La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour
trancher une bonne fois toutes les difficultés d'une situation
pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.
Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de
Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de
dire non?
Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui
créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne
voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?
Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas
sanctifier la maternité par le mariage!
Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que
d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...
Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments,
l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés
avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son
histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui
telle qu'elle était.
Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au
milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple
erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre
du soupçon comme une tache indélébile.
Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue,
qu'avait-elle à redouter des soupçons?
L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au
silence. Il souffrait le martyre en contemplant les lèvres de son
amie, serrées comme par un vœu de mutisme éternel.
A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes.
C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la
prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.
Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et
elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du
Luxembourg, des journées entières.
Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication
concluante n'avait lieu.
Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour
ainsi dire d'heure en heure.
Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond,
le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois,
résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire
antérieure, même le lieu de sa naissance!
Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte
entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'œil égaré et se
parlant à elle-même.
Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut
juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.
--Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont le
don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un serment
ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières et au
détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais née,
mais tu m'as dit plus d'une fois que tu n'avais aucun état civil.
Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte de notoriété à
dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour t'assigner le lieu
d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le moins défavorable.
La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, car, dans la
pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font de difficultés
que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est pas évidente.
Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des obstacles se
présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car il ne s'agit
même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui de notre
enfant!
--Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre
cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le
reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: _Mère
inconnue_.
Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse,
Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.
Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages
lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour
partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour
à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et
où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de
tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la
nostalgie de la solitude.
Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le
caractère ordinairement si uni de Marguerite. Il se demanda même,
un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre femme un
dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le délire
de la persécution.
Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la
place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre?
Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?
Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec
inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu
de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants
après.
Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse
perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!
Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un
remède à cet état de choses et il attendait.
Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait
que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues,
puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du
Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir
à chaque instant cinq étages.
A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question
d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la
trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les
joies et les libertés de la campagne.