III

La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour

trancher une bonne fois toutes les difficultés d'une situation

pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.

Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de

Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de

dire non?

Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui

créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne

voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?

Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas

sanctifier la maternité par le mariage!

Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que

d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...

Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments,

l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés

avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son

histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui

telle qu'elle était.

Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au

milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple

erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre

du soupçon comme une tache indélébile.

Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue,

qu'avait-elle à redouter des soupçons?

L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au

silence. Il souffrait le martyre en contemplant les lèvres de son

amie, serrées comme par un vœu de mutisme éternel.

A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes.

C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la

prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.

Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et

elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du

Luxembourg, des journées entières.

Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication

concluante n'avait lieu.

Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour

ainsi dire d'heure en heure.

Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond,

le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois,

résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire

antérieure, même le lieu de sa naissance!

Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte

entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'œil égaré et se

parlant à elle-même.

Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut

juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.

--Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont le

don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un serment

ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières et au

détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais née,

mais tu m'as dit plus d'une fois que tu n'avais aucun état civil.

Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte de notoriété à

dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour t'assigner le lieu

d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le moins défavorable.

La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, car, dans la

pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font de difficultés

que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est pas évidente.

Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des obstacles se

présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car il ne s'agit

même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui de notre

enfant!

--Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre

cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le

reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: _Mère

inconnue_.

Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse,

Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.

Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages

lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour

partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour

à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et

où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de

tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la

nostalgie de la solitude.

Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le

caractère ordinairement si uni de Marguerite. Il se demanda même,

un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre femme un

dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le délire

de la persécution.

Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la

place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre?

Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?

Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec

inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu

de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants

après.

Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse

perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!

Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un

remède à cet état de choses et il attendait.

Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait

que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues,

puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du

Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir

à chaque instant cinq étages.

A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question

d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la

trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les

joies et les libertés de la campagne.

Barbe-bleue · 第 28 / 38 题