru._
«Mon cher ami,
«Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis
appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque
le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger
mon séjour dans la capitale du Nivernais.
«J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes
émotions.
«Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire.
«Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi
non plus.
«Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments
ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le
plat... maintenant surtout que cela a bien tourné.
«Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à
dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux!
«En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première
baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été
supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite
des faits et gestes de son maître...
«Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma
déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez
effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se
dédire!...
«De là, sa résolution désespérée et les conséquences qui en
découlèrent...
«Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de
Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de
ta part.
«Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de
la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun
rendez-vous amoureux.
«Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je
l'ignorais moi-même.
«Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le
répéter.
«Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami
Guermanton.
«Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite.
«Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est
autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de
l'ordre au barreau de Nevers.
«Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce
sujet.
«Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté...
«Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire
comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu,
dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame
de Rouchamp.
«Les faits, rien que des faits!
«Pas d'hypothèses, ni de déductions!
«Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies
en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy...
«Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais
et ils auront beaucoup d'enfants!...
«Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.»