Il était neuf heures du soir.
A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans
un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient
déjà pris place.
Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon
goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la
même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec
trois hommes.
Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.
L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris et à ce
mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du pouvoir.
L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel;
une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.
Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison,
qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé
par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte,
et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.
Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère
qu'il appartint à une haute caste de la société.
La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils,
l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage,
ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large
houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les
postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de
bestiaux.
Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se
mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.
Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée,
s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.
On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent
dans un silence ennuyeux pour tout le monde.
Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont le
bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un
magnifique clair de lune.
Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots
à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la
conversation.
Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à
paraître dormir.
Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le
fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et
l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis
législatifs.
Quant à la dame, qui se nommait Mme de Guermanton, elle allait dans
le Morvan rejoindre son mari.
Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.
Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient
dans la béatitude que procure une heureuse digestion.
Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment
où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la
dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors
l'accabla de politesses.
Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le
pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta
lestement sur le quai, quand on cria Nevers.
Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en
prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.
Mme de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son tour,
car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route de
Rouchamp.
Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à
une dame seule arrivant dans une gare étrangère et, quand elle fut
dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui
l'attendait depuis une heure dans la cour.
Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude,
peut-être un cœur blessé.
Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu
lieu.
L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le
retenait-il en Morvan?
Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans
le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline,
ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?
Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir
son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les
hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.
Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il
avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à
bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait
de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de
Jeanne.
Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où
l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.
Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur la
route.
Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et
ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du
parcours.
--Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon
état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est,
et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà
de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation
de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient
se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de
l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier
bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins
et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le
taillis qui remonte vers moi...
Tout à coup il s'arrêta:
--Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah!
on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens!
voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire
d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le
régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et
ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent
de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre
heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne
occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la
question?... Tout me porte à croire que Marguerite Darcy est bien
Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le
portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait!
Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly
lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il
pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je
pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette
bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où
je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je
sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô
dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah
bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!
Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa
course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours,
son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.
Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un
gaillard qui rentre chez lui.
Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de
Guermanton.
Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville,
facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la
porte, une cheville.
Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.
Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, par habitude, de
ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour s'assurer
s'il y avait quelqu'un.
Il ne vit personne.
Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans
les appartements.
Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples
baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.
Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVIIe
siècle.
Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.
Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc
marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain
se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.
Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de
l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.
Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots:
«Chère Jeanne,
«L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de
plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.
«D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles,
dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»
--Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas
trompé... En conséquence, je tiens la mère!
Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.
Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont
il vérifia les fenêtres toutes closes.
Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à
deux perrons.
S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour
entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.
Le sommeil semblait y régner encore.
Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de
cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre
garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la
marge de pierre d'une fontaine.
Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas
grand'chose à redouter.
Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.
Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant
que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face
à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de
parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.
Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy
d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans
une province où nul ne pouvait savoir encore que le baron Pottemain
était lui-même prévenu d'assassinat.
Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta
machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une
poche de sa veste.
Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant
vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.
Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de
savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.
Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du
petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut
soudainement.
A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la
physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une
minute d'hésitation, Mme Darcy poussa un cri horrible et couvrit
le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible
chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...
Pottemain, l'œil étincelant, mais la face impassible, lui dit avec
un terrible sourire:
--Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires
et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même
la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer
amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure...
Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le
voulez, bien entendu!
Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la porte
à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.
--Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une
tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la
_trépassée_ a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi!
Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains
papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas
encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot?
Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers...
Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les
annuler par une simple déclaration signée: _Pauline Marzet, baronne
Pottemain_. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction.
La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je
repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous
pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il
vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira
à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me
barrer le passage.
Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus
âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la
torturer.
Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile
étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait
cherché un asile.
Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et
Raymond devaient encore rester à la chasse et tout courage faillit
l'abandonner.
Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!
Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cœur à la tête
et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:
--Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous
me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais
à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me
défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai
de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature
authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour
morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison,
il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite
Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le
combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le
droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part,
les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par
Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est
pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées
à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard,
malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous
avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de
quelque magistrat...
Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.
--Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces
plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur
responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la
servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a
plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire
des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première
page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule
mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai
voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions
nécessaires pour que--s'il en était encore temps!--ma dénonciation
fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard....
Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de
mon enfant que je viens de vous dire la vérité.
--J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua
le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits
que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou
seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous
n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp...
Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que
vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances
présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer,
aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu...
D'ailleurs, les instants sont comptés!
Et comme Marguerite faisait un mouvement.
--Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis
absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me
faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le
premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort!
D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors,
madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises...
Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne
nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une
voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de
mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si
vous me refusez, et moi qui suis--vous le savez--assez riche pour
avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre
retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que
je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez
ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature
et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire
à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette
heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous
venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien
fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux
pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et
vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui
et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez
une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui
m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une
plainte contre votre prétendu mari et contre vous?
--Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite
avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs:
ou le scandale de la dénonciation même vous effraie--et il y a de
quoi!--ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé
ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de
la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et
peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas
fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme
le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour,
une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue!
Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir
de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux
Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un
crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron,
tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en
feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!
--Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en
souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais
nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais
services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun
piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté,
la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela
en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent,
qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de
l'employer!
--Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je
consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons
donc ce que vous me faisiez dire!
--A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!
Et le baron Pottemain lut:
«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais,
déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de
folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de
nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon
époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains
de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse,
mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure
fantaisie et dénuées de tout fondement.
«En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la
solennelle déclaration ci-dessus.»
Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes,
liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois
la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!
--Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée morte!
--Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!
--Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et
prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si
je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer
ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête,
que je ne suis pas morte...
--Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que
vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition,
marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon
fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide...
Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous
faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous?
Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore
un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le
moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de
complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand
vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme
séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous
voulez... Et voilà tout!
--Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi,
inspirez-moi!
En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint
distinct.
Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la maison
du garde; ils semblaient se diriger vers le château.
La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait
plus une minute à perdre.
--Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers
Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous
demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez,
Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et
en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la
rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous
traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une
situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le
fait orphelin!...
--De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un
bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué
votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi
la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!
--Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe!
signe! ou tu vas mourir!
Et il leva son revolver.
--Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un
rempart de son corps.
Le coup partit... Pauline s'affaissa.
Le Normand allait redoubler lorsqu'à cet instant même, la porte,
fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...
Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et il
ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.
--Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!...
Et par ton fait!... Tiens!...
Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.
Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.
Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.
L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se
loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.
D'un coup d'œil rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.
Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore
fumant au pied d'un meuble.
Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin
à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le
portefeuille du baron.