II

Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son

bureau.

Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de

Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon

dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée,

propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme.

Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son

logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère

Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du

ménage.

Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge

questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points

de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si

Marguerite tomberait en contradiction avec lui.

Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si

bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé

la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie.

Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de

quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se

rapprocher de son frère, son unique famille.

Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours à

Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le

moyen d'utiliser son talent de musicienne.

La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme

de s'entremettre pour lui procurer, le cas échéant, des leçons de

piano.

Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait

tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à

l'aimable sœur d'un de ses meilleurs locataires.

Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air

radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir.

Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation

qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles

espérances...

Ils partagèrent tous les deux, en tête-à-tête, un dîner que

Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine.

Comme ils achevaient leur repas:

--Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse

de maison vous feriez!

Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux.

Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé

profondément, et un orage commençait à gronder dans son cœur, à la

pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son

passé.

Il finit par trouver la force de le lui avouer.

--Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront

raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre

seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?...

Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon

présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les

portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un

billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma

mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la

moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite,

si toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre

ami... Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte,

j'oserai dire cœur à cœur, et tout à l'heure je vais de nouveau

vous souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre

famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle

morte... ou est-elle vivante?

--N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements?

demanda Marguerite, en fronçant le sourcil.

--Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère!

Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez

enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que vous

m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher, c'est

que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension de

Mme Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite éducation

qui fait que, dans les moindres détails de la vie, toujours noble

et gracieuse, vous semblez traîner après vous une robe de cour?

Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première communion?

Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans une

maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle... Voici

une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze mortelles

heures que vous avez passées sans manger et sans dormir. Vous me

trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez? Mais songez

que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les instants

que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous qu'un

aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait après

tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister entre

nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez quelque

imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre vie

méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous

raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie

passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos

sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer...

Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond:

--C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune

faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant

vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai

permis de me plaindre, non de me juger!

La facilité d'élocution de Marguerite et l'à-propos de ses réponses

déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le terrain

réservé de cette mystérieuse existence.

Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison,

que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère

contre lui-même.

--Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques

tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont

pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et,

maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le

sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant

un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous

m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous

la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que

j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution,

calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne

sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans

avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me

retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous?

--Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes,

dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je

conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face

d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un

juge d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en

laissant à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si

les cœurs sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre

dans l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence

commune.

--Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se

renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous

voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné!

--Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant.

--Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai.

Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser:

--Bonsoir, mon ami, et dormez bien!

Ce fut le premier aveu de ces deux cœurs, qui s'adoraient déjà, sans

se l'avouer franchement.

Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans

aucun incident nouveau.

Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses

longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se

procurer une mise presque élégante, quoique simple.

Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite

eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon.

Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle

parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil

d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une

quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy.

--Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement Marguerite,

qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa vie?

--Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas

dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire!

--Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire.

--Dans tous les cas vous en sortez.

--Je crois que vous recommencez?

--Ah! pardon! C'est encore un mystère?

--Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la

récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne

veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte.

--Vous n'aviez donc pas oublié cette menace?

--Pouvais-je l'oublier?

--Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous

sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne

sauriez où loger dans mon taudis.

--Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de

la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer...

--Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en

riant. Mais as-tu donc oublié, ma sœur, que tu n'étais à Paris qu'en

voyage?

--Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère

Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me

conduire au chemin de fer!

Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. Il quitta le ton de la

plaisanterie et, se mettant à genoux:

--Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait

en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon cœur...

Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais

plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur

d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous

quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour

Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais!

--Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le

jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon

idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche

pour ainsi dire!... je pourrais partir...

Raymond écoutait, haletant.

Marguerite continua sur un ton plus bas:

--Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus aujourd'hui...

je ne pourrais plus me passer de toi!

Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se

laissa tomber dans les bras de son amant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard,

dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg.

Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui,

chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant,

l'œil aux étoiles, un nocturne de Chopin ou un chant sans paroles

de Mendelssohn.

Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano

d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient

paraître bien meilleur qu'il n'était réellement!

Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était

venu... les arbres bourgeonnaient...

Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un

tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre

ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de

Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie!

Mais elle lui dit:

--Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... _Je n'ai pas droit

au bonheur de la maternité!_...

--Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout

régulariser, dès demain.

Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas

elle murmura en éclatant en sanglots:

--O mon Dieu!... comment lui expliquer?...

Barbe-bleue · 第 27 / 38 题